Conférence de ZUO Xuejin, vice-président de l’Académie des Sciences sociales de Shanghaï (lundi 12 juin 2017)

Croissance économique et inégalité en Chine

Traduction HUANG Ping et Edmond LISLE

Merci à l’Académie des Sciences morales et politiques, merci à la Fraternité d’Abraham de m’avoir invité à participer à cette série de conférences intitulée « Ethique et Economie ». Merci à Monsieur Bernard Esambert, l’auteur du texte fondamental de cette série de conférence et à Monsieur l’Académicien Bertrand Collomb de m’avoir adressé la lettre d’invitation officielle. Merci à vous tous d’être venus pour m’écouter, je sais combien votre temps est précieux. J’ai appris que je suis le seul intervenant de Chine dans cette série de conférences, ce dont je me sens très honoré. A travers mon exposé, j’espère pouvoir vous donner une idée sur la pensée chinoise, la politique élaborée et les mesures employées concernant la croissance économique et l’égalité sociale en Chine.

D’abord, je voudrais rappeler les pensées de la Chine ancienne sur ces questions de l’éthique et l’économie, ensuite j’évoquerai la question de la croissance et de l’inégalité dans la société chinoise et les politiques menées depuis plus d’un demi siècle. Je tracerai brièvement l’évolution de la question de l’égalité et de l’efficacité lors de la transformation de l’économie planifiée en une économie de marché. Enfin, après ces analyses, je parlerai du choix des politiques basées sur la pensée qui sous-tend ces politiques. Vos commentaires et vos questions seront les bienvenus, je serai ravi de discuter avec vous.

I- La pensée Confucéenne sur « l’éthique et l’économie »

Le Confucianisme sur l’éthique et l’économie met l’accent sur « la bienveillance du souverain » et insiste sur l’importance des conditions de vie du peuple et sur une répartition équitable des revenus. Mais si on regarde l’histoire de la Chine, on constate que la pratique de certains souverains dans toutes les dynasties était contraire à ces principes. Dans l’histoire de la Chine, les changements de dynastie sont fréquents. Les raisons principales de ces changements sont des impôts trop lourds, la cruauté de la perception des impôts et la forte inégalité sociale : les terres et les biens se concentraient dans les mains de quelques milieux sociaux privilégiés, les paysans et le peuple au dernier échelon de la société vivaient dans une grande pauvreté. Catastrophes naturelles et grandes famines venaient ajouter du gel sur la neige. Les crises intérieures provoquaient émeutes et soulèvements et invitaient les minorités nomades du Nord à nous envahir, provoquant les changements de dynastie.

La pensée et l’enseignement du grand philosophe Confucius (551-479 av. J.-C) insistent sur « la voie du milieu » et « Excès ou insuffisance se valent ». La première doctrine consiste à réagir avec un raisonnement bien fondé sans aller d’un extrême à l’autre, la deuxième enseigne qu’en faire trop est aussi mauvais que ne rien faire. Ces deux principes nous incitent à prendre des mesures justes, à ne pas aller trop loin ni ne pas aller assez loin.

Confucius prête aussi beaucoup d’importance aux conditions de vie du peuple et s’oppose à la tyrannie. Confucius dit : « Nous devrions plus nous soucier de l’inégalité que de l’insuffisance ». Il dit : « La tyrannie est pire que les tigres » signifiant par là qu’une fiscalité accablante est bien pire que les tigres mangeurs d’hommes.

Un autre grand penseur est le philosophe Mencius ou Meng Zi (372-289 av. J.-C), dont la pensée est dans la filiation de celle de Confucius. La pensée principale de Mencius est illustrée par cette phrase: « Le peuple est le plus important ; ensuite l’état ; enfin le souverain ». Cela signifie que par ordre d’importance le peuple vient en premier, puis l’état, le souverain en dernier. Son raisonnement est que l’état ou le souverain peuvent être remplacés, mais pas le peuple. De sorte que c’est le peuple qui est le plus important. Ces propositions expriment la pensée de Mencius que le peuple est le fondement de l’état et du souverain. Bien des monarques n’ont pas apprécié la pensée de Mencius, par exemple, le premier empereur ZHU Yuanzhang, de la dynastie de Ming (1368 -1644). Il n’appréciait pas du tout l’enseignement et la diffusion de la pensée de Mencius.

Bien que l’humanité ait connu plus de 2 500 ans de changements sociaux et de progrès techniques depuis la naissance de la pensée de Confucius, cette pensée illumine encore par la raison et la sagesse l’éthique contemporaine et le raisonnement économique. Souvent, dans la société contemporaine, les gens s’opposent sur la mondialisation et la justice sociale, avec parfois la montée d’opinions extrêmes. Selon la doctrine Confucéenne de la voie du milieu et que « l’excès et l’insuffisance se valent », les opinions et les pratiques des extrêmistes ne conviennent pas. Nous devons plutôt trouver un bon équilibre entre ces extrêmes et éviter tout autant « l’excès que l’insuffisance ». Par exemple, sur les questions entre l’inégalité et l’efficacité, entre le rôle du gouvernement et la loi du marché, entre la protection des travailleurs et la flexibilité du marché du travail, nous devons trouver le point d’équilibre et juste entre ces éléments en évitant de trop pencher vers un élément en négligeant l’autre.

J’examinerai aujourd’hui la question de l’efficacité et de l’inégalité dans la croissance de l’économie chinoise. Le Confucianisme insiste sur la nécessité de rester dans la voie du milieu, c’est à dire de trouver un équilibre entre l’inégalité et l’efficacité. Cela ne veut pas dire qu’il faille privilégier l’égalité en négligeant l’efficacité ou l’inverse. J’évoquerai ensuite le glissement des priorités entre l’équité et l’efficacité lors du passage de l’économie planifiée à l’économie de marché avant d’esquisser l’orientation future de l’économie chinoise. 

II- L’Evolution de l’inégalité et de l’efficacité dans la réforme de l’économie chinoise

Il existe quantité de recherches et de publications analysant la relation entre la croissance économique et l’équité. Simon Kuznets par exemple a effectué des recherches basées sur les statistiques collectées et indiquait en 1955 que la courbe de la croissance économique et de l’inégalité sociale avait la forme d’une lettre U renversée. C’est à dire qu’au début de l’industrialisation l’inégalité des revenus augmente avec la croissance économique puis, après avoir atteint un pic, l’inégalité retombe avec la poursuite du développement de l’économie. Dans les études économétriques l’indicateur du développement économique est généralement représenté par la croissance du revenu par tête, comme dans la figure ci-après.

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L’Evolution de relations entre la croissance du revenu par tête et l’inégalité

Dans son Best-Seller « Le Capital au 20è siècle », l’économiste français Thomas Piketty analyse les donnée empiriques sur l’évolution de l’inégalité du revenu et de la fortune en Europe et aux Etats Unis depuis le 18è siècle. Il en conclut que le retour sur le capital investi est plus élevé que le taux de la croissance économique à long terme ce qui se traduit par une plus grande concentration de la fortune. Cette répartition inégale de la fortune provoque à son tour une instabilité socio-économique. Il préconise donc un impôt progressif sur la fortune afin de prévenir l’appropriation de la richesse par une infime minorité.

La réforme économique en Chine est une évolution et une procédure d’ajustement constant entre l’inégalité et l’efficacité. Lorsque l’économie chinoise était une économie planifiée, l’égalité des revenus était largement respectée, mais la productivité était très basse et le revenu moyen était très faible. Lorsque la Chine a lancé la réforme économique en direction de l’économie de marché en 1978, le développement économique a fait un grand bond en avant, la productivité et le revenu par tête ont augmenté, cependant que l’égalité de la répartition des revenus s’est mise à décroître au point de devenir excessive (au sens de Confucius). La réforme en Chine qui va venir doit viser à trouver un nouvel équilibre entre l’équité et l’efficacité. Mais cela ne veut pas dire qu’il faille simplement faire demi tour et revenir à l’économie planifiée. L’orientation sage serait, dans le cadre de l’économie socialiste de marché, de rehausser l’équité, tout en minimisant la perte d’efficacité voire même en rehaussant celle-ci.

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L’Evolution de l’inégalité pendant le passage d’une économie planifiée à une économie de marché

Evoquons maintenant les questions de l’équité et de l’efficacité pendant deux différentes époques en Chine : celle de l’économie planifiée et celle de l’économie de marché.

Pendant l’époque de l’économie planifiée, l’égalité sociale en Chine était relativement élevée. L’estimation de la Banque mondiale montre qu’en 1978 en Chine, soit au début de la réforme, le coefficient de Gini en ville était de 0,16, il était de 0,31 à la campagne. Compte tenu de la grande différence de niveau de vie entre les villes et la campagne, le coefficient de Gini pour l’ensemble du pays était de 0,33.

Selon les normes internationales, la Chine à l’époque était une société très égalitaire mais de très faible productivité économique, dans l’industrie et l’agriculture. Cette situation s’explique, au niveau micro-économique, par l’absence de tout lien entre le revenu des travailleurs et leurs efforts, auquel s’ajoutait la structure déséquilibrée et parfois contre-productive du système, au niveau macro-économique. La pratique égalitariste se résume ainsi : « Les bonnes et les mauvaises performances au travail engendrent le même revenu » ou encore : « tout le monde se nourrit au même bol de riz ». Pareilles pratiques se traduisaient par l’absence d’incitation à travailler et, évidemment, une productivité et un revenu moyen faibles. En 1978 le PNB chinois par tête était d’environ CNY385 soit moins de $260 par an même au taux de change officiel. Dans les régions rurales environ 260 millions d’habitants vivaient en situation de pauvreté absolue, soit environ un tiers de la population rurale totale.

Au niveau macro-économique la politique de l’Etat, pendant l’époque de l’économie planifiée, était de donner la priorité au développement de l’industrie, principalement l’industrie lourde et la chimie.

Pour atteindre cet objectif, le gouvernement pratiquait la politique dite « des ciseaux» : sous-payer les prix des produits agricoles et surpayer les prix des produits industriels. Des bénéfices gigantesques ont ainsi été transférés de la campagne vers les villes. Il en est résulté une grande différence des revenus et du niveau de vie entre la campagne et les villes. Pour éviter le flux de la population rurale vers les villes, l’immigration rurale en ville était interdite sauf cas particuliers.

Après la réforme et l’ouverture, l’une des dispositions clefs pour promouvoir la réforme et la transition de l’économie planifiée à l’économie de marché a été de permettre à certaines régions et catégories de population à être les premières à s’enrichir, entrainant à leur suite la prospérité de tous. Le point de départ de la réforme rurale a été de permettre aux ménages ruraux de louer des terres aux autorités territoriales, d’être plus libres de décider combien et comment produire et de vendre au gouvernement à des prix d’achat plus élevés. La grande réussite de la réforme rurale a été une forte augmentation du produit de l’agriculture et une augmentation plus rapide du revenu des ménages agricoles comparés aux ménages urbains. La conséquence de la réforme agricole a donc été de rehausser aussi bien l’efficacité de l’économie que l’égalité de la répartition des revenus

Après 1984, le centre de gravité de la réforme économique s’est déplacée de la campagne vers les villes. L’inégalité des revenus en villes augmentait progressivement avec l’évolution vers l’économie de marché. Dans le même temps le fait que le pays restait administré en deux secteurs distincts (villes et campagnes) maintenait une forte inégalité entre la campagne et les villes.

Pendant une vingtaine d’années, entre 1980 et les années 2010, l’inégalité n’a cessé de s’aggraver. Au début du 3è millénaire, le coefficient de Gini s’établissait à près de 0,5, ce qui faisait de la Chine l’un des pays les plus inégaux dans le monde. Au cours de la dernière décennie, grâce à certaines politiques, notamment la suppression des taxes agricoles, l’augmentation du financement de l’éducation obligatoire à la campagne la rendant vraiment gratuite, ainsi que le financement par le gouvernement central et les gouvernements locaux de l’assurance santé et de l’assurance vieillesse à la campagne, tout cela a contribué à stabiliser, voire même à légèrement réduire, le coefficient de Gini à l’échelle nationale.

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Coefficient Gini en Chine, 2003 – 2012. Source : National Statistical Bureau of China

III- Les causes de la forte inégalité des revenus depuis mi-1980

La cause principale provient du maintien de deux systèmes parallèles de gouvernance. Presque la moitié de l’inégalité en Chine résulte de la différence entre la campagne et les régions urbaines. Les revenus dans les régions urbaines sont près de 3 fois plus élevés que ceux dans les régions rurales, soit l’écart le plus fort du monde.

Tableau 1. Revenu par tête: urbain et rural 1978-2015

Year Urban Income Rural Income U/R Ratio
1978 343 134 2.57
1980 478 191 2.50
1985 739 398 1.86
1986 900 424 2.12
1987 1002 463 2.17
1988 1181 545 2.17
1989 1374 602 2.28
1990 1510 686 2.20
1991 1701 709 2.40
1992 2027 784 2.58
1993 2577 922 2.80
1994 3496 1221 2.86
1995 4283 1578 2.71
1996 4839 1926 2.51
1997 5160 2090 2.47
1998 5425 2162 2.51
1999 5854 2210 2.65
2000 6280 2253 2.79
2001 6860 2366 2.90
2002 7703 2476 3.11
2003 8472 2622 3.23
2004 9422 2936 3.21
2005 10493 3255 3.22
2006 11759 3587 3.28
2007 13786 4140 3.33
2008 15781 4761 3.31
2009 17175 5153 3.33
2010 19109 5919 3.23
2011 21810 6977 3.13
2012 24565 7917 3.10
2013 26467 9430 2.81
2014 28844 10489 2.75
2015 31195 11422 2.73
2016 33616 12363 2.72

Source : Annuaire du National Statistics Bureau of China

Nous pouvons ainsi analyser l’évolution de l’inégalité sociale en Chine en fonction des causes suivantes.

Premièrement, comme nous l’avons précédemment indiqué, l’économie planifiée et la stratégie visant à développer rapidement l’industrialisation a entrainé un fort écart entre les revenus urbains et ruraux et la segmentation du marché du travail entre les zones rurales et urbaines. Depuis la réforme économique le gouvernement a progressivement levé les restrictions aux migrations entre les zones rurales et urbaines. Les travailleurs ruraux ont pu ainsi partir à la recherche d’emplois dans les zones urbaines et notamment dans les villes côtières.

Ces trente dernières années, la contribution des travailleurs paysans au développement économique de la Chine est énorme. Dans le rapport intitulé «  Rapport de l’économie et du développement social et statistiques 2016 », publié par le National Statistics Bureau of China, on dénombrait en 2016 281,71 millions de travailleurs paysans, dont 169,34 millions avaient émigré pour travailler ailleurs que dans leur pays natal. Mais si les travailleurs paysans peuvent enfin se déplacer pour chercher du travail ailleurs, les obstacles administratifs sont encore nombreux avant qu’ils ne soient reconnus comme travailleurs urbains à part entière.

L’obstacle principal provient du système d’enregistrement des ménages et du cadre administratif correspondant, le Hukou. Le Hukou est un système d’enregistrement et de contrôle de la population instauré progressivement dans les années 1950 pour servir le projet de développement. Interdisant à l’origine toute mobilité sociale et spatiale – séparant strictement ruraux et urbains.

A l’époque de l’économie planifiée, le système d’enregistrement familial (Hukou) restreignait fortement, voire même interdisait, toute mobilité géographique ou sociale, de la population rurale. Le système d’enregistrement familial divisait les citoyens en deux catégories selon leur lieu d’enregistrement. Après l’introduction de la réforme économique, les paysans ont pu émigrer vers les villes pour y trouver un emploi, mais ils ne peuvent en général pas y obtenir leur enregistrement en qualité de résident urbain. Ils peuvent seulement obtenir un permis de résidence temporaire, tout en conservant leur enregistrement familial dans leur village d’origine. Du point de vue de l’administration ils ne sont donc pas considérés comme citoyens urbains. Les travailleurs migrants /paysans et leur famille ne peuvent pas bénéficier des services fournis par l’Etat, notamment l’instruction obligatoire de leurs enfants, la sécurité sociale et la protection de l’emploi. Après de longues années de travail en ville, ces travailleurs paysans sont toujours considérés comme « paysans » et restent une communauté marginalisée en ville.

Actuellement, la « population urbaine » est officiellement définie comme comprenant tous ceux ayant vécu six mois ou plus en ville au moment du recensement ou de l’enquête. Bien qu’un nombre important de travailleurs paysans et leurs familles résidant en ville soient comptabilisés comme population urbaine, ils n’ont pas le statut de citadin et donc n’ont pas les mêmes droits que ceux qui ont le statut de citadin. Les compter avec la population urbaine enregistrée comme telle revient donc à surestimer l’urbanisation en Chine. Certains spécialistes appellent cela « semi-urbanisation » ou « urbanisation creuse ».

Fin 2015, la Chine comptait 1 374 milliards d’habitants. Si l’on compte la population comprenant les travailleurs paysans résidant dans les régions urbaines, l’urbanisation s’élève à 56,1% ; si l’on compte selon le lieu d’enregistrement administratif, ce chiffre tombe à 39,9%, soit une différence de 16,2%, l’équivalent d’une population de 22,7 millions. Le gouvernement a pris la décision de transformer, au cours du 13è quinquennat (2016-2020), le statut des travailleurs migrants en statut de citadin. Cela concerne une population de 100 millions d’habitants qui obtiendraient les mêmes droits que les citoyens urbains. Le gouvernement a en outre projeté d’aider 70 millions de personnes de quitter la pauvreté en cinq ans.

Deuxièmement, l’éducation élémentaire et obligatoire et la santé ont été trop « commercialisées » depuis la réforme. En Chine, certains ont pensé que le mécanisme du marché était parfait et pouvait résoudre tous les problèmes. En prenant les bons côtés de l’économie de marché dans l’organisation des ressources, on a négligé le revers de la médaille : lorsque le marché échoue, quelles sont les conséquences ? Par exemple, beaucoup de gens pensaient que l’éducation et la santé pouvaient être gérées comme on gère l’offre de n’importe quels autres biens et services, et que le financement de l’éducation et de la santé pouvaient être assuré par le marché. Donc, le gouvernement devait moins s’impliquer dans ces domaines.

Le cas des « Coopératives Médicales Rurales » et des « médecins aux pieds nus » est un bon exemple. Les médecins aux pieds nus sont des agriculteurs enregistrés administrativement (Hukou) à la campagne qui n’ont pas reçu une formation médicale formelle mais sont autorisés à pratiquer les soins dans les villages. Les médecins aux pieds nus ont beaucoup contribué à l’accès aux soins médicaux de base à la campagne. Financés et rémunérés par l’économie collective, les médecins aux pieds nus fournissent des soins gratuits. Avec souvent un diplôme du collège ou du lycée, les médecins aux pieds nus sont apparus pendant la révolution culturelle.

A l’époque de l’économie planifiée, les médecins aux pieds nus soignaient les malades à la campagne à un coût très bas. C’est un système exemplaire pour les pays en voie de développement. Mais au début des années 1980, l’économie collective s’effondrait. 90% des « Coopératives Médicales Rurales » ont été dissoutes. Désormais, les paysans devaient payer eux-mêmes la totalité des frais de soins médicaux. En parallèle, les unités de soins et de pharmacie à tous les échelons devaient se financer par leurs services de soins et par la vente des médicaments. La conséquence pour les habitants ruraux est sérieuse : la difficulté de l’accès aux soins et le coût excessif des soins, ces deux raisons conduisent les familles des malades à la ruine et à la pauvreté. Lorsqu’en 2010 un nouveau système de « Coopératives Médicales » a été étendu à l’ensemble du pays, la situation s’est améliorée.

Un autre exemple concerne l’éducation. Le financement de l’instruction obligatoire provient essentiellement des gouvernements locaux. Etant donné que certains gouvernements locaux n’ont pas assez de moyens pour financer les écoles primaires, une partie de ce financement provient des frais de scolarité et frais annexes payés par les familles. Cette mesure pousse les enfants ruraux des familles pauvres à quitter l’école, car la famille ne peut pas payer. Cela résulte du faible financement public alloué à l’éducation obligatoire à la campagne, soit moins de 4% du PIB. Comparée à d’autres pays, la Chine se trouve à un niveau insuffisant d’investissement dans l’éducation. En 2007, le gouvernement a supprimé les frais de scolarité et les frais annexes des écoles primaires pour la période de l’instruction obligatoire à la campagne. En 2007, le gouvernement a aussi établi une nouvelle politique d’aide financière aux élèves allant à l’université et dans les écoles professionnelles. En 2012, le financement de l ‘Etat dans l’éducation a atteint pour la première fois 4% du PIB.

Troisièmement, l’égalité des chances n’a pas toujours été respectée depuis la réforme économique. L’administration foncière est un bon exemple. L’administration foncière permet aux gouvernements locaux de racheter les terres collectives des paysans à un prix bas et de les revendre à un prix beaucoup plus élevé aux promoteurs immobiliers. Ainsi l’urbanisation et l’industrialisation se font au détriment des paysans qui sont privés des bénéfices résultant de la vente de leurs terres. Un autre exemple est le système bancaire. Des emprunts auprès des banques sont difficiles à obtenir pour des entreprises de petite et moyen taille et pour des individus de faible revenu. L’épargne des paysans est transférée à la Caisse d’épargne postale pour financer le développement urbain en ville, mais leur maison et leur terre à la campagne ne peuvent pas servir de caution lorsqu’ils ont besoin d’un emprunt bancaire. Ici, on constate que lorsque le gouvernement intervient directement dans l’économie locale (micro-économie), il marginalise encore un peu plus les entrepreneurs des régions rurales. Et lorsque des fonctionnaires corrompus abusent de leurs pouvoirs pour aider leurs propres familles et leurs proches, cela se traduit par une concurrence déloyale sur le marché.

En Chine, les entreprises d’état, notamment les banques commerciales et les entreprises de télécommunications, sont privilégiées : elles ont un pouvoir de monopole et ont le droit de fixer les tarifs, car l’état limite l’accès de ces marchés. Ces entreprises réalisent des bénéfices gigantesques. Mais elles ne sont pas compétitives sur le marché international.

Quatrièmement, il subsiste des imperfections et même des défauts aussi bien du côté des recettes que des dépenses du système fiscal. Les services publics sont financés principalement au niveau local. Mais les dépenses des différentes régions sont très inégales. Le gouvernement central recueille près de la moitié des recettes fiscales mais, parce que les dépenses publiques sont très dispersées, le gouvernement central ne supporte directement que moins de 15% de toutes les dépenses publiques. Les transferts fiscaux du gouvernement central vers les collectivités locales se font principalement sous la forme de ressources affectées, faiblement associées à une redistribution régionale des revenus.

La fiscalité en Chine consiste essentiellement en TVA ou taxes sur le chiffre d’affaires et impôts sur les bénéfices. Bien que la loi ait fixé un niveau élevé d’impôt sur le revenu des personnes physiques, la procédure de collecte n’est pas performante. Aujourd’hui le taux d’imposition des revenus individuels ne représente que 5-6% des recettes fiscales du gouvernement central et des gouvernements locaux. Comme on pouvait s’y attendre, l’impôt sur le revenu des personnes physiques n’a joué qu’un rôle minime s’agissant de la redistribution des revenus.

IV- Réflexions et objectifs visés par les politiques

Premier point : réflexion générale

La pensée des grands classiques chinois représentée par le Confucianisme insiste sur la nécessité de rester dans la voie du milieu et de ne pas aller aux extrêmes. Depuis la réforme économique, la Chine s’est transformée d’une société relativement égalitaire dans la distribution de la richesse, avec une productivité et une efficacité faibles, en une société d’économie de marché, avec une croissance rapide en termes de productivité et des revenus. Mais cette transformation a provoqué une grande inégalité, à tel point qu’aujourd’hui nous nous trouvons dans « une société où trop c’est trop ». Des réformes approfondies doivent permettre de corriger cette inégalité en trouvant un équilibre entre une redistribution juste et équitable et l’efficacité économique. Dans certains domaines, il s’agit aussi d’améliorer l’efficacité.

Un des problèmes de l’économie chinoise d’aujourd’hui est la surproduction. D’un côté, une capacité de production excédentaire reste inemployée face à une demande atone. D’un autre côté, des besoins de base considérables restent insatisfaits tels que l’accès à l’éducation primaire et à un service de santé minimal. Il y a encore des personnes âgées pauvres et des familles pauvres qui n’ont pas les moyens de vivre au niveau le plus élémentaire. D’un point de vue macro-économique, nous devons trouver des solutions pour poursuivre la croissance tout en maîtrisant la surproduction et en répondant aux besoins de base de la vie de tout le monde.

Deuxième point : Il convient de rendre plus équitable la fourniture des services publics et de la sécurité sociale ; de renforcer le rôle du gouvernement en prestataire de dernier ressort s’agissant des besoins de base ; d’accroître l’investissement en ressources humaines, notamment dans la scolarité obligatoire.

Comparée à d’autres pays, les dépenses publiques de la Chine restent faibles en matière d’éducation. Par exemple une attention particulière devrait être apportée aux 30 millions d’enfants en mobilité avec leur parents travailleurs migrants et aux 60 millions d’enfants qui restent au village et dont les parents sont partis pour travailler ailleurs. L’instruction obligatoire de ces enfants n’est pas suffisamment financée et suivie.

Le gouvernement central devrait jouer un rôle plus important dans la collecte des financements pour l’éducation primaire permettant de réduire l’écart entre les régions urbaines et les régions rurales. Le système de financement de l’instruction obligatoire par les gouvernements locaux doit se transformer en un système de financement conjoint par le gouvernement central et les gouvernements locaux. D’une part, cela équilibrerait mieux la répartition des dépenses publiques en matière d’éducation rendant ainsi l’ensemble de la société chinoise plus équitable, d’autre part, cela augmenterait le potentiel de croissance à long terme de toute l’économie.

Une autre proposition consiste à équiper les écoles en technologie numérique pour aider des enfants dans les régions reculées qui n’ont pas la possibilité d’aller à l’école. A la campagne, le nombre d’enfants chute, par conséquent, les écoles dans les régions rurales disparaissent, en particulier dans les régions reculées. Des enfants doivent donc faire de longs trajets à pied ou s’inscrire en internat pour aller en classe. Ces changements et les coûts correspondants ont augmenté le taux d’abandon de l’école.

Les Massive Open Online Courses (MOOC) pourraient être une solution pour résoudre ces problèmes. Des enfants pourraient suivre les cours à distance, les enseignants locaux assurant l’aide aux devoirs. Cette solution pourrait aider à scolariser ces enfants et le retour à l’école pour ceux qui l’ont abandonnée.

Le système de sécurité sociale sous-tend l’économie socialiste de marché et doit être amélioré du point de vue de son équité, de son efficacité et de sa durabilité.

A la base, une assurance retraite et une assurance santé de base doivent être assurées pour tous les citoyens. C’est ce système de sécurité sociale élémentaire qui doit assurer à toutes les personnes à faible revenu, et particulièrement aux ruraux et aux travailleurs migrants dans les régions du Centre et de l’Ouest, un filet de sécurité de base leur permettant d’éviter la pauvreté et l’abandon.

Les gouvernements (surtout le gouvernement central) doivent assumer une plus grande responsabilité concernant le financement et la gestion de ce niveau de sécurité sociale. Il faut simultanément améliorer l’efficacité du système de sécurité sociale. D’autres programmes d’assurance personnelle facultative devraient être proposés, afin que le marché joue un rôle plus important dans la répartition des ressources.

Troisième point : Développer et protéger un marché concurrentiel. Accélérer la réforme du marché des facteurs de production, renforcer la mobilité physique et géographique, approfondir la réforme du système bancaire, développer le financement au service de tous afin que les banques puissent mieux servir les PME et les familles rurales. Réformer la fiscalité afin d’alléger les taxes des entreprises, améliorer le système de collecte des impôts et simultanément accroitre la part de l’impôt sur le revenu dans l’ensemble des impôts perçus.

Améliorer le fonctionnement du gouvernement et l’influence du marché dans la répartition des ressources. Le gouvernement doit assurer davantage de services publics, la protection sociale minimale, corriger les erreurs et surveiller le fonctionnement du marché. En même temps, le gouvernement doit réduire ses interventions au niveau micro-économique, diminuer la concurrence déloyale résultant de monopoles administratifs, renforcer le système juridique, prévenir et réduire la corruption.

Ces questions impliquent un ré-équilibrage des intérêts dans une société plurielle. Pareilles réformes tendent à être politiquement très difficiles. D’après la Constitution, l’Assemblée Nationale du Peuple et la Conférence Consultative Politique du Peuple sont l’instance permettant la libre expression, les débats et les compromis entre les diverses opinions qui contribuent finalement à l’élaboration d’un consensus de base, afin que les réformes visant à rehausser l’équité et l’efficacité puissent être mises en œuvre sans heurt.

Seul un niveau d’équité sociale élevé peut promouvoir le développement harmonieux et soutenable de la Chine dans le long terme et promouvoir aussi l’harmonie de la société humaine et de la paix dans le monde

Je vous remercie.

Cette conférence a été  organisée avec le soutien du Groupe Vinci

Vinci

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