Conférence d’Angel Gurria, Secrétaire général de l’OCDE, correspondant de l’Académie (lundi 20 février 2017)

Rétablir la confiance : replacer l’éthique au cœur de l’économie

C’est un honneur pour moi d’être élu « correspondant » de l’Académie des sciences morales et politiques. Créée il y a plus de 220 ans, cette institution perpétue la rigueur intellectuelle d’une grande époque porteuse de progrès: les Lumières. Vous rassemblez quelques-uns des esprits les plus novateurs de l’ensemble des sciences sociales. Je succède à M. Boutros-Boutros Ghali, sixième Secrétaire Général des Nations Unies, et un grand artisan de la paix. Je suis fier de suivre ses traces et d’être associé à votre institution.

J’espère que cette distinction sera le nouveau trait d’union qui renforcera la coopération entre l’Académie et l’Organisation de coopération et de développement économiques (l’OCDE). Plus que jamais il importe de resserrer cette coopération afin de promouvoir et d’actualiser les valeurs sur lesquelles sont fondées nos nations. Plus que jamais, nous devons œuvrer ensemble à la défense des principes d’intégrité, de liberté d’expression, de dialogue éclairé, de tolérance multiculturelle et de coopération internationale. C’est impératif !

Les temps sont difficiles

L’heure est grave. Nos pays sont toujours confrontés aux conséquences de la pire crise économique que nous ayons connue.

Huit ans après l’éclatement de la crise, la croissance annuelle mondiale reste hésitante autour de 3 %. La faiblesse des échanges et de l’investissement continue de peser sur la consommation, freinant l’augmentation de la productivité et des salaires. Les taux de chômage demeurent inacceptables. Dans les pays de l’OCDE, 38.5 millions de personnes sont sans emploi, soit près de 6 millions de plus qu’avant la crise. Le plus préoccupant, c’est que c’est notre jeunesse qui paie le plus lourd tribut. En France, le chômage des jeunes atteint 25 %, pratiquement le double de la moyenne OCDE, qui se situe à 13 %[i]. En Italie, c’est presque 40% et en Grèce et en Espagne, ce sont près de la moitié des jeunes (44 % et 44.5%)[ii].

Ce contexte difficile est encore aggravé par le creusement des inégalités. Selon notre analyse, dans les pays de l’OCDE, les 10 % les plus riches gagnent aujourd’hui environ dix fois plus que les 10 % les plus pauvres, contre sept fois plus il y a 30 ans[iii]. Dans certaines économies émergentes, l’écart est encore plus important, près de vingt fois plus au Mexique et au Chili[iv], et 28 fois plus au Brésil. Selon une récente étude du Crédit Suisse, 1 % de la population possède 50 % de la richesse mondiale, tandis que l’actualité est émaillée de scandales de corruption impliquant de hauts responsables des secteurs privé et public.

Voilà autant de facteurs qui minent gravement la confiance. Dans les pays de l’OCDE, seuls quatre citoyens sur dix font confiance à leur gouvernement[v]. En France, le niveau se situe même plus bas, vers les 30 %, alors qu’il était proche de 40 % en 2007[vi].

Cette crise de confiance constitue un terreau propice au rejet de la mondialisation, à la résurgence du protectionnisme, du populisme et de ce que Paul Collier a appelé « le nationalisme exclusif ». Ainsi, seule la moitié de la population française (51 %) estime que l’insertion de la France dans l’économie mondiale ouvre de nouveaux marchés et fournit des opportunités de croissance. Moins d’un quart des Français (24 %) estiment que le commerce crée des emplois[vii]. Ces craintes, réelles, pourraient exercer une influence déterminante sur l’issue du scrutin présidentiel d’avril prochain.

Nombreux sont ceux qui assimilent les systèmes économiques, l’économie de marché, les accords de libre-échange, les unions monétaires et la libéralisation des marchés de capitaux à des créations de technocrates. Ils estiment que ces mécanismes, cette dynamique que nous appelons mondialisation, profitent pour l’essentiel à quelques privilégiés. Ce qu’ils appellent « la clique de Davos ». De plus en plus, le public pense que le système a été détourné par quelques privilégiés à leur profit.

Il nous faut répondre à ces inquiétudes ! Nous devons inverser cette tendance !

 Nous devons rétablir la confiance

Il nous faut rétablir la confiance ! Et commencer par reconnaître que nombre de nos concitoyens n’ont pas bénéficié de certaines des politiques et systèmes économiques que nous avons mis en place. Nous devons admettre qu’un grand nombre de travailleurs n’ont pas vu augmenter leur revenu réel pendant plus d’une vingtaine d’années. Nous devons prendre conscience que dans l’économie numérique du XXIe siècle, les plus vulnérables n’ont souvent pas accès aux formations, aux technologies et aux opportunités qui leur permettraient de prospérer.

Il est temps de rétablir la confiance en plaçant l’humain et l’éthique au cœur de notre conception de l’économie. Le moment est venu de repenser nos cadres, théories et modèles économiques. De recentrer nos réformes et nos politiques, nos systèmes fiscaux et nos cadres de réglementation sur la redistribution des revenus et de la richesse, mais aussi sur les opportunités et les compétences. Le moment est venu de corriger les défauts de la mondialisation pour qu’elle profite à tous pleinement.

Consciente de la nécessité du changement, l’OCDE mène des travaux sur de multiples fronts :

  • Nous travaillons à définir, promouvoir et mesurer une nouvelle logique de croissance. La « croissance inclusive » dépasse la notion de PIB pour accorder une place centrale au bien-être et aux opportunités. C’est pourquoi nous réexaminons nos modèles et théories économiques dans le cadre de notre initiative sur les Nouvelles approches face aux défis économiques (NAEC), lancée en 2012. Nous avons par exemple élaboré un cadre d’analyse de la qualité de l’emploi et un Indicateur multidimensionnel du niveau de vie (MDLS), qui reservent une place plus importante à la qualité des emplois et de la croissance.
  • Nous portons un regard neuf sur les relations entre le creusement des inégalités et le ralentissement des gains de productivité, qui freinent la progression des salaires et contribuent à miner la confiance. Le projet sur l’articulation productivité-inclusivité, que nous avons lancé lors de notre Réunion ministérielle de juin 2016, a pour but d’expliquer comment les pays peuvent accroître les actifs productifs de leur économie en réduisant les inégalités, en investissant dans les compétences et en favorisant l’équité des règles du jeu des entreprises.
  • La reconversion professionnelle revêt aussi une très grande importance. C’est pourquoi nous travaillons avec les gouvernements à élaborer des stratégies nationales de compétences, qui ont pour but de mettre en adéquation les systèmes éducatifs avec les besoins de l’économie du savoir du XXIe siècle. Nous lançons également un nouveau projet horizontal qui etudiera comment les politiques sociales, en particulier les politiques d’éducation et de formation, mais aussi une meilleure intégration des immigrés et des filets de sécurité sociale plus efficaces, peuvent faire de la transformation numérique un moteur de la croissance inclusive.
  • Nous sommes en train de corriger les défauts du système multilatéral pour faire en sorte que tous les acteurs suivent les mêmes règles. Plus de 90 pays et juridictions se sont engagés à mettre en œuvre le Projet OCDE/G20 sur l’érosion de la base d’imposition et le transfert de bénéfices (BEPS). Et des progrès tout aussi encourageants doivent être mentionnés en ce qui concerne la norme d’échange automatique de renseignements à des fins fiscales, que plus d’une centaine de pays se sont engagés à appliquer. Les autorités chiffrent déjà à près de 80 milliards d’euros les recettes fiscales supplémentaires découlant de déclarations volontaires.
  • L’OCDE coopère aussi étroitement avec le G7 et le G20, sur des enjeux qui sont liés de très près au rejet de la mondialisation. Ainsi, les dirigeants du G20 ont demandé à l’Organisation de mettre sur pied un Forum mondial sur les surcapacités sidérurgiques. L’OCDE s’est aussi associée au G20 pour produire une version révisée des Principes de gouvernance d’entreprise du G20 et de l’OCDE, qui énoncent des normes reconnues mondialement sur la transparence, la responsabilité et l’intégrité dans les affaires.
  • Nous nous employons à améliorer les normes et accords multilatéraux pour que la mondialisation soit plus équitable et inclusive. La Convention de l’OCDE sur la lutte contre la corruption est le premier instrument international qui met l’accent sur l' »offre » de corruption. S’agissant de la conduite responsable des entreprises, les Principes directeurs de l’OCDE à l’intention des entreprises multinationales sont l’instrument le plus complet concernant l’éthique des entreprises. Seulement le mois dernier, le Conseil de l’OCDE a approuvé la Recommandation de l’OCDE sur l’intégrité publique, qui donne aux pays un outil pour défendre et faire primer l’intérêt général sur les intérêts privés dans le secteur public. Nous progressons aussi rapidement dans nos travaux sur la protection des lanceurs d’alerte, et nos outils concernant la concurrence.
  • Enfin, l’enjeu n’est pas seulement de favoriser la confiance, mais également de la mesurer. Nous travaillons à l’élaboration d’un cadre statistique devant permettre aux offices statistiques nationaux de disposer de mesures effectives et comparables de la confiance. Nous mettons actuellement à l’essai les techniques les plus pointues empruntées à l’économie expérimentale pour mieux comprendre ces indicateurs et en isoler les déterminants.

Il est temps de placer l’humain, l’éthique et la redistribution au centre de notre réflexion et de notre action. C’est à cette seule condition que nous rétablirons la confiance. Il n’y a pas de mystère. Il s’agit d’imaginer, de développer et de mettre en œuvre des politiques, des réglementations et des institutions efficaces. L’OCDE est déterminée à aider les pays dans cette voie et nous ne doutons pas que l’Académie s’associera à nous dans cette démarche, guidée ainsi que mise en garde par ces paroles d’Albert Camus: “l’intégrité n’a pas besoin de règles« .

Notes

[i] Taux de chômage de la zone OCDE, février 2017, http://www.oecd.org/std/labour-stats/OECD-HUR-02-17.pdf

[ii] OCDE, Taux de chômage harmonisés, février 2017.

[iii] All on Board: Making Inclusive Growth Happen, 2014, p17.

[iv] OCDE, Panorama de la société 2016.

[v] OCDE (2015) Panorama des administrations publiques 2015.

[vi] Panorama des administrations publiques 2015, p. 163.

[vii] Pew Research Center Survey.

Cette conférence a été  organisée avec le soutien du Groupe Vinci

Vinci

Conférence d’Angel Gurria, Secrétaire général de l’OCDE, correspondant de l’Académie (lundi 20 février 2017)

Conférence de Suzanne Berger, professeur de sciences politiques au M.I.T. (lundi 16 janvier 2017)

POPULISM AND THE FATE OF GLOBALIZATION

Le texte anglais est suivi d’une synthèse en français.

We are now in a world in which the political costs of globalization are escalating out of control. Against all expectations, we see victories of populist candidates and agendas in Europe and the United States that threaten to wipe out the centrist and social democratic politics of the postwar world. The victories of Brexit in England, of Donald Trump in the United States, the rise of AfD (Alternative for Germany), of Front National in France and Five Stars in Italy threaten to have many serious consequences for liberal democracies. Today—only 4 days before Donald Trump assumes power as president of the United States— I can hardly express to you the sense of apprehension and fear for liberal democratic values and for international peace and stability that is widely felt across our country.

Tonight I will focus on one among the many potentially disastrous outcomes of populism. That outcome would be a radical reversal of globalization and a closing up of national borders to flows of goods and services, of capital, and of people. I am going to start with two assumptions: first, that globalization can be significantly reversed. We have already seen this happen in the past with the end of the first globalization. When the first world war broke out, barriers went up everywhere. Globalization did not return to its 1914 level until 70 years later, in the 1980s. So first: despite the difference between the world economy of 1914 and that today, I do believe that globalization can be reversed. Secondly I will assume that most of us here today believe that globalization should not be reversed; that it is worth defending. Of course you challenge either of these assumptions, and I hope you will do so in the discussion. But for now I will proceed as if we have agreed on these two points and I will focus on laying out my views on two other points that I believe require much further consideration.

The first:   why and how populism and anti-globalization have managed to win so much support? And the second: what we can do and what should we do about it

1- What is populism?

Populism can most usefully be defined as a form of political interaction “predicated on a moral vilification of elites and a concomitant veneration of the common people”[1]. What people mean by “the elite” today is understood expansively to include the rich, politicians, well-educated professionals, and globally-connected big business leaders. The populists’ supporters are disproportionately drawn from the losers of globalization, workers whose jobs have vanished because of outsourcing, offshoring, and imports, and from communities whose economies have collapsed along with their traditional manufacturing base. Populists appeal to older people in the population and to those with less education. Anti-immigrant campaigns and proposals are another powerful draw for populists, even in regions with few immigrants and refugees in the population. We are seeing the “double-movement” of backlash against global markets and against globalization’s rapid, radical disruption of social life that Karl Polanyi described in his great work, The Great Transformation—a book from 1944 translated into French only 8 years ago. The double-movement against markets seems once again at work producing authoritarian anti-liberal politics[2]. We are entering into a radically new and dangerous period.

The essential dynamic in today’s rage against the elite has been succinctly expressed in a single frame political cartoon that appeared first in Greece, then in France, and that now circulates widely on the Internet. Drawn by Panos Maragos, the cartoon shows three sheep looking at an electoral poster. The candidate is a wolf with a swastika armband. One sheep tells the others: “I think I’ll vote for the wolf. That will really show the shepherd.”

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The point the cartoon makes is that populist politics is not a politics of interest representation. It’s the politics you get when interest representation has failed. It’s not that the sheep believes the wolf will act in the sheep’s interest. It’s that voting for the wolf gets back at the shepherd—even at the expense of the sheep’s eventual fate as dinner for the wolf.

2- Economic causes of populism

Today in the United States, as we try to understand how Donald Trump could have been elected president, we are likely to attribute the eruption of populist voting to economic or social or cultural characteristics of the voters. And these economic and social factors are undoubtedly a large part of the story. The unbelievable successes of Donald Trump and of Bernie Sanders in the Democratic primaries do clearly reflect the destructive impact of globalization on large segments of the population. Seventeen years ago the anti-globalization protests at Seattle against the WTO involved mostly marginal groups in the population, aside from some unions. Today in contrast, populist voters come from core groups across American society. The success of Trump (and of Sanders to some degree) in the primary elections was strongest in areas with large numbers of white male working class voters. They have good reason to be distressed. From the entry of China into the WTO in 2001 onward, the impact of imports from low-wage countries hit the U.S. manufacturing workforce. Economists who have studied the localities hardest hit by imports have concluded that about a fifth of the job losses between 2000 and 2007— so even before the financial crisis — were due to Chinese imports[3]. If laid-off workers found jobs at all, it was usually at lower wages and benefits at a Walmart, for example. In a break with past patterns, unemployed workers did not move to other parts of the country to try to find jobs.   Moving is expensive and chancy and laid-off workers might not have been able to sell their now-underwater mortgaged houses. Many ended up out of the workforce on permanent disability rolls. Nationwide the income of white males without college degrees fell 20% between 1990 and 2013 and about 1/5 of these working-age men are permanently out of the workforce[4].

The last two decades have been ones in which income inequality has been growing rapidly. Although per capita GDP was 78% higher in 2015 than in 1979, the average household income of a family in the 20th percentile of the income distribution rose only by 6.9% over the period. The gains overwhelmingly went to those at the top of the income distribution. The pain of inequality and job loss affects not only those who directly lose jobs.  It extends to many middle class groups in the same communities.  It’s not only the Cleveland steelworker who lost his job who is up in arms; it’s the Cleveland Ohio pharmacist and Cleveland dentist and Cleveland lawyer all of whose businesses and houses declined in value as the community went down.  So these middle-class voters are furious, too. This is not the American Dream. White middle class voters also overwhelmingly voted for Trump.

How did we get to this point without noticing what was happening to large groups in our society? Why did we not stop to consider what their reaction might be? Perhaps because our understanding of how globalization works has been shaped by standard economic trade theory: Ricardian theories of comparative advantage, Heckscher-Olin, Stolper-Samuelson. The heirs of that tradition today, like Paul Krugman, now plead innocent. They claim they always said there would be losers under globalization, but that the gains of globalization for the community at large would outweigh the losses. And somehow the gains would be used to compensate the losers. Those thrown out of jobs in one industry would be absorbed into jobs in other more promising sectors of the economy.  Or else be compensated by government and the political system. So what would become of the losers was not part of the economics model. It was up to politicians and not the fault of economists or of globalization that a broken, polarized political system did not do its job. Government did not provide the kinds of new job training, education, and income supports that would allow the losers to get new jobs and re-integrate into healthy communities.  If wage stagnation has led to a great new surge of inequality, there, too, the economists point the finger of blame to a broken political system which failed to use fiscal policy to protect those at the bottom or even those on middle rungs of the ladder.

One problem with this line of reasoning, though, is that it fails to push the explanation one step further back to analyze why government failed to act.  The broken politics of the past decades can be understood as itself a product of globalization.  Research by MIT economist David Autor and colleagues shows that in the zones in which Chinese imports had the largest impact on killing manufacturing jobs, the response of voters in subsequent elections was to choose more and more radical candidates[5]. In primary elections between 2002 and 2010 in these heavily hit districts Republican voters chose more and more radical Republicans and Democrats chose more and more radical Democrats; and thus the polarization of the political system proceeded and came to paralyze all action in Washington.   Out of the Tea Party came the likes of Rand Paul, Ted Cruz, Mario Rubio and they prepared the terrain for the emergence of Donald Trump. Out of the impotence of polarized government grew the rage of the citizens against elites and politicians. And as an integral part of the populist reaction there was was a strong attack against globalization.

3 – Social and cultural causes of populism

Alongside these economic explanations of the rise of the populist electorate that attribute most of the blame to globalization, there has also been a return to an older tradition of cultural and psychological explanations of populism. Much of the work in this vein in the United States points to relatively stable cultural traits of segments of the population, like the Scotch-Irish Appalachian families depicted in the J.D. Vance autobiography, Hillbilly Elegy (2016) or the Louisiana people in Arlie Russell Hochschild’s Strangers in Their Own Land. Anger and Mourning on the American Right (2016)[6]. These subcultures typically accord high value to individualism, self-sufficiency, and personal honor and denigrate “dependency”– even when those espousing these values may themselves be regular recipients of government subsidies. Suspicion of foreigners, negative views of non-Caucasians, anti-intellectualism, and nationalism are other recurrent themes in these subcultures. These attitudes and values are not new, but they have been reactivated and leveraged into greater salience by the economic strains that globalization has imposed on these communities. These cultural identities have also been aroused by political shifts in national politics that make these communities feel even more marginalized and looked down on.

Among these political shifts, perhaps the most painful is the rise in social status of the very groups to whom poor whites once felt superior and the conviction that these groups are rising because of favoritism from national government. Arlie Russell Hochschild writes that it feels to poor whites in Louisiana as if they are in a long line leading towards the American Dream. They feel they are patiently waiting for economic improvement, while things seem to be getting worse not better. They believe that other people — blacks, women, immigrants, gays, refugees — are cutting ahead in line because they are being helped unfairly by special political dispensations. Even the government’s environmental policies seem determined to advance animals ahead of humans—so as Arlie Hochschild writes about the Louisiana people who went through the Deepwater Horizon oil spill they feel as if “unbelievably, standing ahead of[ them]in line is a brown pelican, fluttering its long, oil-drenched wings”[7].

4- Failures of representation

These economic and cultural explanations of populism are powerful and largely mutually complementary, but they also seem incomplete. The phenomenon we want to explain—the recent surge in populism—is a radical break, while the economic and cultural factors have been long in the making without producing anything that even began to look like an advanced anticipation of the Brexit and Trump victories. What has changed is that the grievances of these groups in the population used to find expression through unions and the Democratic Party. Liberal democracies become vulnerable to populist politics when parties of government and of opposition, unions, and interest groups fail to transmit the interests and grievances of significant groups in the population into political deliberation and policy making. Thirty-five per cent of American workers were unionized in the 1950s; by 2015 only 11.1% of all workers, and only 6.7% of private sector workers belonged to unions[8]. The anger over wages and working conditions and inequality that once was channeled by unions into collective action and strikes at the workplace now remains bottled up in desperate, angry individuals vulnerable to the appeals of demagoguery.

As for the Democratic Party–an institution which from the days of the New Deal on through the most prosperous years of the postwar world used to represent the interests of working class people—it now seems to many of these citizens to have been captured by the elites of Wall Street, the high tech industries, and the well-paid professional classes. The Democratic Party, which in the New Deal of Franklin Roosevelt and Harry Truman used to represent workers, has over the past three decades shed its commitments to lower and middle income groups[9]. It increasingly presents itself as the defender of the interests of rich and upper-middle class voters, highly educated professionals, and a diversity of ethnic and identity groups: Hispanics, African-Americans and gays. The outcome in the 2016 elections was a massive shift of white working class and white middle class voters who once were stalwarts of the Democratic electorate to voting for Donald Trump.

The atrophy of union and party channels for expressing the concerns of working class citizens is hardly a phenomenon restricted to the United States. In France the despair of lower and middle class citizens over the failures of both Right and Left governments has turned to rejection of the Left and Right parties of government[10]. A survey carried out at the end of 2013 reported that 69 percent of the respondents believed that democracy is working badly in France—up from 49 percent who gave this negative assessment only four years earlier[11]. An 11 December 2013 Ipsos/Le Monde survey found only 13 percent of the respondents expressing confidence that government could relaunch growth; indeed two-thirds of them thought growth would require limiting the role of the state as much as possible[12]. The public’s faith in the possibility of bringing about change through collective action is collapsing. Perhaps this might be considered a desirable development if one believed that the French had previously held unrealistically high expectations of politics and had now come to recognize, as the former Socialist prime minister Lionel Jospin once put it (impoliticly at the time): “l’Etat ne peut pas tout.” On the contrary, however, the frustration of citizens over their inability to use the channels of established parties for changing the state seems to be resulting in a search for alternative channels. The Front National seems to be reaping the harvest of this frustration. Perhaps, as mon maître Stanley Hoffmann argued about the Poujadists, the support for the Front National does not mean some whole-hearted popular adherence to the FN’s ideology—itself a shifting and unstable mix of old and new elements[13]. As Hoffmann presciently suggested in the 1950s, the support for the populists might evaporate if the political system were reformed and representation functioned better to channel the interests of the angry citizens. Indeed in 1958, the Poujadists did disappear in the new Fifth Republic. What would it take in France to defeat populism in 2017 ?

5- What should we do about globalization ?

Is it the case that globalization is responsible –wholly or in large part for the ills for which it has come under attack? Is globalization responsible for the loss of jobs and decline of wages for less- educated workers? It’s true that about 1/5 of job loss over the past 15 years can be attributed to trade. But surely technological change and automation explain a significant part of this outcome. Is globalization responsible for the enormous increase in inequality in advanced industrial countries ? Or is politics largely responsible for this outcome? Politics in this case would include tax policy, deregulation, changes in the welfare state. Is globalization responsible for the cultural gap between rural and small town communities and urban centers? Or are changes in values and in the media responsible? All of these are good questions for research and many of my colleagues in political science, economics, and sociology will be busy examining these issues for years to come. The fact is, though, that the public today does largely believe that globalization is to blame.

The populist response across the board has been to close up the borders. In the case of Brexit, this chiefly means withdrawal from the European Union and closing the frontiers to free entry of European Union citizens. What it will ultimately mean for Britain’s trade policies is not so clear. Trump’s proposals, in contrast, squarely promise trade protectionism. They range from threats against China to retaliate against currency manipulation, threats to levy high tariffs on goods imported by companies who have off shored some production, to Republican plans for a corporate tax reform (Destination-based cash flow tax with border adjustment) that would have heavy negative impact on importers, consumers and retail stores[14]. The countervailing effect here is supposed to be a major strengthening of the dollar—which would of course have huge impact on the global economy. Any of these trade threats if implemented would likely set off a trade war. The Chinese have already explicitly promised this. Here the negative consequences are unimaginable.

As for the movement of people across borders: there’s the famous wall that Trump threatens between the US and Mexico. Trump’s statements, or “tweets” change from day to day —most recently suggesting that we’ll pay for it, and the Mexicans will “owe us.” There are also the unconstitutional threats to restrict entry to the United States by Muslims. As for the flow of capital across borders—while Trump’s remarks during the campaign suggested the tightening up of financial regulation, his appointment of Goldman Sachs bankers to the key economic cabinet positions makes it seem very unlikely that the campaign threats against Wall St will come to pass.

Should we accept some part or all of these populist proposals to limit globalization as an acceptable price to pay for reducing the levels of populist rage? Obviously new trade agreements, like the Trans Pacific Partnership (TTP) and the Transatlantic Trade and Investment Partnership (TTIP) are now out of the question for the foreseeable future. But beyond those new initiatives, I would be very reluctant to see any retreat on old trade commitments. First of all — I would argue that any level of trade protectionism sufficient to increase jobs in the U.S. would also be sufficient to produce huge consequences through retaliation and reprisals from other countries. It’s true that Trump by making specific threats against Carrier and Ford about leveling import taxes on their products made abroad was able to get them to rescind the off shoring of some of the jobs they had planned to move to Mexico. But this company by company approach just can’t work on any scale. I do not see Apple responding to Trump’s threats by bringing iPhone production to the U.S. The iPhone is assembled in plants with 100-200,000 workers in China. We have no such production sites in the U.S. Assembly is responsible for a very small fraction of the value of an iPhone. These jobs are bad jobs: and the Chinese workers in the Foxconn plants that produce for Apple rarely stay more than a year on the jobs. They would be very low wage bad jobs in the US and the demand for iPhones would decline as the price went up steeply .

Secondly, I think it would be mistaken patriotism to yield to the demands of a Trump on where to locate jobs. I think the principled position for business leaders is to resist these demands.   The real ethical obligation for business leaders is to accept responsibility for nurturing the capabilities of the workforce and for building  innovative resources in our society. We need to make our societies ones in which good jobs are created and good jobs stick. What does it mean to be sticky? I’ll give you a local example. Why do biotech and pharma companies keep opening new businesses in the mile and a half between MIT and Harvard? The rents are high. Wages are high. And as for taxes–Massachusets is otherwise known as Taxachusetts. But in this mile and half companies have access to the great research labs of Harvard and MIT and on a daily basis can track the progress of different technologies. They have access to a large labor pool of very well educated scientists and engineers. That’s why they feel they need to be here and those jobs stick there.

Let me make this point a different way: When I first came to France in the 1960s for my doctoral research on Breton peasants, the French I met often told me how different French farming was from American farming. In America, they said, you have so much land that farmers don’t think of maintaining and investing in the fertility of the soil. They just exploit it and exhaust it and move to new land. The result was vividly illustrated by something like the great Dust Bowl of the 1930s. In France, with limited land, even the peasant farmers devote enormous effort and precious resources to maintaining the fertility of the soil. That ethos of massive investment in maintaining and enhancing the resources that make our societies prosperous is one we need to bring into corporate culture today, both in France and in the United States. It means educating the workforce with skills that can be renewed over the course of a lifetime; it means investing in research capabilities that can produce not just a cute social media app that takes 2 or 3 years to get going as a start up but 10-15 year investments in developing new storage batteries or new materials or better solar cells. Our responsibility is to enhance the fertility of the soil.

Third, perhaps a more realistic approach to dealing with the impact of globalization on employment –and one that would not incite trade wars with our neighbors —would be to provide better compensation to the “losers” in globalization. There are many forms such compensation might take: wage insurance, real retraining, portable pensions, guaranteed health benefits. In fairness, I think we should do all this. But I do not believe that any kind of compensation we could devise for the losers would be sufficient. The losers are not just individuals, but whole communities. And all the evidence suggests that people don’t want pay-outs: they actually want jobs. What I see as most telling against the hope that better economic compensation for losers would lower the support for populists is the experience of countries like Denmark, Sweden and Germany. Those   countries have done virtually everything we could imagine in the way of support for workers who lose jobs that were killed by international competition. They have excellent unemployment benefits; they provide excellent coaching and retraining for new jobs; they provide incentives to find new jobs—and still the populist parties are growing there. So yes: we need to do far better for the losers of globalization. We ought to make good on our old and never-honored commitments to use globalization as a lever to raise everyone’s well being. This will take massive expenditures on education and job retraining, rebuilding of our infrastructure, and also: flat-out compensation for lost incomes and benefits. But I don’t think it will be enough.

Finally, in conclusion, I turn with great personal reluctance to the main demand of the populists both in Europe and in the United States. It’s the demand to stop or to limit the flow of people — whether economic migrants or refugees — across borders. As we can see even in countries like Germany, Sweden and Denmark, where the economies have been doing well and where workers who lost jobs because of globalization were reasonably well compensated — even there, populist parties are flourishing because of fear and anger over immigration. Given the levels of anxiety, even hysteria, about the dangers that flood in as migrants and refugees come in over unprotected borders, I do believe that to contain populism we need to reinforce the national state on its frontiers. However reluctant we may be to lose the gains for individual freedom and for European integration that the Schengen regime represented, stronger controls at the border and controls that are national may be necessary.

The basic legitimacy of the national state has to do with protection of the citizenry within borders. In 1993, Philippe Séguin wrote: « L’idée des frontières est démodée? Il y a un dogme à attaquer. Revenir aux frontières est la condition de toute politique. »[15] When I read this in 1993 I thought this idea was rather extreme. And interestingly, M. Séguin must have come to think so too, because after I quoted him in an interview, he wrote to me in great indignation in 2006 to deny that he had ever written such a phrase. Which he had. But today I think we might consider his statement as a kind of harsh statement of the realities of what it will take to fight back populism. Drawing a distinction between refugees and migrants is difficult and somewhat artificial, since many of the migrants are seeking to leave countries in which poverty, ethnic hatreds, and violence will inevitably shorten their lives. But I do believe we need to use this distinction. We are morally obliged to admit and to try assist the refugees. But I think that to save our own liberal democratic polities, we need to turn back many of the migrants. Slowing the entry of migrants into our countries is really only a stop gap measure, though perhaps a necessary one. Protecting globalization means not only ultimately defeating the policies and the threats of President Trump. It will take moving beyond our broken, polarized politics and the paralysis at the center to a federal government capable of massive new initiatives in economy and society. The real solutions lie in tackling the failures of representation and the failures of hope for the future for themselves and their children that have led so many of our fellow citizens to vote for the wolf against the shepherd.

Bibliography

  • Autor, David, David Dorn, and Gordon H. Hanson. The China Syndrome: Local Labor Market Effects of Import Competition in the United States. Cambridge, Mass.: National Bureau of Economic Research, 2012.
  • Cramer, Katherine J. The Politics of Resentment. Rural Consciousness in Wisconsin and the Rise of Scott Walker. Chicago: University of Chicago Press, 2016.
  • Frank, Thomas. Listen Liberal:  Or Whatever Happened to the Party of the People. New York: Metropolitan Books, 2016.
  • Mueller, Jan-Werner. Qu’est-Ce Que Le Populisme? Translated by Frédéric Joly. Clermond-Ferrand: Premier Parallèle, 2016.
  • Séguin, Philippe. Ce Que J’ai Dit. Paris: Grasset, 1993.

Notes

[1] Bart Bonikowski and Noam Gidron, “The Populist Style in American Politics: Presidential Campaign Discourse, 1952-1996,” Social Forces 94 (2016): 4, accessed July 19, 2016, doi: 10.1093/sf/sov12; 4

[2] Karl Polanyi, The Great Transformation (Boston : Beacon Press, 1944).

[3] David Autor, David Dorn, and Gordon H. Hanson, The China Syndrome: Local Labor Market Effects of Import Competition in the United States (Cambridge, Mass.: National Bureau of Economic Research, 2012).

[4] Brookings Institution research cited in William B. Bonvillian, “Donald Trump’s Voters and the Decline of American Manufacturing,” Issues in Science and Technology, Summer 2016, p. 27.

[5] David Autor, David Dorn, Gordon Hanson, and Kaveh Majlesi, “Importing Political Polarization? The Electoral Consequences of Rising Trade Exposure,” (working paper number 22637, National Bureau of Economic Research, 2016).

[6] J.D. Vance Hillbilly Elegy (New York: Harper Collins, 2016). Hochschild, Arlie Russell, Strangers in Their Own Land: Anger and Mourning on the American Right (New York: The New Press, 2016). Katherine J. Cramer, The Politics of Resentment. Rural Consciousness in Wisconsin and the Rise of Scott Walker (Chicago: University of Chicago Press, 2016).

[7] Hochschild, Strangers in Their Own Land: Anger and Mourning on the American Right, p. 138.

[8] Bureau of Labor Statistics, “Union Members 2015“ http://www.bls.gov/news.release/pdf/union2.pdf (accessed December 10, 2016). See also Neil Gross, “The Decline of Unions and the Rise of Trump,” New York Times August 12, 2016. http://nyti.ms/2bc7a1U

[9] See this theme developed in Thomas Frank, Listen Liberal:  or Whatever Happened to the Party of the People (New York: Metropolitan Books, 2016).

[10] I have analyzed the current French situation in “La Grande Désillusion,” in Jean-François Sirinelli, ed., La France qui vient (CNRS Editions, 2014).

[11] Thomas Wieder, “Les Français s’enfoncent dans la ‘dépression collective,’” http://www.lemonde.fr/journalelectronique/donnees/protégé/20130114/html/946498.html. The “barometer de la confiance politique” was a study conducted for the Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF) and the Conseil économique, social, et environnemental. The survey was conducted 25 novembre-12 décembre 2013.

[12] Philippe Escande, “Relance de la croissance: les Français ne comptent plus sur l’Etat,” Le Monde.fr. 11.12.2013.

[13] Grégoire Kauffmann, Le Nouveau FN (Paris: La République des idées, Seuil, 2016).

[14] Neil Irwin, “The Major Potential Impact of a Corporate Tax Overhaul,” http://nyti.ms/2jeVcVI (accessed January 7, 2017).

[15] Philippe Séguin, Ce que j’ai dit (Paris: Grasset, 1993). p. 39.


Le populisme et le destin de la mondialisation

Synthèse en français

Introduction

Les coûts politiques de la mondialisation sont devenus incontrôlables. Les victoires – contre tout pronostic – et la progression de candidats populistes en Europe et aux États-Unis (Brexit, D. Trump, AfD en Allemagne, Front national en France ou Cinque Stelle en Italie), ainsi que la promotion de leurs agendas, menace d’anéantir les politiques centristes et sociales-démocrates mises en place après la Seconde Guerre mondiale. À quatre jours de l’investiture de Donald Trump, Suzanne Berger se fait entre autres l’écho des peurs et des craintes ressenties dans son pays pour les valeurs de la démocratie libérale et pour la paix et la stabilité internationales.

Le propos de la conférence entend se concentrer sur une des nombreuses conséquences potentiellement désastreuses du populisme, à savoir la régression du phénomène de mondialisation et la fermeture des frontières aux flux de biens et de services, de capitaux et de populations. S. Berger formule deux hypothèses en préambule.

La première est la possibilité d’un retour en arrière dans la mondialisation, dont elle ajoute qu’elle s’est déjà produite dans le passé à l’occasion de la Première Guerre mondiale, qui a sonné la fin de la première mondialisation. Il a fallu attendre les années 1980 pour retrouver un degré de mondialisation comparable à celui d’avant 1914.

La seconde est que la majorité des personnes réunies ce soir partagent sa conviction que la mondialisation doit se poursuivre.

Tout en appelant à des discussions sur ces hypothèses lors des débats, elle propose pour l’heure de les tenir pour acquises et de se consacrer à répondre aux deux questions suivantes : pourquoi et comment le populisme et les courants antimondialistes sont-ils parvenus à susciter autant d’adhésions ? Et que pouvons-nous et devons-nous faire à ce propos ?

1– Qu’est-ce que le populisme ?

Le populisme peut être défini comme une forme d’interaction politique qui repose sur la condamnation morale des élites et la célébration des milieux populaires, étant entendu que le terme « élites » est compris de manière extensive, regroupant les « riches », la classe politique, les professions intellectuelles et les dirigeants des grandes entreprises mondialisées. Les populistes se recrutent massivement parmi les perdants de la mondialisation, tels les travailleurs dont les emplois ont disparu à cause des délocalisations et des importations, et dans des sociétés dont l’économie s’est effondrée en même temps que leur base manufacturière. Le populisme séduit les plus âgés et ceux qui ont un faible niveau d’études. Les campagnes et argumentaires anti-immigration sont un autre facteur d’attraction pour les populistes, même dans des régions dans lesquelles immigrés et réfugiés sont peu nombreux. On assiste à un phénomène de réaction hostile au marché mondial et aux bouleversements rapides et radicaux que la mondialisation fait subir à la vie sociale, tels que les a décrits Karl Polanyi en 1944 dans The Great Transformation (La Grande Transformation). Cette double réaction paraît de nouveau à l’œuvre à travers des politiques autoritaires et antilibérales. Nous entrons dans une période radicalement nouvelle et dangereuse.

Berger illustre son propos par un dessin de presse de Panos Maragos : trois moutons regardent une affiche électorale représentant un loup dont le brassard s’orne d’une croix gammée ; l’un d’eux déclare : « Je pense voter pour le loup, ça fera réfléchir le berger. »

Selon elle, ce dessin montre en quoi le populisme n’est pas une politique de représentation des intérêts, mais la politique qui se fait quand les intérêts ne sont plus représentés. Le mouton ne croit pas que le loup agira selon ses intérêts, mais il agit en réaction contre le berger, au risque de servir de repas au loup.

2 – Les causes économiques du populisme

On a relié la victoire de Donald Trump aux caractéristiques économiques, sociales ou culturelles de ses électeurs. Il est incontestable que les facteurs sociaux et économiques jouent un rôle important dans cette histoire. Les incroyables succès de Trump ou de Bernie Sanders sont un reflet non équivoque de l’impact destructeur de la mondialisation sur de larges parts de la population. Alors que les manifestations contre l’OMC à Seattle en 1999 impliquaient pour l’essentiel des groupes marginaux (et quelques syndicats), les électeurs populistes viennent aujourd’hui du cœur de la population américaine. Les succès les plus importants de Trump et de Sanders ont été enregistrés dans des territoires peuplés d’hommes blancs des classes populaires. Depuis l’entrée de la Chine dans l’OMC en 2001, les importations des pays à faibles salaires ont porté un coup à la main-d’œuvre industrielle américaine. Entre 2000 et 2007, soit avant même le début de la crise, les importations chinoises ont coûté un cinquième de leurs emplois aux régions les plus touchées. Ceux qui ont retrouvé un emploi sont payés moins chers dans la grande distribution. On constate par ailleurs, ce qui est nouveau, une moindre mobilité des chômeurs, car déménager coûte cher et ils n’arrivent pas à vendre leurs maisons hypothéquées. Les hommes blancs sans diplômes ont perdu 20 % de leurs revenus entre 1990 et 2013 et un cinquième de ces hommes est sorti de la population active.

Les deux dernières décennies ont aussi vu la montée des inégalités. Le PIB par tête a augmenté de 78 % entre 1979 et 2015, mais cette augmentation a surtout bénéficié aux plus riches. De plus le chômage des couches populaires a des répercussions sur les classes moyennes qui perdent leurs clients. Dans les communautés sinistrées par la désindustrialisation, elles aussi ont voté massivement pour Trump.

Pour S. Berger, si les élites ne se sont pas rendu compte de ces phénomènes, c’est que la compréhension des mécanismes de la mondialisation est façonnée par les grands classiques de l’économie comme les théories de Ricardo sur l’avantage comparatif, le modèle Heckscher-Ohlin et le théorème Stolper-Samuelson. Leurs héritiers, tel Paul Krugman, affirment que les gains de la mondialisation auraient dû en compenser les pertes et qu’il y aurait dû y avoir des transferts d’emplois ; ils rejettent par conséquent la faute sur les politiques qui n’auraient pas donné les moyens aux chômeurs de se réorienter. S. Berger décèle toutefois une faille dans ce raisonnement, qui ne remonte pas aux sources de l’échec du système politique, qui est aussi une conséquence de la mondialisation. Elle cite les recherches de David Autor qui montre une radicalisation des votes dans les territoires industriels menacés par les importations. Cette radicalisation a contribué à une polarisation du système politique et a entravé l’action du gouvernement de Washington, ce qui a accru la colère contre les élites gouvernantes. Voter populiste est un moyen d’attaquer la mondialisation.

3– Causes sociales et culturelles

Parallèlement au facteur économique, on note aussi le retour d’une analyse du populisme selon des schémas culturels et psychologiques, avec la mise en évidence de sous-cultures valorisant l’individualisme, l’autosuffisance ou l’honneur personnel et dénigrant l’assistanat (ce qui n’exclut pas de toucher des allocutions). La xénophobie, l’hostilité envers les non-Blancs, l’anti-intellectualisme ou le nationalisme sont d’autres thèmes à l’honneur dans ces milieux. La mondialisation a rendu de la vigueur à ces identités culturelles, tout comme le sentiment de marginalisation au sein de la communauté politique nationale.

Cette impression d’être en décalage par rapport au reste de la société est d’autant plus amèrement ressentie par les « petits Blancs » qu’ils constatent la promotion sociale de groupes auxquels ils se sentaient jusque-là supérieur (S. Berger s’appuie notamment sur les travaux d’Arlie Russell Hochschild sur la Louisiane). Leur sentiment est que les pouvoirs publics favorisent les minorités (Noirs, femmes, homosexuels, immigrés, et même animaux dans le cadre des politiques environnementales) à leur détriment.

4– Échecs dans la représentation

À côté des facteurs économiques et culturels, qui s’inscrivent dans le long terme, il convient cependant de faire place à une autre explication, plus apte à rendre compte du surgissement récent du populisme, rien n’ayant permis d’anticiper le Brexit ou la victoire de D. Trump. Pour S. Berger, ce qui a changé c’est que jusque-là les groupes sociaux qui se jugeaient délaissés exprimaient leurs doléances au travers les syndicats ou le Parti démocrate. Les démocraties libérales deviennent vulnérables aux populismes lorsqu’elles ne sont plus capables de traduire les doléances de composantes significatives de la population en action politique. Elle donne en exemple le très faible taux de syndicalisation (11,1 % en 2015 aux États-Unis) et le recul de la foi en l’action collective. Le Parti démocrate, porte-voix des classes laborieuses au temps du New Deal, est perçu par elles désormais comme le parti des élites aisées. Lui-même se présente d’ailleurs comme le défenseur des intérêts des classes moyennes et supérieures diplômées et des minorités (Hispaniques, Afro-américains, homosexuels). Le résultat est le vote des classes moyennes et populaires blanches, autrefois noyau de l’électorat démocrate, en faveur de Trump.

Le phénomène n’est pas propre aux États-Unis. En France, le rejet de la droite et de la gauche de gouvernement (d’après un sondage de 2013, 69 % des Français jugent que la démocratie ne fonctionne pas bien en France) est alimenté par le sentiment d’impuissance des pouvoirs publics en matière économique, dans un pays qui attend traditionnellement beaucoup de l’État. Les citoyens recherchent d’autres canaux pour faire entendre leur point de vue, comme le Front national. Reprenant les analyses de Stanley Hoffmann sur les poujadistes, S. Berger estime que le vote du Front national ne vaut pas adhésion à son programme (d’ailleurs hétéroclite) et qu’il disparaitrait si les intérêts des citoyens en colère étaient mieux représentés.

5– Que devrions-nous faire de la mondialisation ?

Berger se demande dans quelle mesure la mondialisation peut-elle être tenue pour responsable de la situation actuelle, d’un point de vue économique, social et culturel. Si un cinquième des disparitions d’emplois est sans doute dû au commerce, il convient aussi de faire une part aux progrès technologiques et à l’automatisation, tout comme les politiques économiques, fiscales et sociales des gouvernements jouent un rôle dans l’accroissement des inégalités au sein des pays développés. Quant au fossé culturel qui se creuse entre les villes et les périphéries, peut-être l’évolution du système des valeurs et des médias n’y est-elle pas non plus étrangère. Le fait est pourtant qu’une large partie de l’opinion publique en rend responsable la mondialisation.

La réponse populiste est de fermer les frontières, comme le montre le Brexit (même si les conséquences en matière de politique commerciale sont encore floues) ou la politique protectionniste annoncée par D. Trump qui pourrait amener à une guerre commerciale avec la Chine, avec des conséquences sur les consommateurs américains et sur le cours du dollar, avec à la clé des répercussions mondiales. Le mur avec le Mexique ou la menace d’interdire l’entrée de musulmans sur le sol américain vont dans le même sens, avec des incertitudes toutefois. On peut douter ainsi de l’exécution des menaces prononcées contre Wall Street lors de la campagne au vu de la nomination de banquiers de Goldman Sachs dans l’équipe du président élu.

Faut-il reprendre à son compte tout ou partie de ces propositions pour apaiser les colères populistes ? S. Berger juge compromis l’avenir des négociations en cours (Accord de partenariat transpacifique, Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement) mais est hostile à ce qu’on revienne sur les accords passés. Elle croit que les menaces de D. Trump sur les entreprises qui délocalisent, ponctuellement suivies d’effet, ne sauraient constituer une stratégie globale. Elles entraîneront des représailles et ne sont tout simplement pas exécutables. Une relocalisation complète aurait pour seule conséquence de créer des emplois à faible salaire.

Dans ce sens, elle fait un devoir éthique aux chefs d’entreprise de résister à ces pressions, au nom d’un patriotisme bien compris. L’obligation morale des chefs d’entreprise, c’est plutôt de contribuer à la reproduction et au renforcement des ressources nationales qui rendent possible la réussite de l’entreprise, donc la formation et l’investissement dans la recherche. Il faudrait créer de bons « jobs » qui resteront au pays parce qu’ils ont besoin d’y être, comme le biotech entre MIT et Harvard. S. Berger illustre son propos par une comparaison agronomique tirée de ses échanges avec des paysans bretons : en France, la relative rareté de la terre a contraint les agriculteurs à déployer des moyens importants pour conserver la fertilité des sols. À leur exemple, les sociétés française et américaine doivent investir dans leurs ressources futures : cela passe par la formation de la main-d’œuvre tout au long de la vie active ou des investissements de longue durée dans des produits innovants (tels les nouveaux matériaux).

Une approche réaliste des conséquences de la mondialisation serait d’accorder des compensations à ses perdants, des compensations non seulement individuelles sous forme d’assurances et de garanties, mais aussi collectives, s’appliquant aux milieux et communautés les plus touchés. S. Berger soulève cependant le contre-exemple du Danemark, de la Suède et de l’Allemagne, où la situation de l’emploi est dynamique, mais où les partis populistes progressent malgré tout. Elle appelle, certes, à appliquer des politiques généreuses et inventives vis-à-vis des perdants de la mondialisation, mais ne croit pas que cela suffise.

Elle conclut en reprenant, non sans réticence, la principale revendication populiste des deux côtés de l’Atlantique : arrêter ou limiter les flux migratoires, ce qui est précisément la raison de l’essor des partis populistes au Danemark, en Suède et en Allemagne. Étant donné l’état d’esprit des populations, S. Berger croit nécessaire de restaurer des frontières fortes pour les États nationaux, malgré les conséquences en termes de liberté de circulation. La légitimité de l’État national a partie liée avec la protection de ses citoyens à l’intérieur de ses frontières, ajoute-t-elle en citant Philippe Seguin à l’appui de son propos. Aussi artificielle soit la distinction entre réfugiés et migrants, les premiers doivent être accueillis, les seconds limités et régulés pour sauver les démocraties libérales. Pour sauvegarder la mondialisation, il ne suffira pas de faire échouer les politiques du Président Trump. Il faudra pour cela substituer à un système politique polarisé et paralysé en son centre un authentique gouvernement fédéral capable de prendre de nombreuses initiatives en matière économique et sociale. La véritable solution est de s’attaquer aux échecs dans la représentation des intérêts et restaurer l’espoir dans leur avenir chez tous ceux qui ont voté pour le loup par dépit envers le berger.

Cette conférence a été  organisée avec le soutien de la Compagnie de Saint-Gobain

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Conférence de Suzanne Berger, professeur de sciences politiques au M.I.T. (lundi 16 janvier 2017)

Conférence du cardinal Philippe Barbarin (lundi 15 décembre 2016)

ÉConomie : Liberté, égalité, fraternité.

Dans ce monde dominé par l’économie, on entend continuellement parler du taux de croissance, des parts de marché, de la première puissance économique mondiale, du G 8, du G 20… Et vous, vous m’invitez à rapprocher ces critères majeurs et parfois uniques d’évaluation de nos sociétés, des trois mots de notre devise républicaine. Exercice intéressant !

Le 30 novembre dernier, j’ai eu la joie de vivre en compagnie de mes frères évêques de Rhône-Alpes et de deux cent soixante élus de nos départements une rencontre avec le Saint Père dans la salle Clémentine, au Vatican. Dans son allocution, le Pape François parlait ainsi aux élus de notre Province : « Que les valeurs républicaines de liberté, égalité, fraternité ne soient pas seulement brandies de manière incantatoire, mais soient approfondies et comprises en référence à leur vrai fondement, qui est transcendant. »

Quel est ce « vrai fondement » ? Où et comment le trouver ? Qu’est-ce que la transcendance ? En quoi est-elle nécessaire ? Ces questions ont nourri nos échanges après cette audience mémorable. Je pensais à la phrase de Heidegger : « L’homme dépourvu de transcendance erre sans but sur la terre dévastée. » Me revenait surtout à l’esprit la lecture de l’ouvrage simple et si profond d’un membre de votre Académie, le Professeur Rémi Brague, Les ancres dans le ciel. En conclusion, citant Le Timée de Platon et Rivarol, il risque : « Pour tout homme les ancres sont dans le ciel. C’est en haut qu’il faut chercher ce qui sauve du naufrage » (1).

« Economie : liberté, égalité, fraternité », vous me pardonnerez de ne pas avoir choisi d’autre plan que celui d’écouter successivement chacun de ces quatre mots, la beauté de leur contenu, les dangers qu’ils comportent et les dérives auxquelles ils donnent lieu. L’objectif de vos travaux est justement de voir comment ils peuvent et doivent s’harmoniser, ce qui est un enjeu majeur pour le bien commun de nos sociétés. 

I.- ECONOMIE

En grec, ce mot ne signifie pas production ou acquisition de biens, mais plutôt répartition, dispensation. On le trouve dans la Bible. Evoquant la surabondance de l’amour de Dieu, saint Paul parle d’« économie du mystère » (Ep 3, 9) pour expliquer comment Dieu a dispensé son amour, comment il a décidé de partager avec les hommes ce torrent de bonté, de miséricorde.

En ce premier sens, donc, le mot économie désigne la façon dont un Etat choisit de répartir les biens dont il dispose. Ce sont ses choix budgétaires : quelle part reviendra à l’éducation, à la santé, à la défense, aux relations extérieures, aux transports, à la culture… Cela suppose un regard politique équilibré sur la vie de notre société, sur les besoins de chacun. Et le critère majeur doit être celui du bien commun. On sait l’importance du Ministère du budget et la difficulté des arbitrages à rendre. Le vote du budget au Parlement est, chaque année, un moment essentiel pour l’ensemble de la nation.

L’un des membres de votre Académie, Jean Tirole, a publié récemment un ouvrage magistral dans ce domaine, Economie du bien commun (2). Mais pour lui, comme pour tout le monde, économie prend un sens beaucoup plus large, celui du langage courant.

Chez les grecs, Aristote par exemple, l’autre volet de ce que nous appelons aujourd’hui « l’Economie », à savoir la production de richesses, la vente et l’acquisition des biens, les affaires, tout cet ensemble était rendu par le mot « chrématistique ». Il évoque tout ce qui est nécessaire, utile et profitable, tout ce qui contribuera à la prospérité d’un pays. Produire des richesses est une mission très honorable. On peut féliciter celui qui réussit ce qu’il entreprend. J’aime entendre les Juifs adresser des vœux à celui qui se lance dans une belle aventure professionnelle, si importante pour le bien-être de tous. Je ne sais pas si les catholiques savent dire de la même manière : « Je vous souhaite plein de succès dans vos entreprises. »

Entreprendre est un mot magnifique. On y entend le fait de prendre à pleines mains, à bras le corps, un projet audacieux. On sent l’intelligence, l’audace et l’énergie qu’il faut pour concevoir un projet, pour convaincre des partenaires et des collaborateurs de s’y associer, et pour le mener à bien. Dans l’encyclique Centesimus annus, Jean-Paul II fait l’éloge de l’entrepreneur, de sa capacité d’initiative ; il évoque les risques personnels qu’il prend souvent pour le bien d’autrui et de la société en offrant de nouveaux emplois. Cette encyclique marque une étape importante dans l’enseignement social de l’Eglise. Elle s’appuie sur celle du Pape Léon XIII, Rerum novarum, publiée en 1891. Oui, des res novae étaient apparues au XIXème siècle, avec l’essor de l’ère industrielle. Des questions nouvelles se posaient à propos de la condition ouvrière, et elles méritaient que l’Eglise les éclaire à partir de la Révélation chrétienne.

Comme la situation économique évolue sans cesse – que l’on pense, par exemple, à la crise bancaire de 2007-2008 qui a remis en cause tout l’équilibre de l’économie mondiale -, de nouvelles questions se posent régulièrement. C’est ainsi que les papes ont publié des encycliques ou d’autres textes majeurs pour préciser certains points de la doctrine sociale de l’Eglise, en fonction de l’évolution de l’économie mondiale (3).

Dans l’encyclique du Centenaire, Jean-Paul II demande que l’on garantisse la liberté d’entreprendre et refuse que l’on diabolise a priori la croissance économique. Au paragraphe 35, il écrit : « L’Eglise reconnaît le rôle pertinent du profit comme indicateur du bon fonctionnement de l’entreprise. Cela signifie que les facteurs productifs ont été dûment utilisés et les besoins humains convenablement satisfaits. » « Cependant, poursuit-il, le profit n’est pas le seul indicateur de l’état de l’entreprise. Il se peut que les comptes soient bons et qu’en même temps les hommes qui constituent le patrimoine le plus précieux de l’entreprise soient humiliés et offensés dans leur dignité.»

Plus loin, au paragraphe 42, il constate qu’après l’échec du communisme, le capitalisme triomphe. Mais il ne veut pas s’en tenir à cet argument simpliste. Oui, on peut « reconnaître le rôle positif de l’entreprise, du marché, de la propriété privée et de la responsabilité qu’elle implique, de la libre créativité humaine dans le secteur économique ». Dans ce texte, il déclare préférer les expressions « économie d’entreprise », « économie de marché » ou « économie libre » au mot capitalisme, qui semble tout centrer sur le capital. Mais le Pape signale aussi qu’à défaut d’un encadrement juridique ferme qui mette la liberté d’entreprendre « au service de la liberté humaine intégrale », la porte est ouverte à tous les dangers…

II.- LIBERTÉ

Certains affirment que les « racines chrétiennes », son anthropologie expliquent le développement de l’économie moderne et du capitalisme dans les pays occidentaux, dès le Moyen-Age et la Renaissance. D’aucuns insistent même sur le rôle spécifique du catholicisme, nuançant ainsi la thèse classique de Max Weber qui voyait en l’éthique protestante le terreau ayant permis la croissance du capitalisme. Je pense ici aux travaux de Pierre de Lauzun, comme Christianisme et croissance économique (4).

1- Qu’est-ce que la liberté ?

Mais commençons par donner quelques éléments de réponse à cette question fondamentale, et à quelques autres immédiatement connexes : Quelles sont les conditions de la liberté ? Comment devenir vraiment libre soi-même ? Comment donner à un enfant, à un jeune toutes ses chances pour devenir un homme ou une femme libre ?

Est libre celui que l’on sent en pleine possession de ses moyens, qui ne craint pas de se lancer dans une aventure audacieuse, après avoir réfléchi et mûri son projet. On fait confiance à quelqu’un que l’on sent libre, parce que c’est « un homme de parole » ou une personne intègre. Alentour, on sait cela, on le sent. On fait attention à celui que l’on choisit comme trésorier dans une association. Parfois, on entend dire : « Si c’est lui qui t’a dit cela, tu peux être tranquille : c’est vrai (ou il le fera…) » ou au contraire : « Ah oui ! il t’a dit cela, mais hier, il disait le contraire et demain ce sera encore autre chose… Il ment comme il respire. »

Je voudrais m’arrêter un moment sur ce que l’on appelle les commandements dans la Torah, mot qui désigne une « instruction » donnée à l’homme sur le mystère de sa vie, avant d’être une « loi ». La loi et les commandements ont tôt fait d’être abaissés au niveau des règlements, alors qu’il s’agit plutôt de « paroles de vie ». Je les perçois comme des indications, des repères majeurs donnés à l’homme pour garantir sa dignité et sa liberté. Il me semble essentiel de voir que ces « dix paroles de vie » sont dans l’ordre. Les trois premières mettent « les ancres dans le ciel ». Mon père nous disait toujours – c’est un peu moins poétique que l’image des ancres ! – : « Il faut pendre les casseroles par en haut… ». Les suivantes indiquent les impasses en abordant chacun des domaines majeurs. D’abord la vie,  bien sûr : « Tu ne tueras pas.» Jésus nous invite à aller en amont, à discerner la violence qui vient, qui monte du fond de nos cœurs : « Si tu dis à ton frère crétin,… renégat » (Mt 5, 22). Puis, dans la vie, tout le monde sait que l’essentiel, c’est l’amour. Il est à la fois merveilleux et fragile. C’est trop facile et souvent irréparable de le briser : « Tu ne commettras pas l’adultère.» Ensuite, viennent les biens dont on peut dire qu’ils font corps avec nous. Parfois, j’ai entendu des personnes, cambriolées en pleine nuit, dire qu’elles avaient eu l’impression d’avoir été violées : « Tu ne voleras pas. » Puis la qualité de notre relation aux autres est conditionnée par la parole : « Tu ne mentiras pas. » Sinon, tout le monde se méfiera de toi dès que tu ouvriras la bouche.

A vrai dire, l’une des dernières consignes que Jésus laisse à ses disciples pour garantir leur liberté, c’est la méfiance… mais d’eux-mêmes. « Méfiez-vous, de peur que votre cœur ne s’alourdisse. » De telles paroles nous préparent à l’ultime rendez-vous : « Afin d’avoir la force (…) de vous tenir debout devant le Fils de l’homme » (Lc 21, 34-36). Elles correspondent aux deux derniers commandements (« Tu ne convoiteras pas… ») qui nous rappellent que souvent notre cœur est biaisé, malade, rongé par la jalousie.

2- Illusions ou perversions de la liberté.

Ces dérives sont bien mises en lumière dans l’Evangile. La parabole de l’enfant prodigue dénonce cette illusion de liberté imaginée par un jeune qui réclame à son père la part de ses biens pour quitter la maison et trouver enfin la liberté ! L’histoire de la chèvre de M. Seguin (qu’on me pardonne de la mettre en parallèle avec la Parole de Dieu !) n’avait guère pour but que de faire peur aux jeunes filles en les avertissant que de méchants loups les attendaient si elles quittaient la maison en cachette. La parabole montre qu’il est difficile d’être vraiment libre. Le fils prodigue, décidé à prendre sa liberté, entre dans un esclavage imprévu, et le fils aîné travailleur, apparemment docile et fidèle, n’a pas trouvé le chemin de sa liberté intérieure. Qu’est-ce donc que cette prétendue liberté qui aboutit finalement à l’esclavage, la dégradation complète d’un être ou même à sa mort ? Une certaine liberté économique peut aussi avoir des effets ravageurs sur l’équilibre social.

Il ne suffit certes pas d’invoquer le principe de la liberté, comme on répète un slogan, pour se garder des dérives et des perversions auxquelles il peut donner lieu. Liberté d’entreprendre, oui, mais parfois la montée tragique de l’ego d’un grand patron ou d’un homme de pouvoir peut avoir des effets ravageurs sur autrui, comme l’hybris d’un homme politique peut blesser un peuple tout entier quand, par exemple, le roi se prend pour le soleil.

Les avertissements de Jésus sur les méfaits dont l’argent peut devenir la source sont nombreux. J’en relèverai deux, aux chapitres 12 et 16 de l’Evangile selon saint Luc. Quand l’argent devient la préoccupation principale, quand il devient le centre de nos vies, il risque de nous rendre fous. On connaît ce passage où un homme pensait avoir bien réfléchi et pris de bonnes dispositions pour la conservation de ses biens. Il se croyait à l’abri de tout souci et se disait à lui-même : « Repose-toi, mange, bois, fais la fête… », alors qu’il avait perdu de vue l’essentiel : « Insensé, cette nuit même, on va te demander ton âme… » (Lc 12, 19-20). L’argent peut aussi rendre aveugle. Le pauvre Lazare vivait près du portail d’un homme riche dont l’Evangile ne précise pas le nom. Rien ne nous dit que ce riche était malhonnête. Simplement, il « se revêtait de pourpre et de lin fin, et faisait chaque jour brillante chère ». On comprend sans difficulté que, tellement pris par ses affaires, il n’avait même pas vu le pauvre gisant à sa porte, tout couvert d’ulcères (Lc 16, 19-31) !

J’aimerais regarder de près devant vous le verset célèbre dans lequel Jésus souligne : «Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent » (Mt 6, 24). Il ne s’agit pas d’un simple parallèle où il faudrait choisir d’aimer l’un ou l’autre. Les mots et leur ordre sont précis. « L’un » désigne Dieu et « l’autre » l’argent. Et voilà comment j’interprète ce verset : celui qui aime l’argent finit par haïr Dieu, tandis que celui qui est vraiment « attaché » à Dieu laisse l’argent à sa juste place. Un cadre d’une grande banque française me racontait, un jour, qu’à la fin d’une concertation en équipe sur une affaire qui avait fait perdre beaucoup d’argent à la banque, il avait dit : « Bon, ce n’était que de l’argent ! ». Parole déplacée dans un temple de l’argent ? Un de ses collaborateurs lui avait aussitôt demandé : « Que voulez-vous dire, Monsieur le Directeur ? » Et sa réponse fut : « Vous voulez savoir ce que je veux dire ? Eh bien, c’est simple ! Je veux dire que perdre autant d’argent, cela me fait moins d’effet que si l’on venait m’annoncer qu’on avait trouvé un cancer à ma fille de 15 ans ! »

3- Apporter un discernement sur économie et liberté.

Jean-Paul II parle de « perversion de la liberté lorsqu’elle devient un absolu ». Dans Centesimus Annus, 41, il avertit : « L’expérience historique de l’Occident, de son côté, montre que, même si l’analyse marxiste de l’aliénation et ses fondements sont faux, l’aliénation avec la perte du sens authentique de l’existence est également une réalité dans les sociétés occidentales. » Au paragraphe suivant déjà cité (42), il s’interroge sur la nature de notre système économique :

« Peut-on dire que, après l’échec du communisme, le capitalisme est le système social qui l’emporte et que c’est vers lui que s’orientent les efforts des pays qui cherchent à reconstruire leur économie et leur société ? Est-ce ce modèle qu’il faut proposer aux pays du Tiers-Monde qui cherchent la voie du vrai progrès de leur économie et de leur société civile?

La réponse est évidemment complexe. Si, sous le nom de ‘’capitalisme’’, on désigne un système économique qui reconnaît le rôle fondamental et positif de l’entreprise, du marché, de la propriété privée et de la responsabilité qu’elle implique dans les moyens de production, de la libre créativité humaine dans le secteur économique, la réponse est sûrement positive, même s’il serait peut-être plus approprié de parler d’ ‘’ économie d’entreprise’’, ou d’ ‘’économie de marché’’, ou simplement d’ ‘’économie libre’’. Mais si par ‘’capitalisme’’, on entend un système où la liberté dans le domaine économique n’est pas encadrée par un contexte juridique ferme qui la met au service de la liberté humaine intégrale et la considère comme une dimension particulière de cette dernière, dont l’axe est d’ordre éthique et religieux, alors la réponse est nettement négative. »

Pour les professionnels de l’économie, cela se traduit par la question de la régulation ou réglementation. C’est un thème prépondérant dans les activités financières qui, depuis la crise de 2007, connaissent une prolifération de réglementations. On en est au point où on peut se demander si cet arsenal réglementaire ne devient pas contre-productif. Les Papes Benoit XVI et François font référence au besoin de réglementation et d’encadrement des marchés chaque fois qu’ils parlent des dérives ou des mirages de la finance. Il faut réguler et encadrer en vue du bien commun l’activité financière et économique, ne pas la laisser réagir aux simples dynamiques spontanées du marché. C’est un sujet peu conflictuel, tout le monde s’accorde à dire qu’il faut une réglementation et, de fait, les activités bancaires sont aujourd’hui parmi les plus régulées au monde. Ensuite, il faut garder le bon équilibre avec la responsabilité personnelle et la liberté d’entreprendre …

Pour conclure ce paragraphe sur la liberté, que l’on me pardonne de citer encore Jean-Paul II dans la même encyclique, au paragraphe 32 : « L’économie moderne de l’entreprise comporte des aspects positifs dont la source est la liberté de la personne qui s’exprime dans le domaine économique comme en beaucoup d’autres. En effet, l’économie est un secteur parmi les multiples formes de l’activité humaine, et dans ce secteur, comme en tout autre, le droit à la liberté existe, de même que le devoir d’en faire un usage responsable. » 

III.- ÉGALITÉ

Dans une audience que le Pape François vient d’accorder, le 3 décembre, à quatre cents patrons réunis par les magazines américains Fortune et Time, il a demandé un « nouveau pacte social » et fondé son propos sur la notion d’égalité. Parlant de ce « monde marqué par l’inégalité, la guerre et la pauvreté », il a appelé de ses vœux un « modèle économique plus juste et plus inclusif ». Il s’agit donc de faire en sorte que les différences entre les personnes, entre leurs biens, leurs ressources paraissent justes et n’empêchent pas une entreprise ou un pays de former une communauté.

La question sous-jacente, et fort ancienne, est celle de l’équilibre paradoxal, difficile entre « la propriété privée et la destination universelle ». C’est le titre même du chapitre 4 de l’encyclique Centesimus Annus. Il me semble que la doctrine de l’Eglise dans ce domaine est souple. Elle ne donne pas de solution toute faite, mais plutôt une dynamique… Je renvoie au paragraphe 35, déjà cité, où il est question du « rôle pertinent du profit comme indicateur… », et aussi et surtout de l’entreprise vue comme « communauté de personnes », thème sur lequel je reviendrai en parlant de la fraternité. C’est cette idée qui va servir de fondement à toutes les prises de position en ce domaine. Egalité ne veut pas dire égalitarisme, mais sous-entend un ensemble où chacun est traité de manière à lui permettre d’être heureux d’appartenir à cet ensemble.

En ce domaine, la question emblématique est celle du salaire juste. Plusieurs fois, à Lyon, dans nos « Entretiens de Valpré », il en a été question. Il y a quelques années, j’avais été invité à prendre la parole en premier dans une table ronde à laquelle participaient M. Alain Mérieux et le directeur général d’une ONG. Mettant à part les prêtres qui ont un statut spécial, j’avais dit que dans notre diocèse l’écart des salaires était de 1 à 4. Le responsable de l’ONG avait parlé, lui, d’un écart de 1 à 10, et Alain Mérieux avait expliqué qu’il avait accepté des écarts beaucoup plus considérables en embauchant des personnalités d’exception dont la présence et l’action lui semblaient nécessaires pour le bien de l’entreprise et pour lui permettre de continuer à aller de l’avant …

Pour les chefs d’entreprise que j’ai consultés, un écart allant jusqu’à 20 ou 30 est tolérable. J’ai entendu sur leurs lèvres, quand ils parlaient de leur entreprise, l’adjectif « juste » aller de pair avec « stimulant ». Parfois, cependant, nous dit-on, cet écart atteint la proportion de 1 à 200 dans d’autres pays. Un chef d’entreprise m’expliquait que le premier dont il se méfiait, c’était … lui-même et qu’il avait commencé par fixer son salaire et les possibilités de son augmentation, au su de tout le monde. Dans l’entreprise, cet indice est important pour l’équilibre général, et les dirigeants doivent le regarder attentivement, le vérifier, et même communiquer à son sujet, pour que le sujet ne soit pas tabou.

Pour ne pas dévier vers l’idéologie, il faut aussi dénoncer les illusions de l’égalitarisme. L’expérience et l’histoire nous ont montré qu’un combat acharné pour l’égalité peut anéantir la liberté et conduire à des systèmes totalitaires qui aboutissent à un effondrement de l’économie.

Le scandale de la croissance des inégalités

Les dérives de la liberté, le non encadrement de la finance… peuvent mener à un monde profondément inégalitaire. Depuis trente ans, les inégalités se sont accrues dans nos pays. Christine Lagarde cite en particulier la Russie, l’Allemagne ou la Chine, pays où les écarts se creusent et les inégalités se sont décuplées. Mais en même temps, l’ONU affirme qu’un milliard d’individus sont sortis du seuil de pauvreté, notamment grâce à la mondialisation qui s’est traduite par le transfert d’une partie des emplois des pays développés vers les pays émergents. Ces deux réalités coexistent. C’est ce qui rend toute prise de position difficile, car soit on sombre dans la caricature d’un côté ou de l’autre, soit on dilue toute incitation au changement dans un équilibre conservateur.

Dans ce domaine des inégalités, j’ai eu, cet été, une conversation étonnante avec l’archevêque de Budapest, le cardinal Erdö, lors des JMJ à Cracovie. Selon lui, on ne peut plus parler de « communauté européenne ». C’est plutôt une colonisation à laquelle on assiste, quand l’écart dans le salaire minimum entre l’Europe de l’Ouest et celle de l’Est est de 1 à 5. On lit aussi cette colère sous la plume de Marcel Gauchet lorsqu’il écrit : « L’Allemagne a imposé son modèle à la zone euro, elle peut se permettre de le ‘’dégermaniser’’, ce qui voudrait dire l’imposer un peu plus aux autres ! »

Parler de l’entreprise comme d’une « communauté de personnes », de la « communauté européenne » ou de la « communauté nationale », c’est, dit encore Marcel Gauchet,  « tenir un langage patriotique et politique au lieu de se contenter du langage technique de l’économie, oser s’en remettre à l’efficacité libérale pour dégager les moyens de la redistribution » (5).

IV- FRATERNITÉ

En abordant ce dernier mot de notre devise nationale, je voudrais en rappeler l’enracinement et la richesse bibliques. Si les hommes sont frères, c’est d’abord parce qu’ils ont le même Père. Dès le Nouveau Testament, adelphotès est le premier nom de l’Eglise : elle est fraternité (6). On nous exhorte à l’amour-amitié des frères, une philadelphia associée dans l’épitre aux Hébreux (13, 1-2), et à la philoxenia qu’on traduit toujours par hospitalité (7), mais qui veut dire amour-amitié pour l’étranger. Il est particulièrement intéressant, dans le contexte où nous vivons, de noter, et c’est un thème récurrent dans la Bible, que la fraternité ouvre obligatoirement sur l’accueil de l’étranger.

Autour de cette notion de Fraternité, je voudrais évoquer plusieurs thèmes.

1- D’abord celui de l’articulation entre économie et politique.

L’économie ne peut pas être autonome, la politique (ou la foi) doit lui donner sens. L’ordonnancement de l’économie au service du Bien Commun et du développement de tout l’homme et de tout homme est un des thèmes centraux de la doctrine sociale de l’Eglise. Les intellectuels français pensent peut-être que cela va de soi. Mais l’expérience réelle de la vie d’entreprise prouve que cette tension est forte au quotidien, en particulier dans des activités mondialisées et des grands groupes soumis aux commandements des marchés financiers qui privilégient la rentabilité à court terme. La réalité, c’est que les actionnaires, en particulier les actionnaires financiers que sont les investisseurs institutionnels, n’ont qu’un seul objectif, celui de la rentabilité. Il est très difficile pour un dirigeant d’une entreprise cotée en bourse de ne pas faire passer en premier cet objectif de rentabilité financière demandée par les propriétaires de l’entreprise. C’est le grand problème du capitalisme financier moderne.

Benoît XVI avait bien résumé le problème dans son encyclique sociale Caritas in Veritate, au paragraphe 36 : « L’activité économique ne peut résoudre tous les problèmes sociaux par la simple extension de la logique marchande. Celle-là doit viser la recherche du bien commun, que la communauté politique d’abord doit aussi prendre en charge. C’est pourquoi il faut avoir présent à l’esprit que séparer l’agir économique, à qui il reviendrait seulement de produire de la richesse, de l’agir politique, à qui il reviendrait de rechercher la justice au moyen de la redistribution, est une cause de graves déséquilibres. »

C’est là que le rôle de l’Etat, pour autant qu’il vise le respect du Bien Commun, peut fixer des normes qui viendront pondérer la priorité à la rentabilité financière des actionnaires financiers.

En France, un grand système a été mis en place au lendemain de la guerre par le Général de Gaulle, reprenant des éléments mis en place antérieurement. Il est toujours à ajuster, améliorer, mais il ne faut pas le remettre en cause en bloc. Il a été organisé avec un vrai souci de fraternité, touchant à la fois les retraites, la sécurité sociale, les allocations familiales, la protection de l’emploi, du salarié….

En France, on le sait, les patrons se plaignent souvent de ce que ce système paralyse les entreprises. Mais une discussion récente avec un cadre de la finance qui travaille maintenant en Angleterre m’a éclairé. Il est scandalisé de voir qu’outre-Manche, on licencie sans aucune contrainte. C’est violent et dangereux. Notre législation paraît trop lourde, mais elle part de quelque chose qui a de la valeur, d’une intention majeure : l’attention au plus faible, la nécessité du partage, le bien de tous. Certes, ce n’est pas simple, mais tout remettre en cause serait catastrophique, conduirait à un trop grand déséquilibre social.

Dans le thème déjà évoqué de l’entreprise comme communauté de personnes, on perçoit la référence sous-jacente à la famille et à la fraternité. « Il peut arriver, écrit Jean-Paul II dans Centesimus annus (par. 35), que les hommes qui constituent le patrimoine le plus précieux de l’entreprise soient humiliés et offensés dans leur dignité. Non seulement cela est moralement inadmissible, mais cela ne peut pas ne pas entraîner par la suite des conséquences négatives, même pour l’efficacité économique de l’entreprise. En effet, le but de l’entreprise n’est pas uniquement la production du profit, mais l’existence même de l’entreprise comme communauté de personnes qui, de différentes manières, recherchent la satisfaction de leurs besoins fondamentaux et qui constituent un groupe particulier au service de la société tout entière. »

2- Ensuite, la place du don et de la gratuité.

Ce fut une surprise de trouver dans l’encyclique de Benoit XVI Caritas in Veritate un chapitre, le troisième, consacré à la place de la gratuité au cœur même de l’activité économique et des structures de marché (8). On y lit par exemple : « Le grand défi qui se présente à nous, qui ressort des problématiques du développement en cette période de mondialisation et qui est rendu encore plus pressant par la crise économique et financière, est celui de montrer, au niveau de la pensée comme des comportements, que non seulement les principes traditionnels de l’éthique sociale, tels que la transparence, l’honnêteté et la responsabilité ne peuvent être négligées ou sous-évaluées, mais aussi que dans les relations marchandes le principe de gratuité et la logique du don, comme expression de la fraternité, peuvent et doivent trouver leur place à l’intérieur de l’activité économique normale. C’est une exigence de l’homme de ce temps, mais aussi une exigence de la raison économique elle-même. C’est une exigence conjointe de la charité et de la vérité » (par. 36).

Sur ce thème, je me rappelle aussi une intervention mémorable de M. Mérieux (qu’il me pardonne s’il vient à avoir connaissance de mes propos !), un jour où nous avions organisé à Lyon une rencontre sur cette encyclique, quelques mois après sa parution. Je l’entends encore nous dire : « Je n’ai pas lu l’encyclique, mais vous m’interrogez sur la gratuité et la rentabilité dans l’entreprise. Ma grand’mère aurait dit : ‘‘Ce sont deux horloges qui ne marquent pas la même heure ! ‘’. » Puis, il nous a expliqué la proposition qu’il avait faite dans son entreprise à ceux qui le désiraient de partir à Haïti après le séisme de 2010. Cela lui a permis d’apporter sur place une aide appréciée dans laquelle il est toujours très engagé. « Non seulement, nous a-t-il dit, l’entreprise n’y a rien perdu, mais elle a vécu cet engagement gratuit comme un vrai renouvellement pour tous. » Je l’ai vu recommencer ce genre d’opération lorsque tous les chrétiens ont été chassés de Mossoul, en juillet 2014. Il a mis en œuvre beaucoup de moyens, et intéressé des personnes à ce projet : construire des logements et des écoles, et tout récemment encore une maternité. Dans cet engagement gratuit, apparemment « à perte », l’ensemble de l’entreprise gagne beaucoup humainement, socialement.

C’est un exemple qui illustre à la perfection la suite du texte de Benoit XVI : « Il est nécessaire aussi que, sur le marché, soient ouverts des espaces aux activités économiques réalisées par des sujets qui choisissent librement de conformer leur propre agir à des principes différents de ceux du seul profit, sans pour cela renoncer à produire de la valeur économique. Les nombreux types d’économie qui tirent leur origine d’initiatives religieuses et laïques démontrent que cela est concrètement possible » (par. 37).

3- L’attitude du serviteur

Soucieux du bien commun, le chef d’entreprise sera aidé dans sa mission s’il choisit d’adopter l’attitude du serviteur de tous. Son critère majeur au moment de prendre une décision sera : « Est-ce vraiment le bien de mes collaborateurs, de mes employés… de mes enfants ? » J’ajoute ici les enfants, car il y a évidemment un rapport entre le thème de la fraternité et celui de la famille. Elle conduit à avoir le souci de l’équilibre entre tous, elle est le lieu premier de la redistribution des richesses, notamment entre générations, et du don (9). Ce qui est assez facile à vivre avec la génération d’après, avec ses enfants, peut être vu aussi avec les contemporains… même s’il s’agit d’une réalité un peu éloignée des objectifs fixés par les actionnaires !

Je voudrais aussi souligner l’importance d’adopter une attitude vraiment fraternelle : attention aux malades, aux événements personnels et familiaux de ceux avec qui l’on travaille. Les exemples sont nombreux : je pense à la maman de sainte Thérèse de Lisieux, sainte Zélie Martin, qui pourrait être nommée patronne des chefs d’entreprise… et qui, le dimanche, allait visiter ses ouvrières malades. Dans ma vie sacerdotale, je me souviens d’un chef d’entreprise que je suis allé voir à l’hôpital. Il avait la réputation d’être un homme très sûr de lui, un patron dur avec son personnel. Quelle ne fut pas ma surprise de voir ses collaborateurs venir nombreux et lui parler avec une grande délicatesse ! J’étais étonné de la gratitude et de l’admiration qu’ils exprimaient à son sujet. Un de mes amis musulmans, à qui je racontais cela quelque temps plus tard, m’a dit : « Tu vois, bien que formé au Séminaire, tu es marqué, …formaté par la logique de la lutte des classes. » En fait, au moment d’un « pot de départ », des propos tout simples viennent spontanément sur les lèvres. Ils sont exprimés alors qu’on ne s’y attendait pas du tout. C’est aussi le visage de l’entreprise. On a l’impression que les gens ne voient plus les performances professionnelles, mais savent remercier un homme, une femme de son attitude fraternelle, de son attention, de son humanité qui a su toucher les proches. C’est peut-être même le seul souvenir qu’ils garderont.

Pour terminer cette approche du thème du service en vue d’une authentique fraternité, je citerais l’un de mes confrères, Mgr Castet, concluant un colloque en avril 2011 sur la place du don et de la gratuité dans l’économie selon Caritas in veritate : « Voici à quel changement de regard nous invitent la foi chrétienne et Benoit XVI : c’est le sens du service qui doit être regardé comme la clé de l’activité économique et qui doit présider à nos choix. »

CONCLUSION

En guise de conclusion plus personnelle, je voudrais souligner que, selon moi, les trois mots de la devise de la République sont dans l’ordre.

La liberté, c’est le point de départ et le cœur de la dignité humaine. Les Pères de l’Eglise se sont souvent interrogés pour savoir en quoi consistaient l’image et la ressemblance de la créature avec son Créateur. Ils ont évoqué la raison, le langage, la capacité d’aimer. Pour saint Grégoire de Nysse, ce qui fait que l’homme est à « l’image de Dieu », c’est la liberté. Certes, elle peut avoir des conséquences catastrophiques, s’autodétruire pour aboutir à de vrais esclavages, comme je l’ai évoqué tout à l’heure, mais la liberté est notre plus grande dignité.

L’exercice d’une liberté sans contrôle peut conduire à de monstrueuses inégalités, mais la réalité nous rappelle un jour ou l’autre que nous sommes tous égaux. On s’en aperçoit le jour où survient la maladie, la mort, un accident, un cataclysme… Il est sûr qu’au dernier jour, cette vérité ontologique s’imposera. Le célèbre passage du jugement dernier (Mt 25, 31-46) nous enseigne clairement qu’au dernier jour, ni l’argent, ni la carrière, ni le pouvoir ne compteront. Il ne restera que l’amour. Saint Jean de la Croix exprime en une phrase ce qu’on peut regarder comme un résumé de tout le message biblique : « Au soir de notre vie, nous serons jugés sur l’amour » (10).

Et il vaut mieux avoir conscience de cette vérité essentielle maintenant, dans notre rapport avec les autres. Nous devons user de notre liberté, dans la vie sociale et économique, pour travailler à ce que soit reconnue l’égale dignité de chaque personne. Il me semble que la fraternité sera le résultat, la conséquence, le fruit de cet engagement. Lorsque je rencontre des élus, par exemple, au cours de mes visites pastorales et que je les invite à un temps d’échange dans ces lieux que je découvre comme pasteur et qu’ils connaissent bien mieux que moi, je présente souvent cette conviction qui m’habite. Qu’ils agissent pour que tous leurs concitoyens puissent être libres, prendre des initiatives, faire ce qui leur plaît et les épanouit. Cela veut dire, faciliter la vie associative, la vie culturelle, sportive, artistique, organiser les écoles, les transports, donner les meilleures chances à une collectivité. Qu’ils veillent aussi attentivement à l’égalité, à ce que tous puissent avoir accès à ces moyens mis à disposition. Une réelle fraternité pourra apparaître et éclairer notre « vivre ensemble ». On le voit dans de belles initiatives prises par les habitants d’une rue, d’un quartier, d’une commune… La fraternité ne se décrète pas ; elle est le cadeau, le résultat inattendu d’un vrai travail pour la liberté de chacun et pour l’égalité de tous. Lors d’un colloque récent, j’entendais – merveilleuse surprise ! – le député-maire de Sarcelles nous expliquer que, dans sa commune, plus de 50 ou 60% des habitants vont prier chaque semaine à la mosquée, à la synagogue ou dans une église (c’est à Sarcelles que se trouve la cathédrale des Chaldéens), le vendredi, le samedi ou le dimanche. Et il ajoutait : « L’ambiance n’est pas la même dans ma commune, le lundi matin ! » Au fond de moi, je pensais que c’est bien et d’abord la relation au Père qui fonde notre fraternité humaine.

Sur un tout autre registre – qu’on me pardonne ce récit personnel – j’ai vécu une aventure où j’ai clairement ressenti que les trois mots de la devise républicaine sont effectivement dans l’ordre. En juillet 2013, alors que les jeunes de Paris, de Lyon et de quelques autres diocèses étaient réunis à Cayenne pour une semaine préparatoire aux J.M.J. de Rio, j’ai été victime d’un infarctus… très discret ( !) devant un millier de jeunes dans la Cathédrale de Cayenne alors que je leur donnais une catéchèse. Aussitôt, j’ai été merveilleusement pris en charge par mon pays : soins immédiats à l’hôpital de Cayenne, transfert quelques heures plus tard à Fort-de-France, opération d’un triple pontage le lendemain et retour trois semaines plus tard à Lyon pour un long temps de convalescence, avant de pouvoir reprendre ma mission. C’est un choix pastoral, librement consenti, qui m’avait conduit à accompagner les jeunes à Cayenne. J’étais émerveillé de voir les soins dont j’ai été l’objet. Je partageais ma chambre avec un charpentier originaire de Guadeloupe qui vivait la même mésaventure. Et l’on nous a expliqué que l’un des derniers occupants de cette chambre avait été… Johnny Halliday. Belle égalité entre tous les malades, garantie par la Santé publique dans notre pays. Ensuite, pendant la rééducation, à Marcy l’Etoile, mes compagnons étaient un charcutier, un architecte, un camionneur, un agriculteur, un intermittent du spectacle… Nous avions entre 38 et 83 ans, tous à égalité, avec un seul et même souci : faire repartir notre petit cœur ! Au fil des semaines, il était étonnant de voir les liens fraternels simples qui nous ont unis et qui, avec certains, durent encore.

Les trois mots de notre devise nationale ont bien, comme le disait le Pape, un fondement transcendant, toujours à approfondir. L’économie, dans notre pays et au-delà, a certainement tout à gagner à s’inspirer du chemin qu’ils indiquent.

Notes

(1) Rémi Brague, Les ancres dans le ciel, L’infrastructure métaphysique, Le Seuil 2011, p.131.

(2) PUF, 2016.

(3) Pour le 40è anniversaire de Rerum Novarum, le Pape Pie XI publia Quadragesimo anno (1931) et, trente ans plus tard, Jean XXIII écrivit Mater et Magistra (1961). Paul VI célébra le 80è anniversaire par son admirable Lettre apostolique au cardinal Roy en 1971, Octogesima Adveniens, et Jean-Paul II consacra un texte entier au travail, l’encyclique Laborem Exercens, en 1981.

(4) Parole et Silence, 2008. On doit aussi mentionner du même auteur : l’Evangile, le chrétien et l’argent. Finances, un regard chrétien….

(5) Marcel Gauchet présentant son ouvrage Comprendre le malheur français, Stock, 2016 dans Les Echos, Mercredi 24 août 2016, p. 9.

(6) Souvent nos Bibles traduisent par communauté le mot adelphotès qui désigne l’Eglise, cf. par exemple 1 P 5, 9  « … la fraternité répandue dans le monde… ».

(7) « Grâce à elle, quelques-uns à leur insu ont hébergé des anges » (He 13, 2).

(!) Benoit XVI, Caritas in veritate (29 juin 2009), en particulier, les paragraphes 36-38.

(9) On pourrait noter ici l’apport du livre de Jean-Didier Lecaillon, La famille, source de prospérité, éd. Régnier, 2000.

(10) En fait, le texte espagnol ne comporte pas les mots « de notre vie » : « A la tarde te examinarán en el amor.» Il fait même l’objet d’une variante : « A la tarde te examinarás en el amor », ce qui peut devenir un utile conseil pour un petit exercice spirituel quotidien : Chaque soir, tu t’examineras sur l’amour, puisqu’au soir de ta vie, tu seras examiné sur l’amour.

Cette conférence a été  organisée avec le soutien de la Compagnie de Saint-Gobain

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Conférence du cardinal Philippe Barbarin (lundi 15 décembre 2016)