Conférence de M. Michel Camdessus (lundi 7 mars 2016)

Après la crise. Vers une éthique économique pour le 21e siècle.

 

(Attention: la qualité sonore des deux premières minutes est médiocre)

 

Monsieur le Président,

J’ai été particulièrement honoré de votre invitation à prendre part à vos réflexions sur ce que devrait être, au lendemain d’une crise marquée par de lourds manquements à des principes éthiques fondamentaux, le cheminement vers l’adoption d’un code éthique pour une économie de liberté pour les décennies qui viennent. Vous m’avez fait aussi la grande confiance de m’offrir le choix du thème plus précis de mon intervention. Cette libre réflexion m’a amené à une première évidence : il serait vain de tenter d’identifier les principes d’un tel code, voire même de proposer une mise à jour des principes qui ont été oubliés ou piétinés au cours des décennies qui ont précédé la crise, sans se livrer d’abord à un exercice prospectif, fut-il sommaire, pour identifier les défis majeurs auxquels l’humanité sera exposée demain. C’est en effet pour ce monde-là qu’il nous faut travailler, partager nos expériences et, à cette lumière vacillante, rechercher les fondements éthiques, les valeurs de base d’un vivre ensemble dans une économie planétaire de liberté.

Restera alors à aborder une question capitale et dès maintenant urgente : quelles initiatives pourrait-on prendre pour que ces valeurs et le code universel d’éthique économique qu’elles pourraient inspirer aient quelques chances de prévaloir ?

Ce sont là des questions que j’ai cent fois débattues avec notre ami, Michel Albert. Il m’a aidé à les clarifier et à les formuler, comme il savait le faire mieux que personne. Sa pensée ne m’a pas quitté pendant la préparation de cette intervention ; je ne pouvais manquer de vous le dire.

Comme je viens de vous le suggérer, un coup d’œil d’abord sur le monde qui vient.

***

De quoi le monde de demain sera-t-il fait ?

Le monde qui vient nous fait peur, en particulier à nous autres citoyens de l’Europe et de ce vieux pays : bon nombre de nos concitoyens craignent de voir leurs enfants et petits-enfants exposés à une vie plus difficile que la nôtre. Pourtant, un regard sur les scénarios que nous présentent les prospectivistes et les tendances lourdes qu’ils identifient ne suffit pas à justifier cette peur ; il invite, en revanche, à identifier tous les domaines où une action résolue, obéissant à des principes éthiques plus largement admis, pourrait permettre d’infléchir notre avenir vers un développement durable, dans une certaine prospérité et cette « vie bonne » que préconisait Ricœur « avec et pour les autres dans des institutions justes ». Notre ambition ne peut être moindre, à moins d’écouter Candide et de préférer cultiver notre jardin.

Certains think tanks parmi les plus reconnus (1) – y compris en France, le CEPII – se sont risqués à proposer des scénarios de ce que pourrait être l’économie mondiale à l’horizon 2050 – horizon d’à peine plus d’une trentaine d’années – qui me semble pertinent pour une réflexion sur un code d’éthique. Tournons-nous vers ces scénarios. Entre des scénarios optimistes et pessimistes, le scenario central de l’organisme qui nous livre l’évaluation la plus récente – l’Emerging Markets Forum de Washington – nous annonce une économie mondiale en croissance moyenne entre 2015 et 2050 au taux de 3,1 %, 2 % pour les pays avancés, 4 % pour les pays en développement et émergents. Nous sommes donc – toute catastrophe majeure étant, par construction, exclue (guerre nucléaire mondiale, effondrement global de l’économie de marché) – dans un scénario de poursuite de la croissance globale à un rythme un peu ralenti mais peu éloigné de celui des dernières décennies. Aucune chance n’est laissée aux phantasmes de décroissance que certains de nos contemporains se complaisent pourtant à continuer d’entretenir.

J’ouvre ici une brève digression. Écarter d’un revers de main l’hypothèse catastrophique peut être vu comme un choix discutable car de bons esprits peuvent tenir une apocalypse pour quasiment inéluctable en dehors du choix de ce puissant sursaut éthique qu’ils tiennent pour utopique et que je vais tout de même vous proposer ce soir. Je vous renvoie sur ce point à la « Brève histoire de l’avenir » de Jacques Attali qu’une belle exposition vient d’illustrer au Louvre.

Une autre indication fournie par ce scénario central doit être présente à nos réflexions. Un écart très important subsiste donc entre le taux de croissance des pays en développement et émergents et celui des pays avancés : 4 % pour les premiers, 2 % pour les seconds. Ajoutons que dans ce dernier groupe, l’écart devrait se maintenir entre le taux de croissance des États-Unis et celui de l’Europe, renvoyant aux calendes grecques – je le dis avec mélancolie – la réalisation du rêve des hommes de ma génération de nous voir un jour rattraper les États-Unis. Mais toute honte bue, reconnaissons-le, l’essentiel n’est pas dans ces scenarios. Il est plutôt dans une dizaine de tendances lourdes (d’hyper-tendances, pourrait-on dire) qu’ils soulignent et qui se font de plus en plus évidentes sous nos yeux dont l’entrecroisement, le jeu réciproque, la fertilisation mutuelle ou les conflits devraient, comme les fils sur un métier tissent une tapisserie, définir le visage du monde qui vient. Permettez-moi de les énumérer rapidement avant de m’arrêter à certaines d’entre elles.

Sur la première tendance lourde, les auteurs de ces scénarios ne s’arrêtent guère comme si elle allait de soi. C’est le maintien au plan mondial, dans le formidable maelstrom global que nous allons voir se dessiner, d’un consensus essentiel sur le principe, vaille que vaille généralisé, d’une économie de liberté. Certes, celle-ci pourra présenter des visages assez divers, mais la grande majorité des pays devraient se garder des deux périls d’un laisser-faire échevelé et du retour du dirigisme étatique. À moins d’un bouleversement radical, une économie d’entreprise libre devrait continuer d’être reconnue comme le cadre favorable à l’optimisation du développement ; mais dire économie de liberté ne signifie pas économie sans règles. Nous allons y revenir.

Au-delà de cet élément de permanence, j’en viens aux autres dix hyper-tendances, ces sortes de lames de fond qui se forment à l’horizon et qui vont nous faire changer d’époque.

  1. L’évolution démographique d’abord – La petite aiguille de la montre disait Sauvy : une population mondiale vieillissante hyper-connectée pour le meilleur et le pire et migrante… Elle atteindrait 9,7 milliards d’habitants en 2050 ; l’Afrique – dont la population ferait plus que doubler d’ici là pour atteindre plus de 2 milliards d’habitants et serait loin de se stabiliser – demeurant pour longtemps, à nos portes, le continent de la jeunesse de ce monde ;
  2. Une urbanisation mondiale galopante ;
  3. Un commerce mondial de plus en plus intégré ;
  4. Des marchés financiers mondiaux eux aussi de plus en plus intégrés mais exposés à une croissante instabilité ;
  5. L’émergence universelle de classes moyennes porteuses de nouvelles valeurs et de nouvelles aspirations ; elles s’étendraient à 84 % de la population mondiale ;
  6. La concurrence plus intense pour l’accès à des ressources naturelles dont la finitude s’affirmerait de plus en plus ;
  7. Les menaces du changement climatique ;
  8. De formidables percées technologiques ;
  9. Un glissement tectonique vers l’Est des centres mondiaux d’influence et de pouvoir ;
  10. Le rôle d’acteurs non étatiques menaçant par leur violence la sécurité globale.

Tous ces facteurs sont à l’œuvre et pour ces derniers en particulier, ils sont déjà à l’œuvre dans cette sorte de guerre civile qui a commencé à déstabiliser le « village planétaire ». Tous ces facteurs vont gagner en intensité ; se nouant entre eux, ils nous font entrer dans un autre monde ; nous y trouverons une multiplicité de défis, mais aussi de chances. Commençons par celles-ci puisque nos peurs risquent de nous empêcher de les voir, avant de nous arrêter aux défis qui nous attendent. Oui, des chances sont devant nous :

  • Amélioration de la condition matérielle des hommes qui passent en très grande majorité de la pauvreté au niveau de vie des classes moyennes. Lorsque l’ensemble classes moyennes et classes supérieures s’élève à 84 % de la population mondiale, contre plus de la moitié aujourd’hui, la face-même du monde est déjà changée. Il nous est ainsi annoncé qu’en moyenne 84 pays à travers le monde connaîtront en 2050 le niveau de vie actuel, certes loin d’être pleinement enviable, des pays d’Europe du Sud ;
  • Formidables avancées que permettrait la réalisation des objectifs de développement durable pour 2030 sur lesquels la plupart des pays du monde vient de s’engager en septembre dernier ; je rappelle les premiers :
  • Élimination de la pauvreté, partout dans le monde ;
  • Élimination de la faim et de la malnutrition ;
  • Accès aux moyens de vivre une vie saine ;
  • Chances d’une éducation de qualité rendue accessible à tous, tout comme les opportunités de formation professionnelle tout au long de la vie ;
  • Accès à l’eau potable et à son assainissement ;
  • Accès à des services énergétiques fiables…

Ce ne sont que les premiers objectifs d’une liste – à mon avis trop longue – de dix-sept.

Rêve que tout cela me direz-vous ? Non, mais même si tous ces objectifs ne sont pas atteints en 2030, ils tracent une trajectoire et demeurent plausibles ; il est remarquable qu’après les résultats en demi-teinte des objectifs du millénaire, 195 pays du monde aient décidé de les faire leurs, s’engageant pour cela dans un effort collectif pour réunir les ressources de financement nécessaires.

Ajoutons à cela d’autres chances ouvertes par les avancées scientifiques et technologiques qui ne sont pas sans péril pour l’humanité mais dont certaines dépassent aujourd’hui nos imaginations, dans les domaines de la santé, de l’énergie, de l’utilisation plus rationnelle des ressources disponibles, etc.

Chances aussi – si les hommes parviennent à la maîtriser – de l’urbanisation. Les immenses conurbations de demain nous effraient, mais pourquoi oublierions-nous que la ville est la mère des civilisations ? Pourquoi demain ne joueraient-elles pas le même rôle qu’hier, au lieu de n’être qu’un bouillon de culture, de révoltes, de crimes et de violence ? Chances, enfin, comme l’histoire en a donné bien des exemples, d’avancées avec le développement et les aspirations des classes moyennes vers la démocratie et l’État de droit.

Chances réelles que tout cela mais intimement mêlées à des risques et à des défis immenses qu’un code éthique devrait nous aider à affronter. Arrêtons-nous donc maintenant à ces risques et défis.

Ils sautent aux yeux. Le premier va sans dire : c’est la nécessité de maintenir dans un monde en perpétuel bouleversement le rythme de progrès jugé possible mais reposant sur des hypothèses de conduite raisonnable des politiques économiques. Cela n’est nullement acquis. Les sirènes du populisme et de la facilité ne seront pas moins séduisantes demain qu’elles ne le sont aujourd’hui. Le progrès économique risque donc d’être pour le moins cahotant, même si nous savons qu’au cours des vingt dernières années, le monde émergent et en développement a connu des progrès continuels dans la conduite des politiques économiques. L’expérience de leur succès pourrait rendre plus difficile le retour à des politiques d’inspiration populiste ou protectionniste dont les résultats désastreux sont maintenant bien connus.

Autre défi, celui de dégager les ressources budgétaires et d’épargne nécessaires pour que les pays en développement puissent prendre leur part, pour eux gigantesque, dans le financement des dépenses requises pour la réalisation des objectifs, alors que la poussée démographique continuera d’accroître leurs charges dans tant de domaines : éducation, formation professionnelle, santé, création d’emplois, etc.

Défi immense mais défi aggravé par la tendance constante depuis trois décennies à l’amplification des inégalités dans la distribution des revenus. Elle est l’obstacle majeur au développement des pays pauvres et elle peut être partout à l’origine de tensions sociales déstabilisatrices. Si les pouvoirs publics ne se sentaient pas en mesure d’adopter des modalités plus équitables de distribution des revenus et de dégager les ressources nécessaires pour répondre aux objectifs en matière d’éducation, de santé et d’équipements collectifs urbains, le risque d’explosions sociales serait grand. Ce n’est, en effet, qu’au prix de tels programmes que l’urbanisation pourra tenir ses promesses de progrès humain.

Ajoutons à cela ces autres défis qui se dressent devant la communauté internationale tout entière :

  • Défis des flux migratoires – ai-je besoin d’insister à ce propos ? – et avec eux l’urgence de la mise en place de politiques responsables d’accueil des migrants économiques et climatiques, au-delà des réfugiés accueillis aujourd’hui. Même si le développement de l’Afrique s’effectue à un rythme satisfaisant, sa pression migratoire continuera de constituer un défi permanent pour l’Europe, très probablement supérieur à celui qu’elle connaît aujourd’hui.
  • Défis de risques de compétition pour des ressources naturelles en voie d’épuisement – Nous en percevons très mal encore les contours sans pourtant pouvoir mettre en doute leur gravité. Les chiffres bruts le montrent d’évidence : comment pourrait-on faire face à la pression exercée sur les ressources naturelles de la planète si les 3 à 4 milliards supplémentaires de membres des classes moyennes venaient – comme ils en auront probablement le désir – à adopter le modèle de consommation actuel des classes moyennes occidentales ? Il y faudrait, nous dit-on, plusieurs planètes. Comment pourraient alors s’ajuster l’offre et la demande ? Ne risque-t-on pas des conflits sérieux devant la rareté de ressources essentielles ?
  • Le changement climatique risque d’aggraver ce problème. Cette immense et universelle menace pèse plus particulièrement sur les populations les plus pauvres d’Afrique et d’Asie, et il n’est pas certain que même une application intégrale des conclusions de la COP 21 lui apporte une réponse suffisante. La question d’une réduction drastique de l’empreinte carbone et donc de changements radicaux dans les modes de vie des pays avancés comme des grands pays émergents se trouve donc posée.
  • Défis posés aussi par l’intégration de plus en plus étroite des économies et des marchés financiers – Elle appelle de toute évidence une réforme profonde de l’OMC et du système monétaire international. De leur côté, les lourdes menaces que les « acteurs non étatiques » font peser sur la sécurité collective appellent aussi une réforme des Nations Unies : dans tous ces domaines où le manque d’un leadership mondial se fait de plus en plus ressentir, la communauté internationale se trouve interpelée et appelée à un sursaut de responsabilité pour se doter d’instruments de gouvernance reflétant intégralement au plan multilatéral le nouveau partage de la puissance économique et politique et donc garantissant aux pays en développement et émergents la place qu’ils méritent dans les enceintes où se décide l’avenir du monde. On répondrait ainsi aux défis soulevés par le glissement tectonique du centre de gravité économique du monde: conséquence logique des progrès fulgurants amorcés par l’Asie au cours des dernières décennies qui ralentissent avec leur avancée vers le stade de maturité économique mais qui se poursuivront. Dès 2050, l’Asie produira 50 % du PIB mondial ; le monde deviendra multipolaire et ses trois premières puissances seront dans cet ordre : la Chine, l’Inde, les États-Unis. Disons-le d’une façon peut-être trop familière, nos « G » 7, 8, 10, 20, 77… ne seront plus ce qu’ils étaient. Sauf en cas de réussite d’une Europe politique et, à travers elle, la France ne ferait plus partie des plus importants d’entre ces groupes.

Voilà donc les immenses chantiers qui attendent la communauté internationale et que, dans une certaine mesure, nous vivons déjà à un moment où, non seulement la planète insuffisamment ou mal régulée semble menacée de devenir un champ de bataille économique mais où chacun peut déplorer une double carence sur laquelle doit porter maintenant notre réflexion : celle d’un code éthique économique universel et celle d’un leadership mondial. Or il est vital d’y pourvoir si l’on veut que de fragiles promesses soient tenues et soit évité le chaos qui pourrait sanctionner l’inaction collective.

Comment y parvenir, avant que ce soit une nouvelle crise plus cruelle encore que les précédentes qui nous impose quelques changements ?

***

Que faire ?

À la vieille question de Lénine, il nous faut répondre ici en nous arrêtant à deux éléments structurants d’une communauté économique mondiale viable : son code d’éthique et sa gouvernance.

  1. Pour une éthique économique universelle

Pour un monde en marche vers une unité économique de plus en plus étroite, le simple bon ordre des échanges, mais surtout plus largement l’harmonie tellement valorisée par les cultures asiatiques des relations à tous les niveaux, appellent l’adoption d’une éthique économique universelle. Ce serait une immense affaire ! Pour aboutir, elle devra évidemment être menée à partir des grands systèmes de valeurs mondiaux, sans qu’aucun de leurs porte-paroles et notamment pas les tenants de nos valeurs occidentales puissent prétendre l’imposer leurs vues aux autres. Mais s’entendre sur quoi ? Pendant et depuis les années que j’ai passées dans les allées des organisations mondiales, je n’ai cessé de m’interroger et d’interroger mes interlocuteurs, souvent de bon ou du plus haut niveau, à ce propos. Je conserve de ces échanges quelques observations importantes. La première est que cette préoccupation est probablement plus répandue qu’on ne serait porté à le croire. Une autre est que la plupart pourraient s’accorder sur le primat non négociable du respect de la dignité de l’homme parce qu’il est homme et sur trois principes : la justice, la solidarité et le sens d’une responsabilité commune pour un bien public global. Il resterait à s’entendre sur leur contenu plus précis dans les différentes cultures mais c’est sur eux qu’un tel code pourrait être construit.

La justice, l’homme la revendique dès sa petite enfance et les sondages nous le disent (2) : 71 % des personnes interrogées pensent, par exemple, que la société française est injuste. La justice continue d’être bafouée presque partout et l’économie contemporaine est comme marquée par un biais qui fait que les inégalités – en particulier de revenus – s’accroissent sous nos yeux, nourrissant les tensions au sein des sociétés et constituant, je le répète, l’obstacle numéro un au développement des pays les plus pauvres, comme Kofi Annan le dénonçait récemment. Ses visages sont innombrables, à commencer par cette inégalité essentielle entre ceux qui ont un robinet d’eau potable au moins à leur porte et tous les autres dont le nombre dépasse la moitié de l’humanité. Il y a toutes les autres, à commencer par cette injustice, la plus cruelle peut-être, celle de ces enfants dont on vole l’enfance-même, les inégalités des chances, entre hommes et femmes notamment, et comment ne pas mentionner, dans nos sociétés, les écarts de revenus extravagants entre ceux qui se les servent et tous les autres… Cette trop longue litanie d’injustices nous permet de lire en creux quelques-unes des rubriques de ce chapitre justice d’un code mondial d’éthique économique.

Le principe de solidarité universelle est évidemment incontournable. L’homme est ainsi fait qu’il est altérité ou il n’est pas ; chacune de ses rencontres, tous les événements de sa vie l’invitent, à travers le partage ou la compassion, à un surcroît d’humanité. La solidarité à l’échelle mondiale devient une question de survie dans un monde dont le resserrement permanent sur lui-même rend les hommes plus proches les uns aux autres qu’ils ne l’ont jamais été. C’est en son nom que devraient être proposées toutes les actions que les défis qui se profilent déjà vont rendre indispensables : combats contre la pauvreté, la faim, l’ignorance, accueil de l’étranger, soutien des pays pauvres dans leurs efforts d’équipement…

Le principe de responsabilité globale, enfin. Il appellerait et soutiendrait la réponse aux défis mondiaux collectifs tels que la « redistribution planétaire des richesses » appelée par les objectifs du développement durable, le changement climatique, la finitude des ressources disponibles, la résistance aux facteurs de violence et de désordre aux mêmes horizons transfrontières… C’est lui, en fait, qui dès maintenant appelle notre réflexion sur la mise au point d’un code d’éthique économique. Stimulée par lui, l’humanité serait mieux à même de résister à toutes les formes de transgression qui la menacent en permanence et dont la toxicité ne fait qu’augmenter avec la complexité des opérations financières. Échaudés par les manquements éthiques manifestes à l’origine de la crise dont nous sortons à grand peine, les dirigeants du G20 ont mis en chantier – dans une belle unanimité mondiale – un corps impressionnant de nouvelles règles destinées à colmater bien des brèches et à contenir des dérives dangereuses. Effort louable s’il en est, utile sans aucun doute, et ouvrage qui devra toujours rester sur le métier pour que le monde puisse réagir à temps aux dérives toujours possibles d’une économie en perpétuel changement. Ce même principe de responsabilité inviterait, à travers ce code, à identifier et tenter d’éliminer tout ce qui, dans nos vies collectives, peut être identifié comme structures du mal et, dans le même souffle, tenter de mettre en place des structures du bien, en orientant dans cette direction l’inventivité et l’esprit d’entreprise, en particulier de la jeunesse du monde. Une structure du bien, par excellence, serait un tel code et, évidemment, une gouvernance mondiale portée à la mesure des défis globaux qui s’esquissent et qu’aucun pays aussi puissant soit-il pourrait maîtriser sans le soutien de tous les autres.

  1. Pour un renouveau de la gouvernance mondiale

Les métiers que j’ai eus à exercer m’ont amené souvent à aborder cette question et je vais donc me garder de trop m’y attarder pour l’instant, quitte à y revenir en répondant à vos questions. Permettez-moi simplement de souligner avec force une simple évidence : un monde qui se resserre sur lui-même si rapidement et se complexifie à un rythme au moins aussi rapide requiert un dispositif commun de réglage et d’orientation de la vie économique et sociale, plus ambitieux que celui que nous ont légué les vainqueurs de la seconde guerre mondiale. La première urgence serait dès aujourd’hui – tout en respectant rigoureusement le principe de subsidiarité, de revenir à une approche multilatérale que nous avons parfois laissé s’étioler et d’entreprendre dans les principaux secteurs de la vie économique internationale des réformes fondamentales. Je pense à celle du système monétaire international, à celle du financement du développement, à celle de l’organisation mondiale du commerce et tout autant à la nécessité de donner un nouvel élan aux organisations régionales comme l’Union européenne, ne serait-ce – j’y reviens – que si nous voulons que des pays comme le nôtre puissent continuer à exercer leur influence dans un monde devenu multipolaire et où les responsabilités globales pourraient se concentrer entre les mains de quelques pays-continents. Tout étant lié, pour que cet effort de réforme porte tous ses fruits, il devrait s’accompagner du même travail dans les autres institutions des Nations Unies, tout particulièrement au niveau du Conseil de sécurité. Ainsi renouvelées, toutes ces institutions seraient mieux à même de guider le monde vers un avenir plus maîtrisé. Elles auraient plus de chance d’y parvenir si elles pouvaient s’appuyer – en matière économique – sur un code tel que celui que votre Fondation cherche à promouvoir. Il leur reviendrait de s’en inspirer constamment, de s’y référer, d’en avoir la garde, de le rappeler à temps et à contretemps et de dénoncer, avant qu’ils ne se généralisent, les manquements qu’il viendrait à souffrir. Or, l’expérience de la crise la plus récente le montre d’évidence : des manquements éthiques mortifères peuvent se produire même dans des pays où des règles ou des codes de bonne conduite financière existent et font l’objet de la surveillance d’organismes respectés. Avant cette dernière crise, les règles existaient ; elles ont été piétinées. Des sanctions sont intervenues et le montant des pénalités financières encourues donne une idée affriolante de l’ampleur des transgressions commises. Les codes et la menace de sanctions significatives ne suffiront donc pas. Que restera-t-il donc à faire pour qu’un nouveau code puisse être adopté et porté à la hauteur des circonstances et des défis nouveaux ? La réponse est redoutable : des changements majeurs devront intervenir au niveau de nos cultures.

***

Éthique économique et cultures du monde

Que faut-il entendre par là ? Simplement que nous sommes invités à mener de pair le travail d’élaboration de règles d’éthiques économiques de portée universelle, la réforme de la gouvernance mondiale et celui d’éducation des opinions publiques pour que la culture des futurs acteurs soit plus en conformité avec elles. Oui, tâche redoutable, tâche impossible ! En tout cas, vaste programme ! Souffrez que je m’y arrête un instant. J’en étais là de ma réflexion, il y a une semaine, lorsque je suis tombé sur une interview au journal Le Monde du Président de l’Université de Stanford, John Hennessy. Le journaliste évoque ces changements radicaux dont nous parlons ; il va jusqu’à mentionner les dangers qu’il y a à laisser accès à des entreprises privées à des masses de données personnelles : que pouvons-nous faire ?

La réponse est immédiate : « depuis 2014, nous enseignons l’éthique dès la première année… » Il faudra aller plus loin et au-delà des campus porter à une dimension nouvelle les importantes prises de conscience qui se sont opérées au cours des dernières décennies, dans la société civile à travers le monde. On peut leur attribuer des avancées des droits de l’homme, des femmes et des enfants, des combats magnifiques contre le racisme, les ségrégations, des myriades d’initiatives contre la pauvreté, etc. Nous voyons émerger ainsi une culture de responsabilité et de citoyenneté mondiale que les jeunes d’aujourd’hui épousent en grand nombre. Cela cependant n’occulte pas l’écart qui persiste entre quelques traits pervers de notre culture collective et les exigences du monde qui vient. J’en mentionnerai deux.

Le premier est cette culture d’avidité et d’hyperconsommation dans laquelle nous baignons et qui peut nous mener à d’inacceptables impasses. Or, ce modèle résiste malgré toutes les protestations contre la marchandisation du monde. Depuis les « Trente Glorieuses », les pays avancés – de plus en plus imités par les pays émergents – ont laissé s’instaurer chez eux une culture au sein de laquelle le « gagner plus pour consommer toujours plus » est devenu le mobile dominant. L’homme s’y trouve souvent réduit, dégradé, à sa seule fonction économique. La consommation devient destin ; la vie se vide de sens. La cupidité est devenue politiquement correcte. C’est ainsi que s’est constitué un terreau fertile pour tous les abus de la sphère financière jusqu’à son effondrement de 2007-2008. Un modèle d’avidité généralisée creusait le vide éthique dans lequel l’économie mondiale s’est engouffrée. Bien sûr, des mesures ont été prises pour faire face à la crise financière, mais ont-elles amené une remise en cause de notre culture consommatrice ? Reconnaissons, pour dire le moins, qu’il reste beaucoup à faire…

Un deuxième biais – universellement répandu – de notre culture est notre difficulté à l’aborder dans une vision globale. Il est temps de faire en sorte que chaque pays reconnaisse que son horizon est maintenant celui d’un monde lui-même engagé dans un formidable travail d’enfantement et qui peine à se prendre en charge dans cette nouvelle dimension globale ? L’admettre est indispensable si nous voulons être contemporains de notre temps.

À considérer la profondeur de ces problèmes, il nous faut bien reconnaître que, loin de partager une culture d’humanité, nous baignons encore dans une contre-culture faite d’avidité consommatrice, d’ignorance voire d’irrespect de la culture de l’autre, d’un retard à reconnaître cette dimension de globalité en dehors de laquelle il ne saurait y avoir ni code éthique, ni gouvernance qui vaille. Ce sont donc nos cultures aussi qui doivent être l’objet d’un changement fondamental. D’où pourrait-il venir ? Qui peut aujourd’hui y contribuer ?

Que pouvons-nous faire pour rendre à nos cultures leur rôle véritable, celui de nous relier entre nous dans nos pays et dans la société globale en nous faisant partager non seulement des savoirs, des connaissances, des modes de vie, mais aussi ces quelques valeurs fondamentales indispensables à une commune destinée ?

Qui osera s’engager pour les promouvoir ? Eh bien, plus de gens probablement que nous n’oserions le croire dans notre désenchantement actuel. Vous venez d’entendre le Président de Stanford. Nous pouvons certainement compter sur tous ces humanistes croyants ou incroyants, héritiers de ceux qui ont su inscrire en 1948 dans la charte de la communauté mondiale, la Déclaration universelle des droits de l’homme, un seul devoir mais essentiel : « agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ».

Beaucoup d’hommes et de femmes de bonne volonté sont présents et actifs pour cela dans le monde de l’éducation, de la culture et des medias, s’engageant au service de ces valeurs ; mais, l’histoire nous l’enseigne, l’humanisme n’a pas toujours suffi, il s’en faut, à conjurer les déchaînements de violence qui demeurent plus que jamais une menace.

J’ai encore à l’oreille ces mots que le Président Havel avait tenus en l’an 2000, ouvrant une réunion annuelle à Prague des gouverneurs de la Banque mondiale et du FMI, et s’interrogeant sur les tâches que tous les pays du monde devaient désormais assumer en commun. « Il nous faut, disait-il, restructurer dans son intégralité le système de valeurs qui sert de fondement à notre civilisation actuelle » et il ajoutait : « Comment y parvenir sans une nouvelle et puissante avancée de la spiritualité humaine ? Et que faire, concrètement, pour encourager une telle avancée ? »

La réflexion et l’interrogation de votre collègue, héros agnostique de la Révolution de Velours, nous invitent donc à nous demander quelle pourrait être la contribution des sagesses et des spiritualités du monde qui sont aux racines de nos cultures, à cet effort universel, tout spécialement à un moment où la violence de nouveaux acteurs, instrumentalisant les religions, menace la sécurité collective.

De fait, le souci d’une éducation universelle sur les valeurs et les responsabilités dans ce monde semble bien partagé parmi les sagesses et les spiritualités de ce temps. Elles pourraient donc être encouragées à continuer ce dialogue entre elles, contribuant ainsi au rapprochement de ceux qui les suivent, conduisant ceux-ci à s’ouvrir davantage au respect de ce seul devoir de fraternité que l’article 1er de la Déclaration universelle des droits de l’homme impose à tout homme parce qu’il est homme. Soucieuses d’apporter au monde un « supplément d’âme », toutes ces sagesses, toutes ces spiritualités et toutes les religions du monde invitent à la pratique de vertus inspirées par leur souci commun de paix universelle, leur option pour la frugalité, la convivialité et le partage, bref le vivre mieux plutôt que l’avoir plus. Sur de telles bases, on pourrait s’attendre à ce qu’elles encouragent et soutiennent en commun des propositions d’éthique universelle, comme elles avaient entrepris de le faire au cours des années 90, sous l’égide de Hans Kung, dans le cadre du Parlement des Religions. Il nous revient de les y appeler et de les y encourager, tout comme à poursuivre leur immense travail sur elles-mêmes et sur le langage de leurs enseignements pour qu’il soit mieux compris et accueilli par les nouvelles générations.

***

Je conclus. Peut-on espérer que de tels efforts puissent suffire à consolider les perspectives d’un monde meilleur, ce monde plus humain que nous souhaitons pour nos petits-enfants en 2050 ?

La question reste ouverte, évidemment, mais loin de nous laisser dans la résignation ou l’attentisme, elle nous est une invitation à n’épargner aucun effort en direction de l’opinion publique mondiale pour y parvenir. C’est un immense chantier. Il appelle un engagement sans réserves et des efforts persévérants, patients. Ayant dit cela, je ne résiste pas à la tentation de vous rappeler ces mots que Vaclav Havel, encore lui !, se référant à son expérience de résistant au totalitarisme, prononçait ici, lors de sa réception à l’Académie des sciences morales et politiques à Paris, le 27 octobre 1992 :

« Je constatai avec effroi que mon impatience à l’égard du rétablissement de la démocratie avait quelque chose de communiste. J’avais voulu faire avancer l’Histoire de la même manière qu’un enfant tire sur une plante pour la faire pousser plus vite. Je crois qu’il faut apprendre à attendre comme on apprend à créer. Il faut semer patiemment les graines, arroser avec assiduité la terre et accorder aux plantes le temps qui leur est propre. On ne peut duper une plante, pas plus qu’on ne peut duper l’Histoire. Mais on peut l’arroser. Patiemment, tous les jours. Avec compréhension, avec humilité, certes, mais aussi avec amour ».

Notes :

(1) Aux États-Unis, l’Emerging Markets Forum de Washington (EMF) qui devrait rendre officielles ses prévisions le mois prochain à Paris.
(2) CSA, février 2016.

Conférence de M. Michel Camdessus (lundi 7 mars 2016)