Jean-Pierre HANSEN : « Une éthique de l’économie libérale ? Pourquoi ? »

Revivez la conférence prononcée par M. Jean-Pierre Hansen, correspondant de l’Académie des Sciences morales et politiques, le lundi 5 octobre au Palais de l’Institut, dans le cadre du cycle de conférences « Pour une éthique du libéralisme » organisé par la Fondation.

Jean-Pierre HANSEN : « Une éthique de l’économie libérale ? Pourquoi ? »

Conférence de M. Jean-Pierre HANSEN (lundi 5 octobre 2015)

JP Hansen

Une éthique de l’économie libérale ? Pourquoi ? (1)

En 1924, la Chambre de Commerce des États-Unis a publié un code éthique, les « Principles of Business Conduct », à la suite, il est vrai, d’un discours virulent prononcé deux ans plus tôt par Herbert Hoover, alors Secrétaire au Commerce.
La question de savoir si l’économie de marché doit être dotée d’un cadre éthique n’est donc pas neuve. Elle suscite cependant depuis quelques années un fort regain d’intérêt et il peut être intéressant de se demander pourquoi.

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Il faut d’abord rappeler — car là non plus il n’y a rien de vraiment nouveau — que, pour fonctionner efficacement, l’économie de marché réclame sans doute des « vertus », le mot ne visant pas seulement des dispositions civiques ou morales, mais aussi les qualités des institutions qui doivent en assurer la marche efficace.
Comme le souligne Bernard Esambert, Adam Smith constatait déjà que le concept même d’« échange marchand » postule une certaine modération des ambitions respectives des parties : en fin de compte, si le prix d’équilibre se forme c’est que le vendeur et l’acheteur ont l’un et l’autre « renoncé » à leurs attentes initiales…
Smith considère également que l’efficacité du marché réclame des vertus plus personnelles, par exemple celles de « prudence », de « décence » ou de « confiance », toutes qualités qui reviennent souvent sous sa plume. Ne serait-ce d’ailleurs que pour éviter les procès, querelles, ruptures ou autres scories qui pourraient « gripper » sa mécanique…
De plus, et si l’on considère que l’État est dépositaire de vertus institutionnelles, Smith pose aussi en principe que « le marché ne peut pas tout » et qu’un État est nécessaire, toujours au titre de l’efficacité des échanges :

« Le commerce et les manufactures ne peuvent guère fleurir longtemps dans un État qui ne jouit pas d’une administration bien réglée de la justice, dans lequel on ne sent pas la possession des propriétés parfaitement garantie (et) dans lequel la foi des conventions n’est pas appuyée par la loi […]. »

Le système de marché réclame peut-être aussi quelques vertus pour se développer. Par exemple, la persistance de fortes inégalités — ce qui ne serait pas a priori une vertu… — pourrait-elle freiner la croissance économique ?
À cet égard, la « courbe de Kuznets », enseignée à des générations d’étudiants, prévoyait que, après une première phase de développement économique au cours de laquelle les inégalités allaient inévitablement croître, celles-ci allaient être réduites par l’augmentation du PIB. Cette manière de voir est aujourd’hui très discutée, au vu des données chiffrées et dans ses fondements mêmes.
Si A. Banerjee et E. Duflo (2), parmi d’autres, suggèrent au départ de recherches économétriques que l’on ne peut en fait « pas démontrer grand-chose » sur le lien entre croissance et inégalités, le FMI et l’OCDE, dans des études sur les causes et les conséquences de celles-ci, semblent établir que « plus la fortune des riches s’accroît, moins forte est la croissance », ce qui remettrait en cause la doxa dite du trickle down, selon laquelle plus les hauts revenus sont importants, plus ils contribuent à la croissance générale (3).
Encore plus fondamentalement, la question a été posée de longue date de savoir si l’économie de marché n’avait pas besoin de vertus, tout simplement pour survivre à long terme.
Joseph Schumpeter, l’un des penseurs les plus profonds, mais aussi l’un des plus visionnaires de la réalité économique, avait sur ce sujet des vues affirmées, qu’il publia en 1942 dans un livre à succès, Capitalisme, socialisme et démocratie, et dont l’actualité reste étonnante. Pour lui, le capitalisme, contrairement, et pour le pire, à d’autres régimes économiques comme le communisme ou le corporatisme, n’a jamais su créer d’affection et, donc, rassembler sur ses mérites un consensus d’adhésion collective. Dès lors, il estime tout simplement que « le capitalisme ne pourra pas survivre », non qu’il s’effondrera sous le poids de ses contradictions, comme le pensait Marx, mais « au contraire [parce que] c’est son succès même qui mine les institutions sociales qui le protègent, créant ainsi inévitablement des conditions dans lesquelles il sera incapable de vivre » et que, dès lors, « il se transformera, bien que ce ne soit pas du fait de la nécessité économique et probablement au prix de quelque sacrifice en bien-être économique ».
Schumpeter explique surtout l’incapacité de l’économie de marché à susciter un attachement émotionnel par le fait que la mise en évidence de ses succès d’hier et de ses promesses de demain au bénéfice de l’ensemble de la société sera toujours occultée par ses défauts d’aujourd’hui. Et ceci, « d’autant plus que les améliorations séculaires des conditions de vie tendent à être perçues comme une chose allant de soi »(4).
On notera que Keynes avait, dès 1919, fait une observation similaire : « Quel extraordinaire épisode du progrès économique de l’homme, cette époque qui prit fin en août 1914 ! […] La vie offrait à peu de frais et sans difficulté, des commodités, des aises et des douceurs, qui étaient hors de l’attente des plus riches et des plus puissants monarques des autres temps. […] [Un habitant de Londres] […] estimait cet état de chose comme normal, fixe et permanent, bien que pouvant être amélioré ultérieurement » (5).

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À l’inverse, pourrait-on prétendre que l’économie de marché produit des vertus ? Sans doute, mais ceci relève aussi plus de l’intuition ou de la conviction que de la démonstration, malgré plusieurs démarches intéressantes.
Ainsi, l’une des recherches les plus connues à ce sujet est sans doute la synthèse de plusieurs études sociologiques et anthropologiques réalisée par Samuel Bowles, au début des années 2000, à propos des résultats d’un même jeu proposé à différentes communautés (6).
Imaginons une somme en jeu de 100 € et deux joueurs, A et B. On laisse le premier joueur, A, revendiquer la part qu’il veut de ces 100 €, par exemple 80 €, sachant de plus que B se verra offrir la différence, soit 100 ‑ 80 = 20 €. B peut alors accepter ou refuser ce solde. Si B l’accepte, A reçoit ce qu’il a demandé, ici 80 €, et B le solde, c’est-à-dire 20 €. Par contre, si B le refuse, aucun des joueurs ne touche rien. La pure rationalité économique (« celle du trader », dit Bowles) conduit A à « abandonner » le moins possible, par exemple 5 €, et conduit B à accepter : après tout, il vaut mieux recevoir 5 € que rien !
Les enquêtes menées sur ce jeu auprès de populations très différentes (pays, âges, modes de vie,…) montrent que les A ont tendance à être « plus généreux que la logique » et que les B ont tendance à « rejeter les (trop) petites offres ».
Si l’on détaille les résultats de l’enquête, il apparaît que plus les populations soumises au jeu pratiquent l’économie d’échange plutôt que l’autarcie d’élevage ou la chasse, par exemple, plus la somme « offerte » par A s’approche de 50 €. Selon Bowles, ceci ne démontre rien, mais suggère « quelque chose d’assez profond sur la manière dont le marché détermine les comportements et les relations entre les hommes ». Le marché nous apprendrait ainsi à nous comporter décemment avec des gens que l’on ne connaît pas. Les relations ponctuelles entre des acteurs relativement anonymes prévalent et sont plus équitables. À l’inverse, moins les économies sont basées sur l’échange, plus ce sont des comportements de conflit qui apparaissent : les joueurs A et B de sociétés non marchandes auraient tendance, pour A, à offrir peu et pour B à refuser le solde, décidant ainsi contre son intérêt : les relations entre individus sont personnalisées, répétitives, voire ancestrales et les « valeurs de clan » dominent.
On le voit, cette lecture va plus loin que le constat finalement assez pragmatique et utilitaire formulé par Adam Smith, qui estimait que si l’économie de marché réclamait des vertus, c’était d’abord pour éviter les litiges dont les pesanteurs et les coûts hypothèquent l’efficacité des échanges. Elle induit en effet l’idée que la relation marchande génère des vertus. Il n’est donc pas étonnant que The Wall Street Journal ait fait « à la une » un large écho à cette étude, sous le titre « The Civilizing Effect of Market Economics » (janvier 2002), en citant Bowles : « Beaucoup pensent que l’économie de marché rend les gens égoïstes et amoraux. Cette vue est au moins trop simpliste, sinon complètement fausse » ; et d’ajouter : « Les marchés nous apprennent à nous comporter décemment avec les étrangers ».
Pour définitif qu’il apparaisse, ce jugement est peut-être excessif, si l’on note que J. Heinrich a publié en 2010 une étude qui montre que de très petites communautés de Colombie et de Nouvelle-Guinée affichent dans ce « jeu », des résultats « de décence » supérieurs à ceux des Américains (7) ou encore, pour faire sourire, que D. Proctor a fait passer le test d’un jeu similaire à… des chimpanzés et que les résultats sont proches de ceux obtenus par des populations d’enfants (8).
Mais, au niveau de la conviction, et pour reprendre le néologisme de Hayek (9), l’échange marchand serait une « catallaxie », ce qui signifie tout à la fois « échanger » mais aussi « admettre dans la communauté » ou « faire d’un ennemi un ami ». Pour lui, la forme « naturelle » — et en tout cas la forme ultime et souhaitable — d’organisation des échanges serait donc l’économie de marché.
Ceci est rendu possible parce que les partenaires de l’échange n’ont à s’accorder que sur les moyens sans avoir à se préoccuper des fins que poursuivent les autres : « Les hommes peuvent vivre ensemble pacifiquement et pour le plus grand avantage de chacun, sans qu’il leur faille se mettre d’accord sur les objectifs qu’ils poursuivent indépendamment les uns des autres ».
On notera que Hayek va encore plus loin dans son plaidoyer sur les vertus générées par l’économie de marché. Comme le suggère Jean-Pierre Dupuy, pour Hayek, l’intérêt du « marché » au sens où il l’entend est d’être tellement complexe, d’obéir à des lois tellement indéchiffrables, d’être en quelque sorte tellement « d’ailleurs », d’essence presque divine, que personne ne peut lui imputer directement le Mal ou la Violence. Il « est » simplement, anonyme, incontrôlable et l’homme est ainsi fait qu’il est réticent à nommer le Mal, comme ces rescapés d’Hiroshima qui, vingt ans après, ne parlaient qu’en termes abstraits de la cause de leur malheur. On ne peut mieux le dire qu’avec Dupuy (10) : « [Pour Hayek le marché est tellement complexe] qu’il interdit aux individus d’y voir autre chose que des forces absconses qui les poussent à aller dans une direction qu’ils ne peuvent ni changer ni prévoir […] ; c’est la condition de la paix et de la justice sociale [puisqu’il] tarit la source du ressentiment, de l’envie et des passions destructrices. ». Le fait de voir ainsi conférer au marché des vertus anesthésiantes peut bien sûr être débattu, pour dire le moins : quelqu’un qui perd son emploi aura-t-il moins de « ressentiment » s’il peut imputer son tracas à « des forces absconses »… ?
Cette manière de voir structurée la vie des collectivités s’oppose par exemple à l’économie du don, caractéristique de l’échange dans les sociétés archaïques, telle qu’analysée par Marcel Mauss (11). Ici, l’échange s’organise selon la séquence « donner — accepter — rendre ». Elle se différencie de l’économie de marché à bien des égards, notamment au regard du temps — paramètre toujours très important en économie et on y reviendra : le don est une relation de réciprocité, mais le contre-don, par lequel on rend, est différé dans le temps. Le temps est nécessaire pour initier la contre-prestation.
« Rendre immédiatement signifierait qu’on se dérobe au poids de la dette, qu’on redoute de ne pas pouvoir l’assumer, qu’on tente d’échapper à l’obligation, à l’obligeance qui vous oblige, et qu’on renonce à l’établissement du lien social par crainte de ne pouvoir être assez munificent à son tour. Le laps de temps nécessaire est celui de la dette qui maintient le lien social actif. »
On notera que, pour Mauss, l’économie du don est « le type d’échange naturel vers lequel nos sociétés tendraient à revenir, contrairement aux idées développées par l’économie classique qui voient dans le troc, version simplifiée des échanges marchands, la forme d’échange naturelle ». À l’inverse, Bourdieu, par exemple, fait remarquer à propos de la notion de temps entre don et contre-don, qu’il s’établit une « relation de supériorité […] entre le donateur et le donataire. En effet, pour lui, ce laps de temps permet au donateur de faire violence au donataire, contraint de rester débiteur. Par ailleurs, dans ce système, la violence est masquée sous une apparence de générosité sans calcul. Le donataire reste donc dans la dépendance du donateur ».
Au total, donc, ces vertus produites par le marché relèvent du « doux commerce » de Montesquieu, commerce qui, comme le souligne D. Cohen (12), n’empêche ni la guerre ni la violence, mais peut au moins les contenir. L’intérêt, qui est au cœur de l’échange marchand, serait, rappelle Jean-Pierre Dupuy (13) en citant Hannah Arendt, comme « la table du repas, qui tout à la fois réunit et sépare les dîneurs, les empêchant de tomber les uns sur les autres »…

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Ce qui « libère » dans l’économie de marché serait ainsi une sorte d’immédiateté de la résolution de l’échange. Mais cette « vertu de libération », toute de rapidité, n’est-elle pas en elle-même une source de problèmes pour la légitimité de l’économie de marché ?
Une illustration interpellante de ce possible « effet boomerang » est basée sur la réussite la plus incontestable de l’économie de marché : la satisfaction des « besoins » du consommateur. Mais quels besoins ?
Dès 1899, l’économiste et sociologue américain Thorstein Veblen, dans son célèbre Théorie de la classe de loisir, observait qu’à partir du moment où les besoins vitaux des individus sont satisfaits, l’acte de consommation obéit à un souci de différenciation : il s’agit avant tout de se démarquer du voisin ou du proche. C’est donc plus la nature de ce qu’on acquiert que la quantité acquise qui déterminera l’achat d’un bien. Bourdieu reprendra ce constat mais en observant que la consommation ostentatoire ne relève pas d’une recherche intentionnelle de différenciation, mais de luttes entre groupes, menées dans un mode largement inconscient.
On passe ainsi de l’ordre du besoin, pour l’augmentation duquel les Néoclassiques postulent une relative satiété, à l’ordre du désir, auquel, comme l’on sait, toute limite est étrangère. Soulignons d’ailleurs au passage que l’on retrouve ici l’une des intuitions d’Adam Smith à propos de « notre disposition à admirer et par conséquent à imiter les riches et les grands »(14)…
Zygmunt Bauman, aujourd’hui l’un des sociologues les plus commentés au monde, a introduit le concept de « société liquide »(15), dans laquelle les situations se modifient tellement vite que les gens ne réussissent plus à consolider leurs façons d’agir en « procédures » ou en « habitudes », c’est-à-dire à transformer le « faire » en « être » et, a fortiori, ne parviennent plus à se projeter dans le futur, ni même à en imaginer un.
Comme, d’autre part, les sociétés occidentales ont pour l’essentiel rejeté l’idée du « sacrifice » de l’individu à une quelconque collectivité, les anciens « fournisseurs d’identité » qu’étaient l’école, l’État-patriotique, la religion ou le village sont devenus incapables d’assurer ce rôle : il n’y a plus, non plus, de passé.
L’individu est ainsi amené à vivre dans une sorte de présent perpétuel où la consommation est devenue la seule dimension existentielle. La consommation n’est donc plus un besoin à garantir, comme pour les Classiques, ni une satisfaction à maximiser, comme pour les Néoclassiques, ni même une distinction à afficher, comme pour Veblen ou Bourdieu, elle est devenue une identité à acquérir (16).
C’est peut-être cette « préférence absolue pour l’immédiat » qui explique le succès des initiatives que l’on qualifie, sans doute à tort et quoique l’on prétende parfois (17), d’« économie du partage ». Airbnb ou BlaBlaCar sont probablement plus une nouvelle métamorphose du capitalisme, celui du « moi », du « vite », du « simple » et du « maintenant » que les annonciateurs de la prophétie de Schumpeter, selon laquelle le succès du capitalisme « minerait les institutions sociales ».

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Mais le principal succès de l’économie de marché, par l’évolution de la nature même de la consommation, peut prendre une forme tragique qui questionne l’ordre public, voire les institutions. Pensons par exemple aux violentes émeutes londoniennes de l’été 2011, qualifiées par Bauman (18) de « révolte de consommateurs disqualifiés » : pour les manifestants, il ne s’agissait pas de contester la société-de-l’objet-consommé mais, au contraire, de protester contre le fait de s’en voir exclus, dans une société aux inégalités croissantes. Certains aspects de l’actuelle « crise des migrants » pourraient peut-être également s’analyser en ces termes.
De plus, un autre symptôme très actuel et lié au primat de la consommation identitaire peut menacer aujourd’hui l’avenir à long terme de l’économie de marché. En effet, et sans doute pour la première fois dans l’histoire, les effets positifs du développement économique permettent ‑ dans les sociétés occidentales en tout cas ‑ à un très grand nombre d’individus d’être tout à la fois et pleinement citoyen, travailleur, consommateur et épargnant. Or on observe, simultanément à cette potentialité, une sorte de « dissociation » : quatre statuts distincts, quatre univers cloisonnés, quatre manières de raisonner, souvent contradictoires, pour une seule et même réalité : la personne (19).
« Le même qui endure, comme salarié, les contraintes de la productivité, de l’insécurité d’emploi et des inégalités dans la répartition des richesses, recherche comme consommateur les produits d’importation à bas prix et comme épargnant les rendements les plus élevés – ce par quoi il contribue à renforcer le jeu des contraintes dont il souffre précisément comme salarié. Comme citoyen d’une communauté politique, il scrute avec indignation ces contradictions, mais la théorie économique ne cesse de lui rappeler que la question démocratique n’a sa place ni dans l’entreprise ni sur les marchés et qu’il faut faire confiance envers et contre tout à la main invisible. Comme citoyen du monde, enfin, il ne manque pas d’être subjugué par l’immensité des richesses produites par cette invraisemblable machine en même temps qu’il déplore les signes innombrables de la dégradation de la planète — une dégradation à laquelle il participe activement comme travailleur, comme consommateur et même comme épargnant. II se garde toutefois d’établir trop clairement le lien entre son propre mode de vie et les effets agrégés de l’ensemble des modes de vie. Il préfère se convaincre qu’une croissance infinie est possible dans un monde fini et que la science, dans son alliance au marché, finira bien par trouver des solutions. Il reprend donc le cours de ses activités sans trop se tourmenter, montrant même des signes d’agacement à l’encontre de tous ceux qui, à force de pointer les responsabilités personnelles dans le désastre écologique qui s’annonce, finiraient par le culpabiliser. Or, s’il est bien une chose qui l’insupporte, ce sont les leçons de morale […] ».
En fait, donc, notre individu « sait » ou « sent » mais ne veut ni voir ni savoir et, pour se justifier de ses contradictions, se retirera sur un aventin personnel, malsain et fragile. Il deviendra indifférent ou rétif et en tout cas indisponible à tout projet collectif, à toute réforme, et, finalement à tout espoir… alors même que c’est sur l’espoir d’une vie (encore) meilleure que se fonde d’abord ‑ et depuis Adam Smith ‑ le concept même d’économie libérale. Ce n’est pas par ses contradictions propres que le capitalisme serait ici menacé mais par celles que ses pratiques, poussées aux limites, auraient installées dans l’âme de chacun.

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Tout ceci conduit à un constat paradoxal : par ses succès mêmes, l’économie de marché a conduit à un repli sur soi, à une surestimation de l’individu — même si, au fond, elle est perçue par chacun comme gênante ou déraisonnable — qui nous rend inaptes à toute appréhension collective de long terme… alors même que les vrais problèmes sont, précisément, collectifs et de long terme : retraites, dettes des États, santé publique, environnement global…
Or, on peut penser que, indépendamment d’une éventuelle « supériorité de nature », si le système d’économie de marché a pu s’imposer depuis si longtemps c’est notamment parce qu’il bénéficie quand même d’une certaine adhésion, au moins passive, de la société tout entière, exprimée par une majorité de ses membres selon les mécanismes politiques. En fait, il s’agit d’une sorte de « contrat social imaginaire » (20) formulé autour d’une certaine idée de justice : c’est lui qui, selon la célèbre formule, assure à Wall Street l’appui de Main Street.
« L’économie de marché est “juste”, et légitimes les instruments juridiques de son accomplissement, si elle stimule et s’ils rendent possible l’exercice de la liberté comme une condition du bonheur et de la dignité, c’est-à-dire de la maîtrise de soi, sur le plan matériel au moins. […] [Elle] cessera donc d’être perçue comme “juste”, si [elle] autorise ces débordements sans les prévenir ou les réprimer. À la reconquête de la justice, il s’agira alors de tempérer la loi du marché, […] si l’on veut donner au modèle de société auquel l’économie de marché est associée une chance de pérennité » (21).
Bien sûr, même si l’on adhère à ce sentiment, on pourra s’en féliciter puis penser in petto que « tout ça est plus vite dit que fait », qu’il s’agit, au total, d’une question qui « relève du politique », lui passer la main avec soulagement et tout sera dit…
Pour les responsables de grandes entreprises, ce serait cependant s’exonérer à bon compte — et à risque.
« Dans un ouvrage paru en 1957, Le capitalisme américain et la conscience du Roi, Berle, prolongeant la réflexion qu’il avait entamée trente ans plus tôt avec Means, observait […] que, dans la seconde phase de la révolution industrielle en cours d’achèvement, il aurait convenu d’étudier les grandes sociétés anonymes, non plus seulement comme des entités juridiques ou comme des entités économiques, mais aussi comme des institutions quasi-politiques, dans le contexte de l’avènement d’un Nouvel État Industriel dominé par la technostructure. […]. [Il] constatait que la concentration de la richesse et du pouvoir au sein des grandes firmes s’était accompagnée d’une sorte de stérilisation des […] contrepoids dont on aurait pu attendre qu’ils contribuent à contenir la puissance de la firme dans des limites acceptables et au maintien d’un certain équilibre, c’est-à-dire d’une certaine modération » (22).
Et il est vrai que ces « contrepoids », qui pouvaient jouer un rôle dans les années 1950, sont aujourd’hui affaiblis, comme par exemple la puissance régalienne des États nationaux ou les limitations des possibilités de financement, pour n’en citer que deux.
« Berle en appelait donc à ce qu’il appelait la conscience du Roi, c’est-à-dire la conscience des dirigeants de la firme, envisagée comme une entité quasi-politique, au départ d’une analogie avec le cri de “Haro” qui, à l’époque féodale, permettait au sujet opprimé d’en appeler à la justice et à la conscience de son maître » (23).
Cet « appel » était d’ailleurs exprimé en des termes qui sont aujourd’hui ceux de la « Responsabilité Sociale de l’Entreprise », doctrine dans laquelle il ne faut donc voir ni nouveauté récente — comme on l’a dit d’emblée — ni catéchisme de bonnes intentions : ce n’est ni par hasard ni par bonté d’âme que l’appel à une responsabilité de la modération trouve écho auprès de nombre de chefs d’entreprise.

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Et justement, s’il fallait un exemple de « modération », on pourrait détailler quelque peu le pourquoi et le comment de cette pratique qui se développe.
La grande entreprise multinationale n’est pas réellement soumise à une loi. Depuis le Traité de Westphalie, au XVIIe siècle, les États se sont en quelque sorte octroyé le monopole des affaires du monde sur une base d’égale souveraineté, et le droit international qui en est issu produit en conséquence peu d’effet direct sur les personnes ou les entreprises. Aujourd’hui encore, par exemple, un État peut être en contradiction avec les règles de l’Organisation Mondiale du Commerce, une entreprise non. Une tentation va s’ensuivre pour les multinationales : rechercher le « mieux disant juridique », c’est-à-dire l’État qui sera le plus tolérant du point de vue des droits fiscal, environnemental, social ou commercial.
Mais cette idée trouve vite ses limites. En fait, le « marché-jungle » ne convient pas vraiment aux entreprises, comme Smith l’avait déjà fait remarquer. Lorsqu’il n’y a pas de règle ou de loi, celles-ci vont émerger naturellement. Pourquoi ? Fondamentalement, parce que les entreprises ont besoin de règles et, de préférence, de règles qui leur conviennent. Il est donc logique que des entreprises prennent des initiatives qui concourent à leur émergence. Initié au niveau technique d’abord, le processus s’étendra ensuite dans le domaine des procédures puis des comportements et, enfin, dans le « formatage » de l’environnement même dans lequel les entreprises opèrent.
Ce besoin de règles et de normes va fournir deux explications à l’évolution du comportement d’un nombre croissant de grandes entreprises (24).
La première est liée à l’objectif de coordination, qui est l’un des besoins essentiels des producteurs : il s’agit de « s’accorder » au mieux entre entreprises et clients. C’est le domaine de la norme. La norme est produite par les entreprises aux fins d’organiser leurs activités. D’abord technique (la nature du produit), elle concernera de proche en proche la qualité des procédures, puis les comportements, pour arriver à une « norme des normes », nouveau corpus autoproduit par les entreprises. C’est dans cette dimension que s’inscrit la démarche dite « bottom of the pyramid », qui considère notamment qu’en desservant les populations pauvres, une entreprise pourra générer des profits parce qu’elle devra pour ce faire innover dans ses produits, dans son mode de commercialisation et dans la conduite de ses opérations.
La seconde tient à des raisons de réputation, celle qui fait que l’on est « un honorable membre d’un club honorable » ou pas. Cette appartenance se prouve sous le contrôle des pairs et concurrents, mais pas uniquement : les opposants (ONG, groupes de pression), les médias ou les forums constitués autour des watchdogs qui « surveillent » l’entreprise. Et celle-ci demande ce contrôle pour, en quelque sorte, se sentir elle-même freinée dans ses pires élans. Il y a ici une recherche de légitimité et, aussi, une dimension idéologique, si on considère que l’idéologie sert à tirer parti de la réalité pour présenter l’entreprise sous un jour légitime.
Plusieurs exemples de stratégies d’entreprise fondées sur ce principe peuvent être évoqués. Ainsi, le groupe DuPont a, depuis 2006, inscrit profondément dans ses valeurs et dans ses modes de management les questions de sécurité et d’environnement, compte tenu notamment de l’histoire de l’entreprise, longtemps spécialisée dans les matières explosives et aujourd’hui positionnée dans l’agriculture, les matériaux de construction, la chimie, les énergies renouvelables, les télécommunications… Unilever, lui, est le plus gros acheteur mondial de thé, principalement dans des pays émergents. Depuis plus de vingt ans, le prix de cette matière a baissé de 35 %, ce qui a appauvri les producteurs. Le groupe a considéré que ce partage devenu trop inégal de la valeur entre producteurs et distributeurs était une menace pour la stabilité économique et sociale à long terme de la filière. Et l’apparition de structures parallèles de type « commerce équitable », habilement positionnées dans une filière comme le café, a montré que ce risque n’est pas théorique. Dès lors, Unilever a pris d’importantes décisions : paiements de prix supérieurs aux cours mondiaux, conditions sociales plus favorables, actions locales dans la santé et l’éducation, et ceci dans le cadre d’un partenariat avec l’ONG Greenforest Alliance. En 2012, Apple est devenue la première technology company à rejoindre la Fair Labor Association. La firme a invité cette organisation à mener des inspections dans les usines de ses sous-traitants et a diligenté ses propres audits, en matière de durée du travail notamment. Foxconn, une compagnie basée à Taïwan, a ainsi été amenée, à la suite d’une visite sur place de Tim Cook, à promettre qu’à partir de juillet 2013 ses employés ne travailleraient plus que 49 heures par semaine, durée maximale fixée par la législation chinoise, et ceci sans diminution de salaire. Cette décision du nouveau CEO a été saluée par Dara O’Rourke, de l’Université de Berkeley, parce que « le patron a admis qu’Apple avait eu un problème ».
On pourrait bien sûr avancer que la RSE n’est qu’un énième avatar de la fable du « marchand avisé » de Kant qui pèse le produit vendu avec rigueur et rend la monnaie avec scrupule, toutes pratiques conformes à la morale, ce qui ne leur confère pas pour autant une « valeur » morale, puisqu’elles concourent à préserver son intérêt, celui de l’attachement de sa clientèle. En fait, il ne s’agit pas ici de qualifier la moralité d’un comportement mais plus pragmatiquement d’en apprécier les effets du point de vue de tiers. L’action, morale ou non, s’évalue alors au regard des standards de comportements et d’attentes légitimes ‑ ou en tout cas socialement partagés (25). Et ce seront in fine les tiers qui finaliseront cette évaluation.
Une autre question que pose la RSE, c’est l’attitude fataliste que l’on pourrait lui reprocher face à l’« absence de lois ». Là encore, une approche pragmatique, sous forme de second best, conduira sans doute à dire qu’il vaut peut-être mieux une soft law — ce qu’elle est — qu’une loi non appliquée ou pas de loi du tout…

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Mais peut-être la nécessité de modération n’est-elle pas une raison assez générale pour justifier d’une éthique. La question du sens que l’on donne ou non à l’économie de marché se pose aussi.
On notera que, depuis l’effondrement des régimes communistes, dans le champ économique, « le capitalisme jouit d’une espèce de quasi-monopole idéologique » (26). Au vu de ses défauts, aussi inévitables que persistants, « le soupçon naît qu’il a vaincu pour rien. (Or) si le capitalisme n’a pas besoin de sens pour fonctionner, les individus, si ! » (27). Cela vaut aussi pour les chefs d’entreprises, ces dernières étant, comme on l’a vu, détentrices d’un pouvoir et donc d’une responsabilité, qui ne peut s’exercer sans poser les questions « pourquoi ?» et « comment ? ». « Nous sommes là dans le domaine de la recherche de sens […] qui doit insérer l’économie de marché dans les autres formes de progrès humain » (28).

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Les quelques considérations reprises dans la présente avaient donc pour objectif de montrer qu’il est souhaitable de voir doter les pratiques de l’économie de marché d’une forme de référentiel éthique, faute de quoi son efficacité de fonctionnement en serait réduite, son développement freiné et, peut-être, l’assurance de la voir exister à long terme questionnée par la perte de sa légitimité sociétale.
Ce référentiel devrait participer de trois « types de justices » : entre les individus, entre les peuples et entre les générations. Les onze « questions » formulées par Bernard Esambert aux décideurs se rangent respectivement dans ces trois catégories et peuvent « valoir programme » pour les travaux planifiés par la Fondation.

Notes : 

(1) On admettra la simplification, que ce titre proposé par l’Académie suggère, de l’assimilation entre économie libérale, économie de marché et capitalisme. Bien sûr, ceci peut donner lieu à débat. Ainsi, et pour caricaturer, « l’économie de marché » de Rawls n’est pas celle des États-Unis…
(2) Banerjee A. et Duflo E., Inequality and Growth: What Can the Data Say?, WP, MIT, 2003.
(3) Cf. Le Monde du 17 juin 2015 et les rapports cités. On se gardera de conclure trop vite sur cette question très complexe des inégalités. Quelles inégalités? De revenus ? Si oui, avant ou après redistribution ? De patrimoine ? Sur quelle période d’évolution ? Quand les inégalités deviennent-elles excessives ? B. Esambert cite opportunément Keynes : « Nous pensons qu’on peut justifier pour des raisons sociales et psychologiques de notables inégalités dans les revenus et les fortunes, mais non des disproportions aussi marquées qu’à l’heure actuelle » (± 1930)…
(4) Jessua C., Histoire de la théorie économique, Paris, PUF, coll. « Économie », 1991.
(5) Keynes J., Les conséquences économiques de la paix, 1919, p. 4 de la traduction française, cité par Combes P.‑P., Mayer T. et Thisse J.‑F., Economic Geography, Princeton University Press, 2008.
(6) Bowles S., Microeconomics: Behavior, Institutions, and Evolution, Princeton University Press, 2006.
(7) Heinrich, Heine et Norenzayan (UBC, Vancouver), « The weirdest people in the world? », Behavioral and Brain Sciences, 2010, 33.2/3.
(8) Proctor, Williamson, de Waal et Brosnan (Georgia State), « Chimpanzees play the ultimatum game », PNAS, 5 février 2013.
(9) « The Use of Knowledge in Society », septembre 1945, cité par René Passet, Les grandes représentations du monde et de l’économie à travers l’histoire, Les liens qui libèrent, 2010, p. 838-840.
(10) Dupuy J.-P., L’avenir de l’économie, Paris, Flammarion, 2012.
(11) « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques », L’Année sociologique, 1923-1924.
(12) Cohen D., La prospérité du vice, Paris, Éditions Albin Michel, 2009.
(13) Dupuy J.-P., Le Nouvel Observateur, 21-27 juin 2012.
(14) Smith A., Théorie des sentiments moraux, Paris, PUF, 1999.
(15) Bauman Z., La vie liquide, édit. Le Rouergue, 2006.
(16) On pensera au slogan de la firme Calvin Klein : « Be yourself ! ». Placer son identité dans des chaussettes ou des tee-shirts peut laisser songeur…
(17) « Le partage, une nouvelle économie ? », Revue Esprit, n° 415, juillet 2015, cité par Le Monde du 17 juillet 2015.
(18) Bauman Z., op. cit.
(19) Eraly A., Quand les mots construisent la réalité, Bruxelles, Académie royale de Belgique, coll. « L’Académie en poche », 2014.
(20) Dieux X., Le marché bien tempéré, Bruxelles, Académie royale de Belgique, coll. « L’Académie en poche », 2014.
(21) Ibid.
(22) Ibid.
(23) Ibid.
(24) D’après Frydman B., Petit manuel pratique de droit global, Bruxelles, Académie royale de Belgique, coll. « L’Académie en poche », 2014.
(25) Lewkowicz G., 7 septembre 2015.
(26) Comte-Sponville A., Le capitalisme est-il moral ?, Paris, Albin Michel, 2004.
(27) Ibid.
(28) de Woot Ph., Faut-il enchaîner Prométhée ?, Paris, Economica, 2005.

Conférence de M. Jean-Pierre HANSEN (lundi 5 octobre 2015)