Conférence de M. Pascal LAMY (lundi 18 avril 2016)

L’Éthique de la globalisation

 

Merci à la Fondation « Éthique et économie » de m’avoir invité à apporter ma contribution à ce cycle que Bertrand Collomb vient de décrire sur l’éthique du libéralisme économique. Comme les initiateurs de cette vaste entreprise, je considère que la globalisation impose une telle recherche. Mais, au-delà d’une éthique du libéralisme, il s’agit, selon moi, de se mettre en quête d’une nouvelle approche universelle de la question des valeurs, d’une « éthique de la globalisation » de nature à justifier dans l’avenir nos choix individuels et collectifs. Je vais tenter de démontrer en quoi cette éthique globale s’avère nécessaire. Puis d’exposer pourquoi cette voie est ardue. Enfin de proposer quelques pistes à explorer et quelques principes à définir pour avancer dans cette direction, dans une démarche plus pragmatique que théorique. J’espère que les mânes de cette auguste maison ne me tiendront pas rigueur de cette approche itérative et concrète.

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Les questions du bien commun, du sort de la Cité universelle sont vieilles comme la Philosophie, comme la Morale, comme le Droit, et comme la Religion. Si on tente de retracer à grands traits l’histoire de la pensée qui a nourri ce qui s’apparente à une morale universelle, deux grands courants se dessinent : l’approche westphalienne suivie de l’approche cosmopolitique.

L’approche westphalienne aborde la question de la morale universelle à travers celle de l’éthique des relations internationales qui se nouent entre les États nations souverains. Ils constituent des blocs éthiques homogènes qui s’articulent entre eux comme des molécules, libres de contracter ou non telle ou telle obligation, selon le vieux principe du « cujus regio ejus religio ». Cette morale universelle s’exerce dans le cadre d’espaces moraux séparés juxtaposés, y compris, par exemple, pour construire une morale de la guerre. Dans le monde westphalien, il fallait disposer d’une éthique de la guerre qui a d’ailleurs suscité des grandes controverses philosophiques et juridiques, par exemple sur la notion de « guerre juste « .

Il y a, plus tard, l’approche cosmopolitique, de Kant à Habermas qui retourne aux sources de principes déjà énoncés par Confucius dont l’enseignement prônait un droit naturel, une sorte de morale collective, et une morale universelle qui ne transite pas par l’État. Il a inspiré Kant pour sa morale universelle sans Wolkenstadt qui ne passe pas nécessairement par le truchement de la souveraineté. Cette idée se retrouve dans la doctrine sociale de l’Église catholique, de Rerum Novarumde Léon XIIIà Caritas in Veritate de Benoit XVI, doctrine qui apparut au moment de la révolution industrielle, qui s’est poursuivie en droit fil jusqu’à nos jours, et qui s’est nourrie de la pensée jésuite. Benoit XVI lui-même, qui ne s’est pourtant pas illustré par l’audace de ses opinions, énonçait que le monde avait besoin d’une autorité morale universelle pour que règne un certain ordre éthique.

Ce sont les deux grands conflits mondiaux catastrophiques qui ont créé les circonstances favorables à la convergence de ces deux courants vers une approche intermédiaire, celle du droit international ou, encore, celle des Nations Unies. La partie du droit international que les juristes nomment jus cogens pose des principes supérieurs à l’expression de la volonté des États souverains. Ce ne sont pas, pour autant, des normes éthiques. Ces principes qui établissent, par exemple, le caractère illicite d’un génocide, ou le fait que « pacta sunt servanda » sont importants mais ils se réfèrent à des procédures et à des méthodes, plutôt qu’à des valeurs en tant que telles. L’énoncé le plus complet et le plus varié de l’expression de cette convergence se trouve dans le système des Nations Unies après sa création à l’issue de la deuxième guerre mondiale et dans ses évolutions successives, à commencer par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 dont nous savons ce qu’elle doit à l’opiniâtreté d’Eleanor Roosevelt et qui décrète les valeurs positives à promouvoir – la liberté, l’égalité, la sûreté, la propriété, la justice, l’hospitalité parmi d’autres- et les antivaleurs à combattre – l’arbitraire, la discrimination, la torture- .

Se sont ajoutés ensuite ce qu’on appelle ces covenants à cette Déclaration Universelle des Droits de l’Homme qui incarnent ces valeurs en termes de droits économiques et sociaux: la santé, le logement, la culture, le travail.

Ce corpus existant, auquel on se réfère si souvent, constitue-t-il une éthique universelle ? Non, à mon sens et pour au moins deux raisons.

D’abord, je fais mien le postulat de Stanley Hoffmann selon qui « il ne suffit pas de désigner un concept par le même vocable pour parler de la même chose. » Cette théorie s’applique à bon nombre d’expressions en vogue sur lesquelles tout le monde feint de s’accorder alors qu’elles donnent lieu à des interprétations fort diverses, selon le lieu où elle est proférée: « il faut promouvoir un « travail décent » ou encore « un développement soutenable » : les qualificatifs de décent et de soutenable donnent lieu, dans la réalité, à des traductions et des applications à géométrie très variable. La Chine peut bloquer l’accès à internet au nom de sa propre interprétation de la Déclaration des Droits de l’Homme et d’autres invoquer l’atteinte au respect de la religion pour imposer l’interdiction des caricatures du prophète.

Ensuite parce qu’il suffit de mettre en regard ce que la Déclaration des Droits de l’Homme préconise en termes de droits économiques et sociaux et la réalité de cette planète en ces domaines pour mesurer le gouffre qui les sépare. On pourrait être tenté de s’associer à ce qu’a écrit Stephen D. Krasner : « ce principe qui consiste à baser des droits moraux, globaux, sur un principe de souveraineté, n’est finalement pas autre chose qu’une hypocrisie organisée ». Tout ceci tend à prouver à quel point la question d’un système de valeurs morales, d’une « éthique de la globalisation » se pose désormais de manière inéluctable. Au-delà des résistances et des traditions, l’échelle du bien commun qui s’impose désormais est celle de la planète, comme Paul Valéry l’avait pressenti à l’aube du XXe siècle et qui n’a pas été démenti par la suite des événements.

Je me limiterai à illustrer cette nécessité par cinq arguments de nature contemporaine.

D’abord, la globalisation qui jette des ponts entre les systèmes économiques, les systèmes de production de biens et de services, mais aussi entre les systèmes sociaux et sociétaux et devrait donc rapprocher également les systèmes politiques. Nous connaissons bien le moteur de cette évolution, la technologie dont l’effet écrase la distance, et donc les coûts de la distance. L’un des effets les plus visibles et probablement les plus efficaces mais aussi les plus perturbateurs de la globalisation, est l’échange international. Au cours de ces vingt ou trente dernières années, j’ai assisté au passage du vieux monde où l’obstacle à l’échange avait pour objet de protéger les producteurs de la concurrence étrangère – les droits de douane, les subventions – au nouveau monde où l’essentiel des obstacles à l’échange vise à protéger les consommateurs. De l’ancien monde de la protection au nouveau monde de la précaution. Pour être plus précis, l’obstacle à l’échange ne provient pas de la mesure elle-même, mais de la différence dans le niveau de la précaution et dans la manière dont il est administré. Par exemple, ce sont les questions des organismes génétiquement modifiés ou de la protection des données privées qui obéissent à des règles très différentes de part et d’autre de l’Atlantique qui font l’objet de nombreux débats dans le cadre de la négociation du Traité Transatlantique. La question du bien-être des animaux et des conditions dans lesquelles ils sont tués, régies par des critères anthro-politiques, spirituels, religieux, culturels différents, sont une parfaite illustration du choc des systèmes de valeurs qui ne sont plus cloisonnés comme au temps où la globalisation demeurait partielle. La force, la taille, la vitesse de la phase actuelle de la globalisation, qui n’est d’ailleurs pas la dernière, nous oblige à relier les différences dans le domaine de la précaution aux divergences culturelles.

Nous n’aurions pas vu, auparavant, d’activistes australiens empêcher l’exportation de bovins sur pied vers l’Indonésie sous prétexte que ce pays pratique l’abattage selon le rite hallal. Les traditions et l’échelle des valeurs entre le bien et le mal antagonistes s’entrechoquent.

Viennent ensuite les excès de la globalisation qui posent des problèmes moraux d’autant plus choquants – qu’il s’agisse des inégalités, des migrations forcées, des dommages environnementaux, du crime ou du terrorisme- qu’ils sont maintenant connus du monde entier. Bertrand Collomb rappelait tout à l’heure, à juste titre, qu’Adam Smith fut moraliste autant qu’économiste. Nous voici de retour aux sources.

Troisième raison pour laquelle nous ne pourrons échapper à la nécessité de trouver une voie vers l’éthique de la globalisation : la désoccidentalisation du monde qui est à l’œuvre. Depuis la période des Lumières et la révolution industrielle jusqu’à nos jours, ce monde a été dominé par la pensée occidentale alors qu’il existe bien d’autres systèmes de pensée. Ces cultures que l’ordre colonial avait assujetties et occultées, par exemple en Asie et en Afrique, ressurgissent aujourd’hui et s’imposent avec le poids croissant de leur démographie et de leur économie.

Quatrième raison : c’est la diversification des acteurs de la vie internationale et de la scène globale. L’époque de Grotius ou de Metternich où l’État nation avait le monopole de la relation internationale est désormais révolue parce qu’aujourd’hui des entreprises et des organes de la société civile, fort bien organisées au niveau global ont fait irruption sur la scène internationale. Des organisations comme WWF, OXFAM ou Médecins sans frontières n’ont rien à envier à des entreprises multinationales comme General Electric, Danone ou Ali baba qui se conduisent en principe conformément à leurs propres déclarations de valeurs. Danone, par exemple, qui revendique la responsabilité sociale des entreprises, a exporté en Égypte, au Mexique, au Bangladesh, ou en Afrique du Nord, ses valeurs humanistes spécifiques, dans la gestion des ressources humaines, la formation, l’éducation, les droits des salariés, la concertation avec les syndicats, et désormais la soutenabilité environnementale.

Enfin, cinquième raison : à plus ou moins brève échéance les chercheurs, les moralistes, les politiques seront confrontés à un monde où les progrès scientifiques vont toucher, à l’essence du vivant, à l’espèce sapiens. L’ingénierie génétique, l’homme augmenté, l’allongement de la durée de la vie vont poser des problèmes éthiques inédits à l’échelle planétaire puisque la science existe pour tous, même si ses progrès ne sont pas accessibles à l’ensemble de l’humanité. Question morale dont l’importance va, elle aussi, s’imposer dans l’avenir.

Pour toutes ces raisons, nous assistons donc, je crois, au déclin programmé de l’École westphalienne et à la montée en puissance de l’École cosmopolitique qui, probablement, prendra le dessus.

Nécessaire, cette voie n’en est pas pour le moins ardue, comme le démontrent les difficultés auxquelles ont été confrontées toutes les d’initiatives menées depuis une vingtaine d’années pour faire progresser l’idée d’une éthique de la globalisation. Ce que Le théologien Hans Küng a proposé dans  » Global ethic for Global politics and economics » a inspiré indirectement beaucoup des propositions que j’ai faites dans le rapport de l’Oxford Martin School en 2013. La Fondation de Sean Cleary, la Future World Foundation travaille sur les questions de gouvernance et particulièrement sur le volet « valeurs ». Gordon Brown vient de publier avec New York University le rapport d’une commission de sages « globaux » sur l’actualisation d’une Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. La Charte de la Terre fut élaborée par les Nations Unies entre 1980 et 2000. Citons aussi la Déclaration des Droits et des responsabilités des Citoyens du monde par l’UNESCO. Sans oublier de mentionner le texte publié en 2013 par le Comité Central du Parti Communiste Chinois qui recense la liste des valeurs que les media chinois sont instamment priés de promouvoir auprès des citoyens pour leur édification. Cette profusion de recherches très diverses, achevées ou en cours d’élaboration, si elle confirme la nécessité de cette quête, témoigne aussi d’une certaine confusion. Elles achoppent toutes sur les mêmes écueils tels que, les limites de l’appartenance, les risques de l’uniformité, les dangers du relativisme, la nécessité du politique.

Sur les limites de l’appartenance, je ne m’attarde pas sauf pour commenter ce vocable abusif de  » communauté internationale » dont on se délecte dans la sphère des Nations Unies. Le désir, fondé, d’une communauté internationale ne suffit pas pour lui donner corps. Une Communauté internationale qui justifierait une agrégation et un respect de valeurs n’existe pas, pour la simple raison que, quoiqu’en pense Habermas, nous ne sommes pas des Citoyens du Monde. Un certain nombre d’entre nous prétendent à ce statut et l’ont sans doute acquis, mais cette aspiration n’est pas la plus communément partagée. La légitimité d’un système de valeurs provient, pour l’essentiel, du sentiment que nous appartenons à un espace humain qui pratique ce système de valeurs. Or la légitimité, – nous en faisons tous l’expérience – est une fonction exponentielle de la proximité. Aussi longtemps que le Citoyen du Monde ne sera qu’une identité lointaine, notre quête d’une éthique globale restera largement utopique, ce qui ne suffit pas à la condamner.

De nombreux moralistes anciens et contemporains ont souligné les risques de l’uniformité. Un monde où règnerait une vérité, seule et unique, ne pourrait advenir qu’au prix de conversions forcées et provoquerait sursauts identitaires violents et résurgences fondamentalistes brutales.

Mais les sursauts identitaires peuvent aussi être produits autant par le relativisme complet :   s’il n’y pas de vérité absolue, ni de vérité relative, on voit mal quel sens donner à un ordre qu’il soit social, politique ou mondial.

L’énumération de quelques-uns des dangers jalonnant cette voie démontre, à mon sens, la nécessité de l’intervention du politique qui énonce des valeurs, mais surtout qui arbitre entre ces valeurs, dans l’acception que donnent à ce terme les peintres, les musiciens, et les physiciens: un poids différent. Sans doute est-ce le fondement idéologique de la maison qui nous accueille aujourd’hui : l’Académie des Sciences Morales ET Politiques!

Un militant pour le bien-être des animaux manifestera lundi, puis il défilera mardi en faveur du développement. Mercredi, ce défenseur de bonnes causes devra se demander si la promotion du bien-être animal est compatible avec celui du développement et s’il peut faire l’économie d’une démarche politique qui consiste à hiérarchiser ses préférences en leur affectant des coefficients. C’est ainsi qu’on peut définir une démocratie, la forme la plus légitime selon laquelle des préférences individuelles s’agrègent pour s’exprimer dans des choix collectifs.

Il faut donc rechercher une échelle de valeurs moins indéfinie que celle qui s’exprime dans l’ensemble des systèmes sans toutefois tendre vers une standardisation globale qui risquerait de déclencher un retour du tribal. Voie étroite, convenons-en. Et qui promet bien des débats.

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Avant d’envisager ces rivages escarpés à venir, ceux des fondements d’une éthique de la globalisation, il me semble souhaitable de passer par une étape intermédiaire et rechercher une convergence éclairée des sagesses sur l’essentiel, si tant est que l’on puisse s’accorder sur ce qu’est l’essentiel lorsqu’il est question de valeurs ou de contre valeurs. C’est une gageure que je n’hésite pas à relever en me référant à l’article 1 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme stipulant que  » tous les hommes naissent libres et égaux en dignité et en droit ». A ce stade, mon audace ne parait pas démesurée.  » Libres et égaux » : nous sommes tous en faveur de la liberté et de l’égalité. Oui, mais à quelle hauteur, à quel degré, dans quelles proportions ? De combien affectons-nous la liberté pour l’égalité et de combien affectons-nous l’égalité pour la liberté? Nous avons tous été confrontés, un jour ou l’autre, à ce dilemme crucial, à ce choix entre égalité et liberté. Et nous le savons, c’est à la Justice de placer le curseur. Lorsque la Justice a dans les plateaux de sa balance, l’égalité et la liberté, son fléau ne se place jamais au centre mais penche tantôt à gauche, tantôt à droite. Là se trouve le point sur lequel cette convergence doit situer l’essentiel: combien pour combien d’égalité et de liberté. La justice est un concept universel qui se retrouve dans toutes les religions, dans toutes les traditions monothéistes et même dans l’animisme et le confucianisme. Les 17 objectifs du développement durable adoptés par les Nations Unies en septembre 2015, contiennent une grille, certes implicite, de valeurs et notamment avec une pondération qui varie selon les objectifs retenus, entre l’égalité et la liberté.

La convergence se fait aussi sur le principe de subsidiarité cher à Saint Thomas d’Aquin et à Althusius, vieux principe du fédéralisme qui consiste à faire le départ entre les préférences collectives qu’il convient d’agréger et le reste qui doit demeurer, pour des raisons de légitimité, de l’ordre de la proximité. Une fois posé le principe de la subsidiarité comme crucial pour l’hygiène institutionnelle, on retombe de nouveau sur l’épineux problème de la pondération. Prenons deux exemples : Tous les économistes s’accordent pour dénoncer et démontrer l’absurdité économique de la prohibition de la drogue. Or, jusqu’à présent les valeurs fondant le raisonnement des économistes ont été préemptées par d’autres valeurs. Dans ce cas, la subsidiarité joue en faveur de la proximité et au détriment d’un raisonnement économique plus global. Autre exemple avec la peine de mort qui parait une fracture irréductible dans nos valeurs, et cependant nous acceptons de vivre dans un monde où certains pays tuent leurs citoyens en fonction de leur législation pénale et d’autres le refusent.

La convergence devrait se faire aussi autour du principe de la diversité dont nous, Européens, sommes familiers. « L’unité dans la diversité », n’est-elle pas notre devise, dont l’oxymore ne doit pas nous décourager. Diversité des acteurs, des pratiques, des démarches; diversité du chemin que nous emprunterons pour atteindre le but ultime de cette quête.

Enfin, dernier point, le plus immédiat, le plus pratique, et sans doute, le moins controversé sur lequel nous devons nous retrouver, il s’agit du principe de connaissance, corollaire de la curiosité. D’après mon expérience du système européen et du système international, la connaissance consiste à comprendre pourquoi mes valeurs ne sont pas celles de l’autre, ce qui nous fait parcourir, sans trop de difficultés théoriques, les deux tiers du chemin qui peut mener à la convergence. Laissons de côté pour l’instant le troisième tiers où il s’agit de savoir s’il faut converger, où, comment et combien. Cet exercice de connaissance qui requiert un goût de l’investigation, de l’apprentissage et de la compréhension, dans lequel l’humanité d’aujourd’hui est peu versée, se révèle pourtant extrêmement utile, malgré ses difficultés propres. Si vous êtes occidental et intéressé par la pensée chinoise, le nombre d’ouvrages lisibles et disponibles sur le marché est plus que restreint. J’ai toujours été frappé de l’incroyable niveau de connaissance que les Asiatiques, – les Japonais, comme les Chinois ou d’autres– ont de notre civilisation en comparaison de l’insondable ignorance que j’ai de la leur, en dépit du bon niveau d’éducation que j’ai reçu. Il me semble urgent de remédier à cette asymétrie dans la connaissance de l’autre dont l’Europe, d’ailleurs, n’a pas l’apanage. Dans la démarche que je suggère, celle de la convergence éclairée des sagesses, le terme sur lequel je mets l’accent n’est pas sur celui de convergence ni celui de sagesse, mais sur celui d’éclairée.

Chercher à comprendre et à connaitre est essentiel pour que le chemin que je suggère mène quelque part.

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Je conclurai par trois considérations.

La première : à supposer que nous nous entendions sur un certain nombre de convergences qui pourraient conduire, un jour, à une éthique de la globalisation, nous devrons nous doter d’un dispositif institutionnel. Une valeur en soi, c’est bel et bon, mais une valeur qui ne sait pas devenir du droit, reste fort éloignée. Pour qu’une valeur devienne du droit, il faut une prescription, il faut un code et il faut un juge qui fasse respecter un code de valeurs commun.

La Communauté internationale dont je disais plus tôt qu’elle n’avait pas d’existence véritable a tout de même franchi un pas considérable au milieu des années 90 avec la création de la Cour criminelle internationale qui institue un juge au-dessus du souverain. La réalité de son fonctionnement lui retire, certes, une grande part de sa légitimité dans la mesure où beaucoup d’états majeurs de cette planète n’ont pas ratifié le traité qui fonde cette cour internationale et qu’elle s’est jusqu’à présent limitée à juger principalement des coupables africains. On ne peut abandonner, pour autant, au nom de la recherche de valeurs, la recherche d’institutions qui les font vivre.

La seconde concerne l’intégration régionale, comme processus d’agrégation des valeurs par la proximité. Qu’il s’agisse des sous-ensembles africains, de l’Amérique centrale, ou même des six pays de l’ASEAN, il y a là un pas intermédiaire vers le global prometteur, comme nous, Européens, le savons. Mais nous, Européens, savons aussi désormais que le plomb de l’économie ne se transforme pas aussi aisément en or de la politique que l’espéraient les Pères Fondateurs.

La troisième pour rappeler la raison d’être de cette éthique que nous cherchons: il s’agit de diminuer les tensions, les frustrations, les conflits. Commençons donc par le début, en reconnaissant que la source principale de la majorité des conflits et des tensions qui nous menacent, reste d’ordre économique, social et maintenant écologique. Ce sont ces réalités essentielles que nous devons prendre en compte avant d’entamer toute discussion philosophique.

Car, comme l’a écrit Stanley Hoffman, » la justice définit la condition sociale comme la mort définit la condition humaine ».

Conférence de M. Pascal LAMY (lundi 18 avril 2016)

Conférence de M. Michel Camdessus (lundi 7 mars 2016)

Après la crise. Vers une éthique économique pour le 21e siècle.

 

(Attention: la qualité sonore des deux premières minutes est médiocre)

 

Monsieur le Président,

J’ai été particulièrement honoré de votre invitation à prendre part à vos réflexions sur ce que devrait être, au lendemain d’une crise marquée par de lourds manquements à des principes éthiques fondamentaux, le cheminement vers l’adoption d’un code éthique pour une économie de liberté pour les décennies qui viennent. Vous m’avez fait aussi la grande confiance de m’offrir le choix du thème plus précis de mon intervention. Cette libre réflexion m’a amené à une première évidence : il serait vain de tenter d’identifier les principes d’un tel code, voire même de proposer une mise à jour des principes qui ont été oubliés ou piétinés au cours des décennies qui ont précédé la crise, sans se livrer d’abord à un exercice prospectif, fut-il sommaire, pour identifier les défis majeurs auxquels l’humanité sera exposée demain. C’est en effet pour ce monde-là qu’il nous faut travailler, partager nos expériences et, à cette lumière vacillante, rechercher les fondements éthiques, les valeurs de base d’un vivre ensemble dans une économie planétaire de liberté.

Restera alors à aborder une question capitale et dès maintenant urgente : quelles initiatives pourrait-on prendre pour que ces valeurs et le code universel d’éthique économique qu’elles pourraient inspirer aient quelques chances de prévaloir ?

Ce sont là des questions que j’ai cent fois débattues avec notre ami, Michel Albert. Il m’a aidé à les clarifier et à les formuler, comme il savait le faire mieux que personne. Sa pensée ne m’a pas quitté pendant la préparation de cette intervention ; je ne pouvais manquer de vous le dire.

Comme je viens de vous le suggérer, un coup d’œil d’abord sur le monde qui vient.

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De quoi le monde de demain sera-t-il fait ?

Le monde qui vient nous fait peur, en particulier à nous autres citoyens de l’Europe et de ce vieux pays : bon nombre de nos concitoyens craignent de voir leurs enfants et petits-enfants exposés à une vie plus difficile que la nôtre. Pourtant, un regard sur les scénarios que nous présentent les prospectivistes et les tendances lourdes qu’ils identifient ne suffit pas à justifier cette peur ; il invite, en revanche, à identifier tous les domaines où une action résolue, obéissant à des principes éthiques plus largement admis, pourrait permettre d’infléchir notre avenir vers un développement durable, dans une certaine prospérité et cette « vie bonne » que préconisait Ricœur « avec et pour les autres dans des institutions justes ». Notre ambition ne peut être moindre, à moins d’écouter Candide et de préférer cultiver notre jardin.

Certains think tanks parmi les plus reconnus (1) – y compris en France, le CEPII – se sont risqués à proposer des scénarios de ce que pourrait être l’économie mondiale à l’horizon 2050 – horizon d’à peine plus d’une trentaine d’années – qui me semble pertinent pour une réflexion sur un code d’éthique. Tournons-nous vers ces scénarios. Entre des scénarios optimistes et pessimistes, le scenario central de l’organisme qui nous livre l’évaluation la plus récente – l’Emerging Markets Forum de Washington – nous annonce une économie mondiale en croissance moyenne entre 2015 et 2050 au taux de 3,1 %, 2 % pour les pays avancés, 4 % pour les pays en développement et émergents. Nous sommes donc – toute catastrophe majeure étant, par construction, exclue (guerre nucléaire mondiale, effondrement global de l’économie de marché) – dans un scénario de poursuite de la croissance globale à un rythme un peu ralenti mais peu éloigné de celui des dernières décennies. Aucune chance n’est laissée aux phantasmes de décroissance que certains de nos contemporains se complaisent pourtant à continuer d’entretenir.

J’ouvre ici une brève digression. Écarter d’un revers de main l’hypothèse catastrophique peut être vu comme un choix discutable car de bons esprits peuvent tenir une apocalypse pour quasiment inéluctable en dehors du choix de ce puissant sursaut éthique qu’ils tiennent pour utopique et que je vais tout de même vous proposer ce soir. Je vous renvoie sur ce point à la « Brève histoire de l’avenir » de Jacques Attali qu’une belle exposition vient d’illustrer au Louvre.

Une autre indication fournie par ce scénario central doit être présente à nos réflexions. Un écart très important subsiste donc entre le taux de croissance des pays en développement et émergents et celui des pays avancés : 4 % pour les premiers, 2 % pour les seconds. Ajoutons que dans ce dernier groupe, l’écart devrait se maintenir entre le taux de croissance des États-Unis et celui de l’Europe, renvoyant aux calendes grecques – je le dis avec mélancolie – la réalisation du rêve des hommes de ma génération de nous voir un jour rattraper les États-Unis. Mais toute honte bue, reconnaissons-le, l’essentiel n’est pas dans ces scenarios. Il est plutôt dans une dizaine de tendances lourdes (d’hyper-tendances, pourrait-on dire) qu’ils soulignent et qui se font de plus en plus évidentes sous nos yeux dont l’entrecroisement, le jeu réciproque, la fertilisation mutuelle ou les conflits devraient, comme les fils sur un métier tissent une tapisserie, définir le visage du monde qui vient. Permettez-moi de les énumérer rapidement avant de m’arrêter à certaines d’entre elles.

Sur la première tendance lourde, les auteurs de ces scénarios ne s’arrêtent guère comme si elle allait de soi. C’est le maintien au plan mondial, dans le formidable maelstrom global que nous allons voir se dessiner, d’un consensus essentiel sur le principe, vaille que vaille généralisé, d’une économie de liberté. Certes, celle-ci pourra présenter des visages assez divers, mais la grande majorité des pays devraient se garder des deux périls d’un laisser-faire échevelé et du retour du dirigisme étatique. À moins d’un bouleversement radical, une économie d’entreprise libre devrait continuer d’être reconnue comme le cadre favorable à l’optimisation du développement ; mais dire économie de liberté ne signifie pas économie sans règles. Nous allons y revenir.

Au-delà de cet élément de permanence, j’en viens aux autres dix hyper-tendances, ces sortes de lames de fond qui se forment à l’horizon et qui vont nous faire changer d’époque.

  1. L’évolution démographique d’abord – La petite aiguille de la montre disait Sauvy : une population mondiale vieillissante hyper-connectée pour le meilleur et le pire et migrante… Elle atteindrait 9,7 milliards d’habitants en 2050 ; l’Afrique – dont la population ferait plus que doubler d’ici là pour atteindre plus de 2 milliards d’habitants et serait loin de se stabiliser – demeurant pour longtemps, à nos portes, le continent de la jeunesse de ce monde ;
  2. Une urbanisation mondiale galopante ;
  3. Un commerce mondial de plus en plus intégré ;
  4. Des marchés financiers mondiaux eux aussi de plus en plus intégrés mais exposés à une croissante instabilité ;
  5. L’émergence universelle de classes moyennes porteuses de nouvelles valeurs et de nouvelles aspirations ; elles s’étendraient à 84 % de la population mondiale ;
  6. La concurrence plus intense pour l’accès à des ressources naturelles dont la finitude s’affirmerait de plus en plus ;
  7. Les menaces du changement climatique ;
  8. De formidables percées technologiques ;
  9. Un glissement tectonique vers l’Est des centres mondiaux d’influence et de pouvoir ;
  10. Le rôle d’acteurs non étatiques menaçant par leur violence la sécurité globale.

Tous ces facteurs sont à l’œuvre et pour ces derniers en particulier, ils sont déjà à l’œuvre dans cette sorte de guerre civile qui a commencé à déstabiliser le « village planétaire ». Tous ces facteurs vont gagner en intensité ; se nouant entre eux, ils nous font entrer dans un autre monde ; nous y trouverons une multiplicité de défis, mais aussi de chances. Commençons par celles-ci puisque nos peurs risquent de nous empêcher de les voir, avant de nous arrêter aux défis qui nous attendent. Oui, des chances sont devant nous :

  • Amélioration de la condition matérielle des hommes qui passent en très grande majorité de la pauvreté au niveau de vie des classes moyennes. Lorsque l’ensemble classes moyennes et classes supérieures s’élève à 84 % de la population mondiale, contre plus de la moitié aujourd’hui, la face-même du monde est déjà changée. Il nous est ainsi annoncé qu’en moyenne 84 pays à travers le monde connaîtront en 2050 le niveau de vie actuel, certes loin d’être pleinement enviable, des pays d’Europe du Sud ;
  • Formidables avancées que permettrait la réalisation des objectifs de développement durable pour 2030 sur lesquels la plupart des pays du monde vient de s’engager en septembre dernier ; je rappelle les premiers :
  • Élimination de la pauvreté, partout dans le monde ;
  • Élimination de la faim et de la malnutrition ;
  • Accès aux moyens de vivre une vie saine ;
  • Chances d’une éducation de qualité rendue accessible à tous, tout comme les opportunités de formation professionnelle tout au long de la vie ;
  • Accès à l’eau potable et à son assainissement ;
  • Accès à des services énergétiques fiables…

Ce ne sont que les premiers objectifs d’une liste – à mon avis trop longue – de dix-sept.

Rêve que tout cela me direz-vous ? Non, mais même si tous ces objectifs ne sont pas atteints en 2030, ils tracent une trajectoire et demeurent plausibles ; il est remarquable qu’après les résultats en demi-teinte des objectifs du millénaire, 195 pays du monde aient décidé de les faire leurs, s’engageant pour cela dans un effort collectif pour réunir les ressources de financement nécessaires.

Ajoutons à cela d’autres chances ouvertes par les avancées scientifiques et technologiques qui ne sont pas sans péril pour l’humanité mais dont certaines dépassent aujourd’hui nos imaginations, dans les domaines de la santé, de l’énergie, de l’utilisation plus rationnelle des ressources disponibles, etc.

Chances aussi – si les hommes parviennent à la maîtriser – de l’urbanisation. Les immenses conurbations de demain nous effraient, mais pourquoi oublierions-nous que la ville est la mère des civilisations ? Pourquoi demain ne joueraient-elles pas le même rôle qu’hier, au lieu de n’être qu’un bouillon de culture, de révoltes, de crimes et de violence ? Chances, enfin, comme l’histoire en a donné bien des exemples, d’avancées avec le développement et les aspirations des classes moyennes vers la démocratie et l’État de droit.

Chances réelles que tout cela mais intimement mêlées à des risques et à des défis immenses qu’un code éthique devrait nous aider à affronter. Arrêtons-nous donc maintenant à ces risques et défis.

Ils sautent aux yeux. Le premier va sans dire : c’est la nécessité de maintenir dans un monde en perpétuel bouleversement le rythme de progrès jugé possible mais reposant sur des hypothèses de conduite raisonnable des politiques économiques. Cela n’est nullement acquis. Les sirènes du populisme et de la facilité ne seront pas moins séduisantes demain qu’elles ne le sont aujourd’hui. Le progrès économique risque donc d’être pour le moins cahotant, même si nous savons qu’au cours des vingt dernières années, le monde émergent et en développement a connu des progrès continuels dans la conduite des politiques économiques. L’expérience de leur succès pourrait rendre plus difficile le retour à des politiques d’inspiration populiste ou protectionniste dont les résultats désastreux sont maintenant bien connus.

Autre défi, celui de dégager les ressources budgétaires et d’épargne nécessaires pour que les pays en développement puissent prendre leur part, pour eux gigantesque, dans le financement des dépenses requises pour la réalisation des objectifs, alors que la poussée démographique continuera d’accroître leurs charges dans tant de domaines : éducation, formation professionnelle, santé, création d’emplois, etc.

Défi immense mais défi aggravé par la tendance constante depuis trois décennies à l’amplification des inégalités dans la distribution des revenus. Elle est l’obstacle majeur au développement des pays pauvres et elle peut être partout à l’origine de tensions sociales déstabilisatrices. Si les pouvoirs publics ne se sentaient pas en mesure d’adopter des modalités plus équitables de distribution des revenus et de dégager les ressources nécessaires pour répondre aux objectifs en matière d’éducation, de santé et d’équipements collectifs urbains, le risque d’explosions sociales serait grand. Ce n’est, en effet, qu’au prix de tels programmes que l’urbanisation pourra tenir ses promesses de progrès humain.

Ajoutons à cela ces autres défis qui se dressent devant la communauté internationale tout entière :

  • Défis des flux migratoires – ai-je besoin d’insister à ce propos ? – et avec eux l’urgence de la mise en place de politiques responsables d’accueil des migrants économiques et climatiques, au-delà des réfugiés accueillis aujourd’hui. Même si le développement de l’Afrique s’effectue à un rythme satisfaisant, sa pression migratoire continuera de constituer un défi permanent pour l’Europe, très probablement supérieur à celui qu’elle connaît aujourd’hui.
  • Défis de risques de compétition pour des ressources naturelles en voie d’épuisement – Nous en percevons très mal encore les contours sans pourtant pouvoir mettre en doute leur gravité. Les chiffres bruts le montrent d’évidence : comment pourrait-on faire face à la pression exercée sur les ressources naturelles de la planète si les 3 à 4 milliards supplémentaires de membres des classes moyennes venaient – comme ils en auront probablement le désir – à adopter le modèle de consommation actuel des classes moyennes occidentales ? Il y faudrait, nous dit-on, plusieurs planètes. Comment pourraient alors s’ajuster l’offre et la demande ? Ne risque-t-on pas des conflits sérieux devant la rareté de ressources essentielles ?
  • Le changement climatique risque d’aggraver ce problème. Cette immense et universelle menace pèse plus particulièrement sur les populations les plus pauvres d’Afrique et d’Asie, et il n’est pas certain que même une application intégrale des conclusions de la COP 21 lui apporte une réponse suffisante. La question d’une réduction drastique de l’empreinte carbone et donc de changements radicaux dans les modes de vie des pays avancés comme des grands pays émergents se trouve donc posée.
  • Défis posés aussi par l’intégration de plus en plus étroite des économies et des marchés financiers – Elle appelle de toute évidence une réforme profonde de l’OMC et du système monétaire international. De leur côté, les lourdes menaces que les « acteurs non étatiques » font peser sur la sécurité collective appellent aussi une réforme des Nations Unies : dans tous ces domaines où le manque d’un leadership mondial se fait de plus en plus ressentir, la communauté internationale se trouve interpelée et appelée à un sursaut de responsabilité pour se doter d’instruments de gouvernance reflétant intégralement au plan multilatéral le nouveau partage de la puissance économique et politique et donc garantissant aux pays en développement et émergents la place qu’ils méritent dans les enceintes où se décide l’avenir du monde. On répondrait ainsi aux défis soulevés par le glissement tectonique du centre de gravité économique du monde: conséquence logique des progrès fulgurants amorcés par l’Asie au cours des dernières décennies qui ralentissent avec leur avancée vers le stade de maturité économique mais qui se poursuivront. Dès 2050, l’Asie produira 50 % du PIB mondial ; le monde deviendra multipolaire et ses trois premières puissances seront dans cet ordre : la Chine, l’Inde, les États-Unis. Disons-le d’une façon peut-être trop familière, nos « G » 7, 8, 10, 20, 77… ne seront plus ce qu’ils étaient. Sauf en cas de réussite d’une Europe politique et, à travers elle, la France ne ferait plus partie des plus importants d’entre ces groupes.

Voilà donc les immenses chantiers qui attendent la communauté internationale et que, dans une certaine mesure, nous vivons déjà à un moment où, non seulement la planète insuffisamment ou mal régulée semble menacée de devenir un champ de bataille économique mais où chacun peut déplorer une double carence sur laquelle doit porter maintenant notre réflexion : celle d’un code éthique économique universel et celle d’un leadership mondial. Or il est vital d’y pourvoir si l’on veut que de fragiles promesses soient tenues et soit évité le chaos qui pourrait sanctionner l’inaction collective.

Comment y parvenir, avant que ce soit une nouvelle crise plus cruelle encore que les précédentes qui nous impose quelques changements ?

***

Que faire ?

À la vieille question de Lénine, il nous faut répondre ici en nous arrêtant à deux éléments structurants d’une communauté économique mondiale viable : son code d’éthique et sa gouvernance.

  1. Pour une éthique économique universelle

Pour un monde en marche vers une unité économique de plus en plus étroite, le simple bon ordre des échanges, mais surtout plus largement l’harmonie tellement valorisée par les cultures asiatiques des relations à tous les niveaux, appellent l’adoption d’une éthique économique universelle. Ce serait une immense affaire ! Pour aboutir, elle devra évidemment être menée à partir des grands systèmes de valeurs mondiaux, sans qu’aucun de leurs porte-paroles et notamment pas les tenants de nos valeurs occidentales puissent prétendre l’imposer leurs vues aux autres. Mais s’entendre sur quoi ? Pendant et depuis les années que j’ai passées dans les allées des organisations mondiales, je n’ai cessé de m’interroger et d’interroger mes interlocuteurs, souvent de bon ou du plus haut niveau, à ce propos. Je conserve de ces échanges quelques observations importantes. La première est que cette préoccupation est probablement plus répandue qu’on ne serait porté à le croire. Une autre est que la plupart pourraient s’accorder sur le primat non négociable du respect de la dignité de l’homme parce qu’il est homme et sur trois principes : la justice, la solidarité et le sens d’une responsabilité commune pour un bien public global. Il resterait à s’entendre sur leur contenu plus précis dans les différentes cultures mais c’est sur eux qu’un tel code pourrait être construit.

La justice, l’homme la revendique dès sa petite enfance et les sondages nous le disent (2) : 71 % des personnes interrogées pensent, par exemple, que la société française est injuste. La justice continue d’être bafouée presque partout et l’économie contemporaine est comme marquée par un biais qui fait que les inégalités – en particulier de revenus – s’accroissent sous nos yeux, nourrissant les tensions au sein des sociétés et constituant, je le répète, l’obstacle numéro un au développement des pays les plus pauvres, comme Kofi Annan le dénonçait récemment. Ses visages sont innombrables, à commencer par cette inégalité essentielle entre ceux qui ont un robinet d’eau potable au moins à leur porte et tous les autres dont le nombre dépasse la moitié de l’humanité. Il y a toutes les autres, à commencer par cette injustice, la plus cruelle peut-être, celle de ces enfants dont on vole l’enfance-même, les inégalités des chances, entre hommes et femmes notamment, et comment ne pas mentionner, dans nos sociétés, les écarts de revenus extravagants entre ceux qui se les servent et tous les autres… Cette trop longue litanie d’injustices nous permet de lire en creux quelques-unes des rubriques de ce chapitre justice d’un code mondial d’éthique économique.

Le principe de solidarité universelle est évidemment incontournable. L’homme est ainsi fait qu’il est altérité ou il n’est pas ; chacune de ses rencontres, tous les événements de sa vie l’invitent, à travers le partage ou la compassion, à un surcroît d’humanité. La solidarité à l’échelle mondiale devient une question de survie dans un monde dont le resserrement permanent sur lui-même rend les hommes plus proches les uns aux autres qu’ils ne l’ont jamais été. C’est en son nom que devraient être proposées toutes les actions que les défis qui se profilent déjà vont rendre indispensables : combats contre la pauvreté, la faim, l’ignorance, accueil de l’étranger, soutien des pays pauvres dans leurs efforts d’équipement…

Le principe de responsabilité globale, enfin. Il appellerait et soutiendrait la réponse aux défis mondiaux collectifs tels que la « redistribution planétaire des richesses » appelée par les objectifs du développement durable, le changement climatique, la finitude des ressources disponibles, la résistance aux facteurs de violence et de désordre aux mêmes horizons transfrontières… C’est lui, en fait, qui dès maintenant appelle notre réflexion sur la mise au point d’un code d’éthique économique. Stimulée par lui, l’humanité serait mieux à même de résister à toutes les formes de transgression qui la menacent en permanence et dont la toxicité ne fait qu’augmenter avec la complexité des opérations financières. Échaudés par les manquements éthiques manifestes à l’origine de la crise dont nous sortons à grand peine, les dirigeants du G20 ont mis en chantier – dans une belle unanimité mondiale – un corps impressionnant de nouvelles règles destinées à colmater bien des brèches et à contenir des dérives dangereuses. Effort louable s’il en est, utile sans aucun doute, et ouvrage qui devra toujours rester sur le métier pour que le monde puisse réagir à temps aux dérives toujours possibles d’une économie en perpétuel changement. Ce même principe de responsabilité inviterait, à travers ce code, à identifier et tenter d’éliminer tout ce qui, dans nos vies collectives, peut être identifié comme structures du mal et, dans le même souffle, tenter de mettre en place des structures du bien, en orientant dans cette direction l’inventivité et l’esprit d’entreprise, en particulier de la jeunesse du monde. Une structure du bien, par excellence, serait un tel code et, évidemment, une gouvernance mondiale portée à la mesure des défis globaux qui s’esquissent et qu’aucun pays aussi puissant soit-il pourrait maîtriser sans le soutien de tous les autres.

  1. Pour un renouveau de la gouvernance mondiale

Les métiers que j’ai eus à exercer m’ont amené souvent à aborder cette question et je vais donc me garder de trop m’y attarder pour l’instant, quitte à y revenir en répondant à vos questions. Permettez-moi simplement de souligner avec force une simple évidence : un monde qui se resserre sur lui-même si rapidement et se complexifie à un rythme au moins aussi rapide requiert un dispositif commun de réglage et d’orientation de la vie économique et sociale, plus ambitieux que celui que nous ont légué les vainqueurs de la seconde guerre mondiale. La première urgence serait dès aujourd’hui – tout en respectant rigoureusement le principe de subsidiarité, de revenir à une approche multilatérale que nous avons parfois laissé s’étioler et d’entreprendre dans les principaux secteurs de la vie économique internationale des réformes fondamentales. Je pense à celle du système monétaire international, à celle du financement du développement, à celle de l’organisation mondiale du commerce et tout autant à la nécessité de donner un nouvel élan aux organisations régionales comme l’Union européenne, ne serait-ce – j’y reviens – que si nous voulons que des pays comme le nôtre puissent continuer à exercer leur influence dans un monde devenu multipolaire et où les responsabilités globales pourraient se concentrer entre les mains de quelques pays-continents. Tout étant lié, pour que cet effort de réforme porte tous ses fruits, il devrait s’accompagner du même travail dans les autres institutions des Nations Unies, tout particulièrement au niveau du Conseil de sécurité. Ainsi renouvelées, toutes ces institutions seraient mieux à même de guider le monde vers un avenir plus maîtrisé. Elles auraient plus de chance d’y parvenir si elles pouvaient s’appuyer – en matière économique – sur un code tel que celui que votre Fondation cherche à promouvoir. Il leur reviendrait de s’en inspirer constamment, de s’y référer, d’en avoir la garde, de le rappeler à temps et à contretemps et de dénoncer, avant qu’ils ne se généralisent, les manquements qu’il viendrait à souffrir. Or, l’expérience de la crise la plus récente le montre d’évidence : des manquements éthiques mortifères peuvent se produire même dans des pays où des règles ou des codes de bonne conduite financière existent et font l’objet de la surveillance d’organismes respectés. Avant cette dernière crise, les règles existaient ; elles ont été piétinées. Des sanctions sont intervenues et le montant des pénalités financières encourues donne une idée affriolante de l’ampleur des transgressions commises. Les codes et la menace de sanctions significatives ne suffiront donc pas. Que restera-t-il donc à faire pour qu’un nouveau code puisse être adopté et porté à la hauteur des circonstances et des défis nouveaux ? La réponse est redoutable : des changements majeurs devront intervenir au niveau de nos cultures.

***

Éthique économique et cultures du monde

Que faut-il entendre par là ? Simplement que nous sommes invités à mener de pair le travail d’élaboration de règles d’éthiques économiques de portée universelle, la réforme de la gouvernance mondiale et celui d’éducation des opinions publiques pour que la culture des futurs acteurs soit plus en conformité avec elles. Oui, tâche redoutable, tâche impossible ! En tout cas, vaste programme ! Souffrez que je m’y arrête un instant. J’en étais là de ma réflexion, il y a une semaine, lorsque je suis tombé sur une interview au journal Le Monde du Président de l’Université de Stanford, John Hennessy. Le journaliste évoque ces changements radicaux dont nous parlons ; il va jusqu’à mentionner les dangers qu’il y a à laisser accès à des entreprises privées à des masses de données personnelles : que pouvons-nous faire ?

La réponse est immédiate : « depuis 2014, nous enseignons l’éthique dès la première année… » Il faudra aller plus loin et au-delà des campus porter à une dimension nouvelle les importantes prises de conscience qui se sont opérées au cours des dernières décennies, dans la société civile à travers le monde. On peut leur attribuer des avancées des droits de l’homme, des femmes et des enfants, des combats magnifiques contre le racisme, les ségrégations, des myriades d’initiatives contre la pauvreté, etc. Nous voyons émerger ainsi une culture de responsabilité et de citoyenneté mondiale que les jeunes d’aujourd’hui épousent en grand nombre. Cela cependant n’occulte pas l’écart qui persiste entre quelques traits pervers de notre culture collective et les exigences du monde qui vient. J’en mentionnerai deux.

Le premier est cette culture d’avidité et d’hyperconsommation dans laquelle nous baignons et qui peut nous mener à d’inacceptables impasses. Or, ce modèle résiste malgré toutes les protestations contre la marchandisation du monde. Depuis les « Trente Glorieuses », les pays avancés – de plus en plus imités par les pays émergents – ont laissé s’instaurer chez eux une culture au sein de laquelle le « gagner plus pour consommer toujours plus » est devenu le mobile dominant. L’homme s’y trouve souvent réduit, dégradé, à sa seule fonction économique. La consommation devient destin ; la vie se vide de sens. La cupidité est devenue politiquement correcte. C’est ainsi que s’est constitué un terreau fertile pour tous les abus de la sphère financière jusqu’à son effondrement de 2007-2008. Un modèle d’avidité généralisée creusait le vide éthique dans lequel l’économie mondiale s’est engouffrée. Bien sûr, des mesures ont été prises pour faire face à la crise financière, mais ont-elles amené une remise en cause de notre culture consommatrice ? Reconnaissons, pour dire le moins, qu’il reste beaucoup à faire…

Un deuxième biais – universellement répandu – de notre culture est notre difficulté à l’aborder dans une vision globale. Il est temps de faire en sorte que chaque pays reconnaisse que son horizon est maintenant celui d’un monde lui-même engagé dans un formidable travail d’enfantement et qui peine à se prendre en charge dans cette nouvelle dimension globale ? L’admettre est indispensable si nous voulons être contemporains de notre temps.

À considérer la profondeur de ces problèmes, il nous faut bien reconnaître que, loin de partager une culture d’humanité, nous baignons encore dans une contre-culture faite d’avidité consommatrice, d’ignorance voire d’irrespect de la culture de l’autre, d’un retard à reconnaître cette dimension de globalité en dehors de laquelle il ne saurait y avoir ni code éthique, ni gouvernance qui vaille. Ce sont donc nos cultures aussi qui doivent être l’objet d’un changement fondamental. D’où pourrait-il venir ? Qui peut aujourd’hui y contribuer ?

Que pouvons-nous faire pour rendre à nos cultures leur rôle véritable, celui de nous relier entre nous dans nos pays et dans la société globale en nous faisant partager non seulement des savoirs, des connaissances, des modes de vie, mais aussi ces quelques valeurs fondamentales indispensables à une commune destinée ?

Qui osera s’engager pour les promouvoir ? Eh bien, plus de gens probablement que nous n’oserions le croire dans notre désenchantement actuel. Vous venez d’entendre le Président de Stanford. Nous pouvons certainement compter sur tous ces humanistes croyants ou incroyants, héritiers de ceux qui ont su inscrire en 1948 dans la charte de la communauté mondiale, la Déclaration universelle des droits de l’homme, un seul devoir mais essentiel : « agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ».

Beaucoup d’hommes et de femmes de bonne volonté sont présents et actifs pour cela dans le monde de l’éducation, de la culture et des medias, s’engageant au service de ces valeurs ; mais, l’histoire nous l’enseigne, l’humanisme n’a pas toujours suffi, il s’en faut, à conjurer les déchaînements de violence qui demeurent plus que jamais une menace.

J’ai encore à l’oreille ces mots que le Président Havel avait tenus en l’an 2000, ouvrant une réunion annuelle à Prague des gouverneurs de la Banque mondiale et du FMI, et s’interrogeant sur les tâches que tous les pays du monde devaient désormais assumer en commun. « Il nous faut, disait-il, restructurer dans son intégralité le système de valeurs qui sert de fondement à notre civilisation actuelle » et il ajoutait : « Comment y parvenir sans une nouvelle et puissante avancée de la spiritualité humaine ? Et que faire, concrètement, pour encourager une telle avancée ? »

La réflexion et l’interrogation de votre collègue, héros agnostique de la Révolution de Velours, nous invitent donc à nous demander quelle pourrait être la contribution des sagesses et des spiritualités du monde qui sont aux racines de nos cultures, à cet effort universel, tout spécialement à un moment où la violence de nouveaux acteurs, instrumentalisant les religions, menace la sécurité collective.

De fait, le souci d’une éducation universelle sur les valeurs et les responsabilités dans ce monde semble bien partagé parmi les sagesses et les spiritualités de ce temps. Elles pourraient donc être encouragées à continuer ce dialogue entre elles, contribuant ainsi au rapprochement de ceux qui les suivent, conduisant ceux-ci à s’ouvrir davantage au respect de ce seul devoir de fraternité que l’article 1er de la Déclaration universelle des droits de l’homme impose à tout homme parce qu’il est homme. Soucieuses d’apporter au monde un « supplément d’âme », toutes ces sagesses, toutes ces spiritualités et toutes les religions du monde invitent à la pratique de vertus inspirées par leur souci commun de paix universelle, leur option pour la frugalité, la convivialité et le partage, bref le vivre mieux plutôt que l’avoir plus. Sur de telles bases, on pourrait s’attendre à ce qu’elles encouragent et soutiennent en commun des propositions d’éthique universelle, comme elles avaient entrepris de le faire au cours des années 90, sous l’égide de Hans Kung, dans le cadre du Parlement des Religions. Il nous revient de les y appeler et de les y encourager, tout comme à poursuivre leur immense travail sur elles-mêmes et sur le langage de leurs enseignements pour qu’il soit mieux compris et accueilli par les nouvelles générations.

***

Je conclus. Peut-on espérer que de tels efforts puissent suffire à consolider les perspectives d’un monde meilleur, ce monde plus humain que nous souhaitons pour nos petits-enfants en 2050 ?

La question reste ouverte, évidemment, mais loin de nous laisser dans la résignation ou l’attentisme, elle nous est une invitation à n’épargner aucun effort en direction de l’opinion publique mondiale pour y parvenir. C’est un immense chantier. Il appelle un engagement sans réserves et des efforts persévérants, patients. Ayant dit cela, je ne résiste pas à la tentation de vous rappeler ces mots que Vaclav Havel, encore lui !, se référant à son expérience de résistant au totalitarisme, prononçait ici, lors de sa réception à l’Académie des sciences morales et politiques à Paris, le 27 octobre 1992 :

« Je constatai avec effroi que mon impatience à l’égard du rétablissement de la démocratie avait quelque chose de communiste. J’avais voulu faire avancer l’Histoire de la même manière qu’un enfant tire sur une plante pour la faire pousser plus vite. Je crois qu’il faut apprendre à attendre comme on apprend à créer. Il faut semer patiemment les graines, arroser avec assiduité la terre et accorder aux plantes le temps qui leur est propre. On ne peut duper une plante, pas plus qu’on ne peut duper l’Histoire. Mais on peut l’arroser. Patiemment, tous les jours. Avec compréhension, avec humilité, certes, mais aussi avec amour ».

Notes :

(1) Aux États-Unis, l’Emerging Markets Forum de Washington (EMF) qui devrait rendre officielles ses prévisions le mois prochain à Paris.
(2) CSA, février 2016.

Conférence de M. Michel Camdessus (lundi 7 mars 2016)

Conférence de Sergeï GURIEV (lundi 15 février 2016)

Retrouvez l’enregistrement et le texte de la conférence de Sergeï Guriev intitulée « Political economy of reforms and implications for ethics of liberalism »

The great experiment of post-communist transformation in the last 25 years has produced many important lessons on the drivers of economic and political change and on essential components of functioning liberal democracies. When the Berlin Wall fell and when two years later Soviet Union disintegrated it was clear that the old system was bankrupt, both economically and socially. It seemed that transition to market economy and democratic politics was the only way forward. Some countries have indeed completed this transformation relatively quickly. Others have been progressing at a much slower rate. It was most worrisome, however, that certain countries went in circles and have experienced not only reforms but also reversals of the reforms.
Why were the reforms reversed? The explanation is the political economy of the large-scale institutional change. Even if reforms produce growth, the public will only support them if the benefits of the reforms are shared broadly. What is less obvious is how to achieve this in practice in every specific case. This is especially difficult if the interest groups who stand to lose from the reforms are deeply entrenched. In a country with mature political institutions, the reformers can commit to compensate the losers from the reforms. However, if the modern political system is only being created, there are no commitment mechanisms: the winner takes it all. Therefore those in power understand that once the reforms take power away from them, they will have no guarantees to assure their share in the benefits of the reforms.
What are the political institutions that allow for commitment to broad distribution of economic gains? The major lesson from transition is very simple: these are democratic institutions that make sure that the government is elected by the people and is transparent and accountable to the people. These institutions include political checks and balances, functioning courts, political parties, active civil society, competitive and uncensored media. This sounds like an idealistic view from an undergraduate textbook but the transition experience shows that economic reforms did work better in the countries that managed to develop such political institutions than in non-democracies. In the post-communist region, there is a strong correlation between the degree of democratic development and the social and economic outcomes. The countries that have managed to build a functioning democracy are the ones that have also demonstrated strong economic performance. On the contrary, the countries where autocrats managed to consolidate their regimes have seen the reversals of economic reforms and stagnation.
Twenty five years ago this outcome did not seem pre-determined. At that point, many economists thought that the inevitable pain of economic reforms implied a need for strong leaders who would force the reforms through against the will of majority. Some such leaders emerged. But wherever the reformers did not benefit the majority, these reforms were eventually reversed. And the main lesson was that the mechanism for assuring the “inclusion”, i.e. for sharing the benefits of the reform was the democratic political system. The countries that have built such political systems may have had a slower pace of the reforms but these reforms were widely accepted and therefore irreversible. And vice versa, the countries without inclusive democratic institutions still lag behind in economic terms as well.
There is certainly a very important exception to this rule: China has been able to build checks and balances within the communist party, regular rotation and meritocratic selection without introducing formal democratic institutions. This created the pro-growth incentives at all levels of the bureaucratic hierarchy. There remains a puzzle why these informal institutions have been sustained over almost forty year – and for how much longer the political elites will respect these rules of the game.
The political economy of reforms has major implications for our understanding of liberalism, in particular, that the two definitions of liberalism – the social liberalism and the classical (or economic) liberalism – are much more closely related than we could have thought otherwise. Usually, the classical liberalism emphasizes the importance of freedom. Its economic facet focuses on the benefits of market economy – and this is how liberalism is understood in Europe where liberals belong to the “right” side of the political spectrum. In the US, “liberals” are understood as social liberals who emphasize the value of equality – and therefore belong to the “left”. The twenty five years of post-communist transition have shown that the arguments of European “right” are not at odds with those of the American “left”. Moreover, if economic liberals want to prevent reversing their reforms, they have to take into account the arguments of the social liberals – simply as the market reforms that are not perceived as fair cannot be sustainable.
Definition of fairness is highly culture-specific. Different societies understand fairness in very different ways. Probably, the lower common denominator for fairness is equality of opportunity – the concept that individuals have the same set of opportunities irrespective of circumstances of birth, such as parental background, gender, race, place of birth etc.
No country assures perfect equality of opportunity. Even in North European countries – which are assumed to be successful in combining market economy with social cohesion – family background is an important determinant of opportunity. Moreover, it is not clear that equality of opportunity is even theoretically achievable. Indeed, once we accept that children’s success is an important part of any parent’s utility function, this immediately implies that equalizing children’s opportunities becomes problematic. First, it undermines the parent’s opportunity. Second, equalizing children’s opportunities requires ruling out transmission of wealth and human capital from parents to kids – which is against family values in most modern societies.
Whether equality of opportunity is achievable in practice or in theory, it remains a conventional benchmark for most if not for all countries. Usually, economic liberals support equality of opportunity for two reasons. First, it is very hard to argue against equality of opportunity on ethical grounds. Second, inequality of opportunity is economically inefficient: if certain categories of individuals are denied opportunity because of circumstances of birth, the economic welfare is in general lower than in case each can choose a career that is best for him or her. But political economy of reforms points to a third important reason for economic liberals to support equality of opportunity. The economic reforms that reduce equality of opportunity are eventually politically unsustainable.
Are the pro-market reforms compatible with equality of opportunity? The answer is a qualified yes. In some cases, equality of opportunity even requires markets. For example, if we want to provide similar opportunities to entrepreneurs with and without inherited wealth, the most efficient way to do it is through developed financial markets. Financial markets also provide individuals – irrespective of their initial wealth – from risks (that disproportionally hurt the poor). Access to financial services also makes workers more mobile – and thus protects them from local economic shocks and monopsonistic exploitation.
However, the markets do not always deliver equality of opportunity. There are a number of conditions that the state can fullfil. First, the state has to support basic economic institutions: rule of law, property rights and competition. Second, the state should assure equal access to public goods such as education, healthcare and infrastructure.
Third, the state should provide social safety nets for those whose human capital is hit by market reforms. The issue of social safety nets has become especially important in recent years when the pace of the economic change has become qualitatively different. Previously the change in relative returns to occupations would take decades. Therefore individuals could count on one occupation during their lifetimes – and then possibly encourage their children to choose another, more relevant occupation. Nowadays, we see that economic change has accelerated so that human capital depreciates within one generation’s lifetime. The situations where individuals have to retrain within their lifetimes (or reduce working hours or retire early) have become very common.
These three factors explain why in many cases the liberal pro-market reforms may require more government rather than less government. On the other hand, with all the importance of government intervention to support the market, we still should not forget that government failures are very common. For example, when we advocate the government to address the failure of asymmetric information (e.g. in the financial markets) we should remember that government itself suffer from inherent informational and incentive problems. The view of omnipotent, omniscient and benevolent government is not realistic. Also, government has to be funded, and taxes are distortive. Therefore we should limit government intervention to situations where market failure is clear and where the government can correct the inequality of opportunity. For example, students from poor families should get scholarships and/or subsidized student loans but there is nothing wrong with charging high tuition for those who can afford it.
The solutions are not always obvious. The perception of high risk of reform reversal may prevent the creation of the very institutions that reduce this risk – and therefore create a vicious circle. A typical example is the illegitimate privatization which has taken place in some transition countries. Privatization often creates losers. Most often, before privatization, state owned firms are inefficient and in particular employ excess labor. The privatization therefore raises the efficiency of privatized firm, but the released workers have to be supported by the state (hopefully through the proceeds from privatization sales). If privatization is perceived to be legitimate, the new owners do not fear expropriation and are prepared to pay high price for the privatized assets. Thus the government’s revenues from privatization are high and there are enough funds to compensate those losing from the privatization. If state assets are privatized in a non-transparent way, then the public deems privatization unfair, there is a political support for renationalization. This risk is priced in at the privatization stage hence privatization revenues are low – which adds to the perception that the privatization is unfair.
Another lesson from the reversals of economic and political reforms in transition economies is the importance of media. Reforms are sustainable when they are perceived to be fair. But perceptions may be manipulated. If media are free and competitive, the public is eventually informed about the costs and benefits of the reforms. And this is why various anti-market interest groups are interested in capturing or censoring the media to bias the public’s perceptions. In recent decades we have witnessed the emergence of new business model of media-industry conglomerate: interest groups use media to misinform the public; the misinformation allows them introduce or keep in place policies that generate rents; they use rents to fund media. This model is very stable for two reasons. First, the public may not be even aware of the fact that media are captured. Second, the entry of new, independent media is difficult as the whole media industry is distorted by cross-subsidization by rent-seeking business groups. This model is especially dangerous as it may prevent or reverse reforms that promote both growth and equality of opportunity but run against the vested interests.
Media freedom per se is also not a guarantee against reversals. Even if media are free and competitive, there are still costs for the public to process the information. In many cases, citizens have access to objective information but rationally choose to remain uninformed simply because tracking and digesting all the relevant information is too costly. This implies that populists may have a change even when media are free and democratic institutions are in place. The experience of the transition economies suggests however that the populists dislike checks and balances and media freedom most. Once they get to power, they start with introducing overt or covert censorship and with removing checks and balances.
The saying goes that it is hard not to throw away the baby with dirty bathwater Designing and implementing inclusive liberal reforms that promote markets growth while preserving equality of opportunity is difficult. However, there is no attractive alternative. There are many countries that have no equality and no growth – essentially they manage to throw away the baby without spilling a drop of the dirty water. These are the countries with corrupt and unaccountable governments where investors are scared of expropriation – hence there is no growth, and where success is linked to political connections – hence no equality of opportunity. Finally, there is a communist alternative which is often considered as a model of equality at the cost of low growth. However, communist society also features high inequality it is just it is not the monetary income that matters but the access to ability to spend it on cheap and high quality products. In North Korea, even access to education is officially regulated based on family background. This makes it different from continental Europe where strong democratic institutions assure true equality but slow growth.
Given all the challenges faced by economic liberals, one should not underestimate the successes achieved by pro-market reforms. Despite the reversals and crises in the last few decades, the world economy has been growing at an unprecedented rate allowed hundreds of millions of people to exit poverty. And most of this growth has occurred in countries committed to capitalism. Even in China where state owned enterprises still dominate the economy, the growth came from private and privatized firms.
It may well be the case that global economy will no longer grow at 4-5% per year. However, even if the global growth rate slows down to 3 percent per year, average living standards will double by 2040 with striking implications for eradicating poverty. This should and will be achieved through inclusive market reforms.

Conférence de Sergeï GURIEV (lundi 15 février 2016)

PROCHAINE CONFÉRENCE : 7 mars 2016

Le lundi 7 mars 2016 à 17 heures 30, la Fondation Éthique et Économie accueillera Michel Camdessus, Gouverneur honoraire de la Banque de France, ancien directeur général du Fonds Monétaire International.

Il prononcera une conférence sur le thème : « Vers une éthique économique pour le XXIe siècle ».

Entrée libre (dans la limite des places disponibles) – Inscription obligatoire par courriel à l’adresse : fee@asmp.fr

Résumé : De graves manquements à des principes éthiques de base ont pu être identifiés à l’origine – au moins pour partie – de la crise dont l’économie mondiale peine à sortir. Ce simple constat invite à la recherche des éléments d’une éthique économique qui devraient présider au développement durable de l’économie mondiale pendant les prochaines décennies. Pour tenter d’identifier ces principes, il est nécessaire de se livrer à une réflexion prospective, inévitablement trop sommaire, sur les traits principaux de l’économie nouvelle qu’ils auront à régir. Ce regard sur l’avenir permettra de mettre en relief quelques-uns des défis majeurs auxquels l’humanité aura à faire face. Il ne pourra y être répondu qu’au prix d’une remobilisation éthique autour de quelques valeurs essentielles. Ce pourrait être, dans leur acception plénière étendue à l’horizon mondial, le sens de la responsabilité et de la solidarité. Resterait alors à tenter de répondre à une ultime question : quelles initiatives prendre dès aujourd’hui pour que ces valeurs aient quelques chances de prévaloir ?

PROCHAINE CONFÉRENCE : 7 mars 2016

L’éthique du libéralisme en question

Dans ce texte programmatique, Bernard Esambert, après avoir situé la problématique des travaux de la Fondation, formule douze points (concepts ou questions) qui doivent guider la réflexion pour l’établissement d’une Charte universelle des règles éthiques du libéralisme. C’est dans ce cadre qu’ont lieu nos conférences. Nous souhaitons également recueillir vos avis, réflexions et commentaires.

L’espèce humaine ressemble furieusement à un véhicule en pleine accélération, conduit par d’innombrables pilotes vers un avenir incertain.

Tout a commencé dans les années 1960, quand le commerce mondial s’est mis à croître beaucoup plus rapidement que la richesse (le PNB) mondiale. Le progrès et un rythme effréné des moyens de transports des produits et les informations ont accéléré le mouvement.

Aujourd’hui les échanges internationaux représentent plus du tiers du PNB mondial et nous travaillons tous deux jours sur trois pour l’exportation. Les exportations d’usines puis des laboratoires de recherches pour suivre et naturaliser les produits, donc les transferts de capitaux ont suivi.

Ainsi est née la mondialisation dont on nous rebat les oreilles. La libéralisation des marchés ainsi que la financiarisation de la sphère économique ont fait le reste, et nous vivons désormais dans un monde de marchands produisant massivement du confort matériel, des services et des images. Le contexte est celui d’un combat économique qui a transformé la planète en champ de bataille, sans morale ni spiritualité. Si sur le plan matériel, le libéralisme des temps modernes a apporté la satisfaction des besoins vitaux à des centaines de millions d’individus, il a creusé l’écart entre une société de consommation qui déborde de biens matériels et d’images pour les uns sans procurer un minimum vital décent pour les autres.

Sans doute la source de nos passions est-elle l’amour de soi. Mais elle se double d’une réciprocité, l’assujettissement à l’autre. On n’est jamais quitte à l’égard d’autrui car on se construit au contact de l’autre. L’homme seul ne peut survivre et c’est dans le contact avec ses semblables, avec le groupe, qu’il apprend les codes de la société : sortie de soi, solidarité, compassion. Tant il est vrai que pour prospérer depuis des centaines de milliers d’années le sapiens a eu besoin des autres pour survivre. La morale est peut-être d’abord génétique mais elle peut s’imposer aussi à nous sans notre consentement, sans qu’il nous soit possible de nous dérober. Je suis « malgré moi pour les autres ». Nulle magnanimité, c’est mon destin d’homme façonné par d’innombrables générations et par ma construction auprès des autres. Si je suis homo empathicus, c’est par nécessité.

Car même si la vie était appropriation et assujettissement des plus faibles, si rien n’était ni bon ni mauvais, le plus efficace devenait sans limite le plus fort, la violence devrait malgré tout s’apprivoiser, faute de quoi son coût, dans une société composée de maîtres et d’esclaves, risquerait de devenir inacceptable

Il s’agit dorénavant d’envisager un libéralisme éclairé prenant en considération la notion de solidarité au sein de l’espèce humaine. Sans oublier la justice, l’un des tous premiers concepts inventés par l’homo sapiens sapiens. Les États responsables de la préparation de l’avenir sont devenus des États du palliatif dispensateurs de protection et de consolation. Partout l’injustice est dénoncée mais elle persiste sous de multiples visages comme celui, honteux, du chômage. La mondialisation s’est développée beaucoup plus rapidement que ses nécessaires régulations et l’apparition d’un code éthique au niveau mondial.

C’est sur ces plans qu’il convient désormais d’agir pour mettre de l’ordre dans notre image du monde et pour que le libéralisme, remarquable facteur de développement, reste un moyen et ne se transforme pas en une religion sans garde-fous.

Le siècle des lumières prétendait émanciper l’homme du despotisme et des préjugés. Les temps modernes ont enfanté un capitalisme généralisé à l’ensemble de la planète, un libéralisme appliqué presque partout sans bénéficier du respect général. Pour beaucoup ce capitalisme use et corrompt et crée ainsi les germes de sa destruction, d’ailleurs peu probable tant il a triomphé de multiples cancers. La culture-monde est loin de déboucher sur un consensus dans ce domaine. Car la réflexion économique a pris son autonomie par rapport à la morale. La crise récente a braqué les projecteurs sur ce divorce. Faute du principe d’équité et de responsabilité socio-économique, les marchés se sont financiarisés et l’appât du gain a succédé au « doux commerce ». De la Grèce antique à l’Europe du Moyen-âge l’analyse économique était une branche de la morale et de la théologie. Et pour Adam Smith, l’un des « pères fondateurs » de la science économique, l’économie qu’il analysait dans « La Richesse des Nations » (1776) n’était pleinement efficace dans la production et la distribution de richesses, dans une société et un Etat bien gouverné, que si elle reposait sur un socle moral solide et généralisé, décrit dans « The Theory of Moral Sentiments » (1759-1790). Les phases d’essor de l’économie marchande ont conduit l’économie à devenir politique dans son rôle majeur dans l’évolution des sociétés. Depuis quelques décennies et surtout quelques années l’appât du gain a transformé de nombreux nouveaux maîtres du monde en spéculateurs sans garde-fous : l’homo economicus est en train de devenir surtout un spéculateur financier davantage qu’un marchand ou un consommateur.

Le libéralisme s’est adossé, il y a longtemps, à des valeurs incontestables : l’honnêteté, le respect des autres et de la parole donnée, le travail et le bel ouvrage, la transmission du savoir… Dans nos sociétés modernes, ces valeurs sont épisodiquement devenues presque dérisoires.

Le capitalisme égalitaire, c’est un bateau sans voile, sans moteur et sans timonier mais la gestion actuelle des gains financiers, des salaires, bonus, retraites garanties des managers commence à donner une image dégénérée du capitalisme. Comment demander des sacrifices à ceux qui ne partagent pas équitablement les résultats d’une entreprise. Un tel système bloque tout espoir de consensus. D’où la nécessité d’une nouvelle sagesse prenant en compte une responsabilité intergénérationnelle, l’aspiration à une société plus juste et la notion du bien commun. Dans ce domaine la sphère économique ne se distingue pas des autres sphères de la vie sociale.

Il ne sert à rien de danser la danse du scalp devant le libéralisme et de vouer le libéralisme aux gémonies, il faut simplement le doter d’un code moral qui le rende acceptable à la majorité. Qui recrée un peu de vertu et de grâce dans le système en déclinant l’immense désir de justice et de dignité de l’homme du XXIème siècle. Confucius notait que ne pas agir quand la justice commande c’est de la lâcheté. Le juste est la seule règle du confucéen dans les affaires du monde. Confucius, toujours lui, avait défini de la façon suivante le principe qui pourrait servir de guide pour toutes les actions de la vie : « Ne jamais faire aux autres ce qu’on n’aimerait pas qu’ils nous fassent. »

La partie du monde qui a fait le tour du supermarché aux cent mille produits serait bien inspirée de mettre en place sans postures morales excessives un capitalisme moins gaspilleur de ressources rares et de génie créateur, d’anticiper un peu sur le mouvement en faisant rattraper la science par le politique. Comme la démocratie, le libéralisme est le moins mauvais des systèmes mais il est loin d’être parfait. La frilosité des politiques qui se contentent de gérer l’histoire telle qu’elle existe est dérisoire. Quand « les ruines menacent de recouvrir les espérances », il est temps d’agir.

Par un gigantesque effort d’éducation, principale source de valeurs dans l’évolution du monde. Et ceci au moment où dans nombreux pays les dépenses d’éducation baissent en proportion du produit intérieur brut tandis qu’une crise des vocations liée aux bas salaires et au standing social insuffisant des enseignants risque de conduire à un désamorçage des systèmes d’enseignement à la base.

Par la satisfaction d’une revendication de justice et d’éthique qui déborde des croyances religieuses. Car pour beaucoup, qui ne reprennent pas à leur compte la formule attribuée à Malraux « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas », un code moral peut se concevoir indépendamment de toute base religieuse. Dans la mesure où l’humanité a tout expérimenté depuis les quelques milliers d’années que l’homme a commencé à penser, un code éthique ne pourrait-il être bâti à partir des convergences et des domaines communs que l’on peut observer entre différentes religions comme le bouddhisme, le judaïsme, le christianisme et l’islam ; et les grands principes que l’humanité a adoptés sans toutefois toujours les appliquer comme les droits de l’homme issus des révolutions américaine de 1776 et française de 1789.

La mondialisation s’est développée beaucoup plus rapidement que ses nécessaires régulations et l’apparition d’un code éthique au niveau mondial. C’est sur ces deux plans qu’il convient désormais d’agir pour mettre de l’ordre dans notre image du monde.

Côté régulation les organismes sont trop dispersés : l’ONU, l’OTAN et les États-Unis pour la gendarmerie du monde, la Banque Mondiale, le FMI, le G2, le G8, G73, … pour l’économie. Tous et toutes datent d’années récentes à l’exception de l’OMC, d’ailleurs imaginée dans les accords de Bretton Woods. Il apparaît évident que le monde ne pourra faire l’économie d’une organisation confédérale, débouchant sur un minimum de fédéralisme, lui permettant de mettre de l’ordre dans la guerre économique.

Certains lisent l’économie comme une religion avec son Dieu, sa bible et son clergé. Quant à nous autres sécularisés, prenons la distance qui convient. Le propre d’une idéologie est de se transformer en une vérité qui ne doit pas être débattue ; l’économie est en train de devenir une telle idéologie. Elle a ses mythes, ses espoirs, ses croyances, ses druides, son ciel et sa terre. Les hommes s’aiment assez pour supporter d’être ensemble mais pas de devoir partager leurs biens. Comment modérer la passion de la concurrence avec un peu de cet amour du prochain ? Telle est une des autres questions posées au libéralisme. Nous sommes une fois de plus plongés dans une crise du sens. Et nombreux sont ceux qui sont prêts à suivre le premier gourou venu ; actualisant ainsi la célèbre formule de Marx sur la religion, opium du peuple. La modernité serait-elle un don vénéneux ? Un pape dénonce : « La mondialisation de l’indifférence ». Notre patrimoine génétique se réveille épisodiquement et nous fait donner dans la compassion ou l’humanitaire et invoquer la fraternité oubliée. Ainsi récupère-t-on par ces « orages émotionnels » la dimension biologique de la parenté entre les hommes.

Il y a une mondialisation idéale, celle où le progrès de chacun contribue au progrès de tous. Mais comme l’a écrit François Perroux, le progrès n’est pas une « fatalité heureuse » ; il dépend de la persévérance dans l’effort et le risque est grand que la jungle de l’inconnu n’entraîne un retour aux idées simples comme l’extrême nationalisme, le racisme ou l’intégrisme. Les chevaux de l’apocalypse ne sont jamais très loin.

Rêvons d’un dialogue entre Averroès, Maïmonide, Saint Thomas d’Aquin et Aristote qui réanimerait l’entrelacs des révélations et de la raison. D’un pari de Pascal étendu à l’ensemble de l’irrationnel et du rationnel. La raison et la foi s’adossant, quoi de plus humain pour faire face à nos interrogations.

Une sagesse pourrait s’en dégager, libre d’ailleurs de toute tutelle religieuse car résultant de la pluralité religieuse, surtout si l’on fait également appel à quelques prix Nobel de la paix, responsables d’ONG, grands scientifiques et philosophes connus pour leur qualité humaine (des entrepreneurs d’humanité) et quelques libres penseurs et fervents partisans des droits de l’homme.

Car nous sommes tous des enfants d’Abraham, de la raison, de la sagesse. L’islam n’est pas forcément la solution, pas davantage que le seul christianisme ou le judaïsme. C’est leur somme et le respect de l’autre qui peuvent nous rapprocher du ciel ou du sens sans nous faire perdre le contact avec le sol à condition que nous abattions nos idoles sources d’égoïsme et d’intolérance pour ajouter à l’important chiffrable l’essentiel qui échappe aux chiffres. Il arrive que des idées déchirent la pensée comme des poids trop lourds déchirent les muscles. Un code éthique élaboré par un cénacle composé de représentants des religions et complété on l’a vu par d’autres « entrepreneurs d’humanité », notamment agnostiques, consoliderait de jeunes démocraties un peu partout dans le monde, freinerait l’absentéisme du cœur qui accompagne souvent la concurrence sans frein. De nombreuses prémisses d’un tel code éthique des temps modernes existent. Le congrès mondial des imams et des rabbins, les Nations Unies, au travers de réunions initiées par Kofi Annan (Global Compact 1999), le parlement des religions du monde et l’OCDE ont chacun de leur côté exploré le champ général de l’éthique.

L’intérêt de la réunion suggérée ici de tous ces grands sages regroupant les forces vives de toutes les spiritualités serait de dire une Parole, la parole de dieux qui ne se combattent plus, chaque religion devant trouver son chemin vers ce fond commun et lutter contre son propre sectarisme.

Dans les grandes religions monothéistes, à des degrés divers, Dieu parle à l’homme qu’il souhaite pleinement responsable. Tout homme est jugé sur ses actes. Il appartient donc à l’homme de rassembler les étincelles divines et d’humaniser le monde. Dans « Les origines du christianisme » Renan écrivait déjà : « La morale est entrée dans la religion ; la religion est devenue morale. L’essentiel, ce n’est plus le sacrifice matériel. C’est la disposition du cœur, c’est l’honnêteté de l’âme qui est le véritable culte […]. Le règne de la justice, oui, telle est bien la loi de ces anciens prophètes […] ».

Il ne s’agit pas d’effectuer la synthèse entre économie et morale mais d’envisager une nouvelle façon d’appliquer la morale à l’économie afin de donner un nouveau souffle à notre système économique actuel. Et ceci au travers d’une « convention » de personnalités mondiales débouchant sur une « charte éthique du libéralisme » suivie de sa très large diffusion multilingue et multimédia.

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Dans cet esprit le premier concept qui vient à l’esprit est bien entendu celui de justice. Pascal a raison de rappeler que les gens n’obéissent aux lois que parce qu’ils les croient justes. Le mot justice désigne des exigences morales qui se situent au plus haut sur l’échelle de l’utilité sociale et qui sont même source d’une obligation suprême. Ce n’est pas forcément le rôle des chefs d’entreprise et des économistes d’administrer la justice mais sa véritable liberté sous-jacente. Repose-t-elle sur un ensemble d’états (la bonne santé, un logement décent, la possibilité de se nourrir, de lire, d’écrire, d’accéder à un minimum d’éducation) sur lesquels la convention pourrait se pencher et fixer au monde des entreprises quelques règles de comportements afin que chacun puisse mener une existence décente. Étant entendu que les chefs d’entreprise ne sont pas pour autant lourds de destin moraux. Étant entendu aussi que si la concurrence est une règle du jeu extraordinairement efficace du monde économique libéral rien n’interdit de la réguler par un « code de la route », le but restant toujours de gagner c’est-à-dire d’obtenir en permanence la plus grande rentabilité pour les capitaux investis ; ce qui n’empêche pas de semer le chemin des entreprises de contributions à l’équilibre social, à condition d’être sûr que la très grande majorité d’entre elle continuera à progresser. En cela le système capitaliste fondé sur la plasticité et la capacité d’adaptation d’un très grand nombre d’unités, offre infiniment plus de souplesse que les systèmes marxistes où la stratégie des entreprises consiste souvent à exécuter des instructions venues de l’extérieur. Si le cœur humain goûte les idées de bien et de perfection dont il s’éloigne dans la pratique, les entreprises ne pourraient-elles fréquenter pour s’en imprégner les mêmes concepts ?

Le second concept qui fonde la vie en société est celui de dignité humaine. Tout portrait de l’homme exprime une élévation, un souci de l’autre, un objectif de coexistence fraternelle déjouant la malédiction du meurtre d’Abel par Caïn. La dignité humaine est l’une des rares notions sur lesquelles il est possible à la plupart d’entre nous de se mettre d’accord au moins dans une certaine mesure. Deuxième question posée à la Convention : Comment se décline-t-elle dans le libéralisme ? Comment celui-ci peut-il éviter de déboucher sur l’humiliation, sur la transgression des droits de l’homme ?

La troisième question porte sur le devenir de l’espèce humaine, nos enfants. Encore aujourd’hui dans de nombreux endroits, l’enfant est traité comme un esclave incapable de se défendre des prédations dont il est l’objet. Il est aveuglant que la solidarité intergénérationnelle nous commande de donner l’autonomie intellectuelle à nos enfants avant de les faire entrer dans un monde du travail souvent rude et brutal. Pouvons-nous appliquer partout dans le monde, sans nuance, les règles qui régissent l’éducation dans les pays d’occident ? Peut-on accepter une formation première plus réduite à condition qu’elle se double très rapidement d’une formation permanente inscrite dans la durée et l’efficacité ? Sans doute avec beaucoup de prudence dans le respect de cette autonomie intellectuelle, fondement de la maturité de toutes les jeunesses.

La quatrième question porte sur l’égalité des chances au départ, condition de l’acceptation des hiérarchies et espoir de promotion pour soi et ses enfants. C’est un des plus puissants moteurs du comportement humain. On est souvent loin du compte dans le système libéral où la promotion se fait essentiellement par modification des structures qui offrent davantage de postes à statut plus élevé et où la mobilité ascendante se réduit fortement à l’occasion des crises économiques et de leur prolongement.

Comment échapper à la disqualification sociale, telle est la cinquième question posée à la Convention.

La sixième concerne l’égalité homme/femme et sa traduction dans le monde du travail. Il est évident que dans de nombreuses fonctions la femme égalera l’homme et même le dépassera comme c’est déjà le cas dans plusieurs domaines. Comment accélérer le mouvement, le rendre irréversible, par création d’une culture nouvelle dont on peut se demander pourquoi elle n’est pas arrivée à maturité plus tôt, ou par des voies plus contraignantes (quota, …). L’histoire est en marche dans ce domaine ; faut-il l’accélérer, la contraindre ?

La septième question porte sur le pouvoir dans l’entreprise : sa concentration au sein d’un nombre restreint d’hommes constituant des castes plus ou moins fermées et souvent coupées de la base, de la masse des travailleurs, des ateliers de production ne va pas sans poser des problèmes tant la gestion de nombre d’entreprises est devenue complexe, anonyme, impersonnelle, éclatée, morcelée et tant il est difficile d’appréhender dans leur ensemble et dans leur variété toutes les questions qu’elle suscite. À l’échelon inférieur règne encore trop souvent le travail déshumanisant ; aux échelons intermédiaires une fraction du pouvoir se répartit entre des hommes qui n’ignorent pas qu’ils n’en auront jamais beaucoup plus et sont engagés dans des carrières sans relief, génératrices de frustrations; tandis qu’au sommet les « happy few » continuent à avoir le pouvoir de sacrifier tous les autres sur l’autel de la rentabilité. C’est ainsi que l’on pourrait résumer la façon dont certaines entreprises prétendent encore aujourd’hui se gérer par l’utilisation d’un libéralisme basé sur une conception erronée de la liberté qu’il sous-tend. Sans aller jusqu’à imaginer que « si l’homme commence à penser avec son cœur, c’est un grand miracle », suivant la formule d’Einstein, on peut supposer que notre prédisposition au lien social justifie des modes de gestion moins rétrogrades. Question accessoire si l’on ose dire : Quel doit être le réel statut des personnes âgées et des handicapés dans l’entreprise ? Paul Ricoeur disait : « Je veux que ta liberté soit. » Comment peut-on d’ailleurs imaginer que de telles discriminations ne sont pas une violation des droits de l’homme au détriment de la productivité car elles minent le soubassement social qui crée de la cohésion ?

Huitième question : elle est posée par l’apparition de la cupidité dans le monde des rémunérations. Les inégalités de revenus et de fortune ont atteint des niveaux sans précédent depuis un siècle, et ont à leur tour engendré de fortes différenciations des modes de consommation. La relative convergence des modes de vie des années qui ont suivi la seconde guerre mondiale se trouve ainsi interrompue, les nouveaux riches accédant à un mode de luxe spécifique et les autres vivant de plus en plus à crédit dans une société de l’image leur offrant des ersatz de produits de luxe. Une minorité de quelques petits pourcents de la population accapare désormais une part de plus en plus grande des revenus et des patrimoines. L’inégalité des fortunes accentue le phénomène car les fortunes croissent environ deux fois plus rapidement que les revenus. Pourtant Keynes écrivait déjà : « Nous pensons qu’on peut justifier par des raisons sociales et psychologiques de notables inégalités dans les revenus et les fortunes, mais non des disproportions aussi marquées qu’à l’heure actuelle. Il existe des activités humaines utiles qui pour porter leurs fruits exigent l’aiguillon du lucre et le cadre de la propriété privée… Mais pour stimuler ces activités il n’est pas nécessaire que la partie se joue à un taux aussi élevé qu’aujourd’hui. » Pour beaucoup il ne reste aujourd’hui que le plaisir, la jouissance illusoire du « tout, tout de suite » si bien exploité par les techniques marchandes contemporaines. D’une certaine façon notre société réduit l’esprit à la matière. On est loin du système hébreu de la remise périodique des dettes. Pour quelques privilégiés gérer ou travailler dans une banque est plus profitable que la cambrioler. Sans oublier que tout ceci est parfaitement contraire aux règles de l’économie de marché telles que les a définies Adam Smith. Le marché, disait-il, ne peut jouer son rôle de « main invisible » que si chacun des acteurs modère son appétit et garde le souci du bien de la communauté à laquelle il appartient, formule d’ailleurs reprise sous une autre forme par Milton Friedman, le pape de l’école de Chicago, pourtant libéral à l’extrême. Comment modérer cet appétit de jouissance ? Comment réduire l’ampleur de cette loterie phénoménale qui s’est mise en place (il y a un demi-siècle la grille des rémunérations allait de 1 à 15 dans le meilleur des cas : ridicule à l’âge des « golden boys »). Faut-il ramener à des proportions raisonnables le rapport du décile des mieux rémunérés à celui des plus mal lotis et le suivre dans le temps ? Y a-t-il un juste ratio entre les salaires les plus élevés résultant d’innovations qui ont fait progresser l’humanité et les autres ? Pour les uns, il suffit de taxer beaucoup plus les revenus élevés et les grandes fortunes, ce qui poussera à toujours plus d’évasion fiscale ; pour d’autres (Warren Buffet, Bill Gates…) il est indispensable de développer une culture du mécénat à beaucoup plus grande échelle : ceux qui ont beaucoup reçu doivent beaucoup donner. On y reviendra.

Question dans la question, posée à la Convention : Peut-on imaginer le ratio de la juste rémunération d’une juste innovation par rapport aux enrichissements d’opportunité ? La répartition des avantages doit-elle être telle qu’elle entraîne la coopération volontaire de chaque participant y compris les moins favorisés à une œuvre commune ? La très grande réalité du problème n’est-elle pas attestée par les hommes de la bible puisque les évêques s’émeuvent désormais des faramineux bonus accordés aux traders et autres financiers ? Et n’est-ce pas tant le cheminement et la démarche engagée qui importe, que le résultat. À tout le moins peut-on imaginer que chaque entreprise se dote désormais d’une structure (comité d’éthique, …) lui permettant de commencer à réguler ce domaine ?

Neuvième question posée aux membres de la Convention : le retour sur le devant de la scène du travailleur pauvre et la précarisation des relations du travail ne méritent-elles pas un éclairage particulier. Dans les époques de croissance soutenue le problème ne se pose pas ; tel n’est malheureusement plus le cas, nulle part dans le monde. Le moment n’est-il pas venu de réanimer un débat sur la vocation de l’entreprise ? Elle est bien entendu de faire du profit et de le comparer à celui des autres mais on peut ajouter à cette obligation première un principe qui donnerait du sens au rôle des gestionnaires, celui de la préservation de leur potentiel humain. Ainsi pourrait-on éviter que les salaires soient de façon permanente la variable d’ajustement économique en cas de difficulté. S’il est clair que le résultat de l’entreprise est l’obligation de donner du sens à la vocation de l’entreprise, si ce principe se généralisait pour éviter toute distorsion de concurrence, cela pourrait conduire à une nouvelle approche des relations dans l’entreprise. Pourrait-on s’engager dans cette voie et sous quelle forme ? La création d’un passeport social pour chaque salarié permettant à celui-ci formation et reformation permanents, moyens importants apportés aux systèmes de reconversion et de changement d’emploi, toutes ces idées qui germent actuellement dans l’esprit de sociologues de l’entreprise ne sont-elles pas à encourager ? Notre patrimoine génétique a été conçu dans un certain environnement lorsque nous étions des chasseurs et des pêcheurs. Notre patrimoine actuel ne peut-il utiliser ces fondements pour améliorer notre « vivre ensemble », pour aller vers l’inclusion plutôt que vers l’exclusion.

Dixième question : La philanthropie ne doit-elle pas faire partie du « bien agir » comme disait Aristote ? À ceux qui ont beaucoup reçu n’est-il pas légitime de demander beaucoup ? (Cf. supra) Certains objecteront que la charité n’a jamais fait disparaître la misère. Elle reste une action qui avec son originalité s’ajoute à d’autres pour en réduire les effets. Elle peut être aussi une façon de créer du terreau pour le créatif, le bénévolat, l’hybridation, le métissage culturel : partout dans le monde, le système associatif joue un rôle rapidement croissant dans les relations humaines. À condition d’éviter l’écueil d’une éthique conçue comme un glaçage superficiel. Si Camus a raison de dire que nous n’aimons pas l’idée d’être responsable du malheur des autres, la philanthropie est-elle une façon de nous dédouaner de nos responsabilités ?

Onzième question posée aux « conventionnels » : Ne faut-il pas faire violence à la violence ? L’histoire de l’humanité c’est peut-on espérer d’en finir un jour avec la violence de l’humanité. En revenant aux fondamentaux qui ont pour noms : l’homme, ses origines, son destin et la dérisoire précarité de sa traversée.

Bien entendu d’autres questions mériteraient des débuts de réponse ou de méthode s’agissant des enrichissements sans cause, de la prévarication, de la corruption (douzième question) et bien entendu de la nécessité de préserver la planète merveilleuse et fragile qui nous héberge, de la création de solidarité dans les immenses mégapoles où la misère et la violence détruisent le tissu social. Nous sommes la première génération qui a les ressources, les moyens, les technologies, les sciences pour résoudre la plupart de nos problèmes. Ce qui veut dire qu’elle a davantage de responsabilités que celle de nos parents et de nos aïeux. Surtout si l’on se souvient qu’il y a 1,5 milliards d’individus qui vivent avec un revenu légèrement supérieur à un dollar par jour, 2,5 milliards qui ont au mieux deux dollars par jour, que l’espérance de vie est la plus faible et de loin en Afrique (moins de quarante-cinq ans), que mille femmes meurent tous les jours en accouchant, … On peut dans ces conditions être moraliste et même un peu moralisateur, sans que le mot tue…

En réalité une société libérale ne saurait s’identifier à une société laxiste, affairiste, … Dès que les préceptes issus de l’expérience des siècles passés ne sont plus observés les sociétés entrent inévitablement en décadence. La décadence est « une vacance des idéaux ».

Y a-t-il un équilibre possible entre liberté et responsabilité, propriété et équité, jouissance et limitation, science et morale, rationnel et affectif… Une certitude en tout cas : de cette coopération des contraires pourrait naître un tout éthique unificateur ! « C’est un malheur du temps que les fous guident les aveugles. », écrivait Shakespeare dans Le Roi Lear ; sommes-nous en position d’aveugles guidés par des dirigeants fous? Certainement pas pour la majorité d’entre eux. Ils font de leur mieux et l’apparition d’un code éthique du libéralisme leur apporterait une colonne vertébrale morale bienvenue. Mais dans la seule et unique tribu que devient l’humanité c’est surtout par capillarité et vertu de l’exemple qu’un tel code éthique doit faire sentir ses effets. Notre liberté et notre responsabilité y trouveraient motif à s’exercer pleinement. Le libéralisme ainsi tempéré y gagnerait ses lettres de noblesse.

L’éthique du libéralisme en question