Conférence d’Angel Gurria, Secrétaire général de l’OCDE, correspondant de l’Académie (lundi 20 février 2017)

Rétablir la confiance : replacer l’éthique au cœur de l’économie

C’est un honneur pour moi d’être élu « correspondant » de l’Académie des sciences morales et politiques. Créée il y a plus de 220 ans, cette institution perpétue la rigueur intellectuelle d’une grande époque porteuse de progrès: les Lumières. Vous rassemblez quelques-uns des esprits les plus novateurs de l’ensemble des sciences sociales. Je succède à M. Boutros-Boutros Ghali, sixième Secrétaire Général des Nations Unies, et un grand artisan de la paix. Je suis fier de suivre ses traces et d’être associé à votre institution.

J’espère que cette distinction sera le nouveau trait d’union qui renforcera la coopération entre l’Académie et l’Organisation de coopération et de développement économiques (l’OCDE). Plus que jamais il importe de resserrer cette coopération afin de promouvoir et d’actualiser les valeurs sur lesquelles sont fondées nos nations. Plus que jamais, nous devons œuvrer ensemble à la défense des principes d’intégrité, de liberté d’expression, de dialogue éclairé, de tolérance multiculturelle et de coopération internationale. C’est impératif !

Les temps sont difficiles

L’heure est grave. Nos pays sont toujours confrontés aux conséquences de la pire crise économique que nous ayons connue.

Huit ans après l’éclatement de la crise, la croissance annuelle mondiale reste hésitante autour de 3 %. La faiblesse des échanges et de l’investissement continue de peser sur la consommation, freinant l’augmentation de la productivité et des salaires. Les taux de chômage demeurent inacceptables. Dans les pays de l’OCDE, 38.5 millions de personnes sont sans emploi, soit près de 6 millions de plus qu’avant la crise. Le plus préoccupant, c’est que c’est notre jeunesse qui paie le plus lourd tribut. En France, le chômage des jeunes atteint 25 %, pratiquement le double de la moyenne OCDE, qui se situe à 13 %[i]. En Italie, c’est presque 40% et en Grèce et en Espagne, ce sont près de la moitié des jeunes (44 % et 44.5%)[ii].

Ce contexte difficile est encore aggravé par le creusement des inégalités. Selon notre analyse, dans les pays de l’OCDE, les 10 % les plus riches gagnent aujourd’hui environ dix fois plus que les 10 % les plus pauvres, contre sept fois plus il y a 30 ans[iii]. Dans certaines économies émergentes, l’écart est encore plus important, près de vingt fois plus au Mexique et au Chili[iv], et 28 fois plus au Brésil. Selon une récente étude du Crédit Suisse, 1 % de la population possède 50 % de la richesse mondiale, tandis que l’actualité est émaillée de scandales de corruption impliquant de hauts responsables des secteurs privé et public.

Voilà autant de facteurs qui minent gravement la confiance. Dans les pays de l’OCDE, seuls quatre citoyens sur dix font confiance à leur gouvernement[v]. En France, le niveau se situe même plus bas, vers les 30 %, alors qu’il était proche de 40 % en 2007[vi].

Cette crise de confiance constitue un terreau propice au rejet de la mondialisation, à la résurgence du protectionnisme, du populisme et de ce que Paul Collier a appelé « le nationalisme exclusif ». Ainsi, seule la moitié de la population française (51 %) estime que l’insertion de la France dans l’économie mondiale ouvre de nouveaux marchés et fournit des opportunités de croissance. Moins d’un quart des Français (24 %) estiment que le commerce crée des emplois[vii]. Ces craintes, réelles, pourraient exercer une influence déterminante sur l’issue du scrutin présidentiel d’avril prochain.

Nombreux sont ceux qui assimilent les systèmes économiques, l’économie de marché, les accords de libre-échange, les unions monétaires et la libéralisation des marchés de capitaux à des créations de technocrates. Ils estiment que ces mécanismes, cette dynamique que nous appelons mondialisation, profitent pour l’essentiel à quelques privilégiés. Ce qu’ils appellent « la clique de Davos ». De plus en plus, le public pense que le système a été détourné par quelques privilégiés à leur profit.

Il nous faut répondre à ces inquiétudes ! Nous devons inverser cette tendance !

 Nous devons rétablir la confiance

Il nous faut rétablir la confiance ! Et commencer par reconnaître que nombre de nos concitoyens n’ont pas bénéficié de certaines des politiques et systèmes économiques que nous avons mis en place. Nous devons admettre qu’un grand nombre de travailleurs n’ont pas vu augmenter leur revenu réel pendant plus d’une vingtaine d’années. Nous devons prendre conscience que dans l’économie numérique du XXIe siècle, les plus vulnérables n’ont souvent pas accès aux formations, aux technologies et aux opportunités qui leur permettraient de prospérer.

Il est temps de rétablir la confiance en plaçant l’humain et l’éthique au cœur de notre conception de l’économie. Le moment est venu de repenser nos cadres, théories et modèles économiques. De recentrer nos réformes et nos politiques, nos systèmes fiscaux et nos cadres de réglementation sur la redistribution des revenus et de la richesse, mais aussi sur les opportunités et les compétences. Le moment est venu de corriger les défauts de la mondialisation pour qu’elle profite à tous pleinement.

Consciente de la nécessité du changement, l’OCDE mène des travaux sur de multiples fronts :

  • Nous travaillons à définir, promouvoir et mesurer une nouvelle logique de croissance. La « croissance inclusive » dépasse la notion de PIB pour accorder une place centrale au bien-être et aux opportunités. C’est pourquoi nous réexaminons nos modèles et théories économiques dans le cadre de notre initiative sur les Nouvelles approches face aux défis économiques (NAEC), lancée en 2012. Nous avons par exemple élaboré un cadre d’analyse de la qualité de l’emploi et un Indicateur multidimensionnel du niveau de vie (MDLS), qui reservent une place plus importante à la qualité des emplois et de la croissance.
  • Nous portons un regard neuf sur les relations entre le creusement des inégalités et le ralentissement des gains de productivité, qui freinent la progression des salaires et contribuent à miner la confiance. Le projet sur l’articulation productivité-inclusivité, que nous avons lancé lors de notre Réunion ministérielle de juin 2016, a pour but d’expliquer comment les pays peuvent accroître les actifs productifs de leur économie en réduisant les inégalités, en investissant dans les compétences et en favorisant l’équité des règles du jeu des entreprises.
  • La reconversion professionnelle revêt aussi une très grande importance. C’est pourquoi nous travaillons avec les gouvernements à élaborer des stratégies nationales de compétences, qui ont pour but de mettre en adéquation les systèmes éducatifs avec les besoins de l’économie du savoir du XXIe siècle. Nous lançons également un nouveau projet horizontal qui etudiera comment les politiques sociales, en particulier les politiques d’éducation et de formation, mais aussi une meilleure intégration des immigrés et des filets de sécurité sociale plus efficaces, peuvent faire de la transformation numérique un moteur de la croissance inclusive.
  • Nous sommes en train de corriger les défauts du système multilatéral pour faire en sorte que tous les acteurs suivent les mêmes règles. Plus de 90 pays et juridictions se sont engagés à mettre en œuvre le Projet OCDE/G20 sur l’érosion de la base d’imposition et le transfert de bénéfices (BEPS). Et des progrès tout aussi encourageants doivent être mentionnés en ce qui concerne la norme d’échange automatique de renseignements à des fins fiscales, que plus d’une centaine de pays se sont engagés à appliquer. Les autorités chiffrent déjà à près de 80 milliards d’euros les recettes fiscales supplémentaires découlant de déclarations volontaires.
  • L’OCDE coopère aussi étroitement avec le G7 et le G20, sur des enjeux qui sont liés de très près au rejet de la mondialisation. Ainsi, les dirigeants du G20 ont demandé à l’Organisation de mettre sur pied un Forum mondial sur les surcapacités sidérurgiques. L’OCDE s’est aussi associée au G20 pour produire une version révisée des Principes de gouvernance d’entreprise du G20 et de l’OCDE, qui énoncent des normes reconnues mondialement sur la transparence, la responsabilité et l’intégrité dans les affaires.
  • Nous nous employons à améliorer les normes et accords multilatéraux pour que la mondialisation soit plus équitable et inclusive. La Convention de l’OCDE sur la lutte contre la corruption est le premier instrument international qui met l’accent sur l' »offre » de corruption. S’agissant de la conduite responsable des entreprises, les Principes directeurs de l’OCDE à l’intention des entreprises multinationales sont l’instrument le plus complet concernant l’éthique des entreprises. Seulement le mois dernier, le Conseil de l’OCDE a approuvé la Recommandation de l’OCDE sur l’intégrité publique, qui donne aux pays un outil pour défendre et faire primer l’intérêt général sur les intérêts privés dans le secteur public. Nous progressons aussi rapidement dans nos travaux sur la protection des lanceurs d’alerte, et nos outils concernant la concurrence.
  • Enfin, l’enjeu n’est pas seulement de favoriser la confiance, mais également de la mesurer. Nous travaillons à l’élaboration d’un cadre statistique devant permettre aux offices statistiques nationaux de disposer de mesures effectives et comparables de la confiance. Nous mettons actuellement à l’essai les techniques les plus pointues empruntées à l’économie expérimentale pour mieux comprendre ces indicateurs et en isoler les déterminants.

Il est temps de placer l’humain, l’éthique et la redistribution au centre de notre réflexion et de notre action. C’est à cette seule condition que nous rétablirons la confiance. Il n’y a pas de mystère. Il s’agit d’imaginer, de développer et de mettre en œuvre des politiques, des réglementations et des institutions efficaces. L’OCDE est déterminée à aider les pays dans cette voie et nous ne doutons pas que l’Académie s’associera à nous dans cette démarche, guidée ainsi que mise en garde par ces paroles d’Albert Camus: “l’intégrité n’a pas besoin de règles« .

Notes

[i] Taux de chômage de la zone OCDE, février 2017, http://www.oecd.org/std/labour-stats/OECD-HUR-02-17.pdf

[ii] OCDE, Taux de chômage harmonisés, février 2017.

[iii] All on Board: Making Inclusive Growth Happen, 2014, p17.

[iv] OCDE, Panorama de la société 2016.

[v] OCDE (2015) Panorama des administrations publiques 2015.

[vi] Panorama des administrations publiques 2015, p. 163.

[vii] Pew Research Center Survey.

Cette conférence a été  organisée avec le soutien du Groupe Vinci

Vinci

Conférence d’Angel Gurria, Secrétaire général de l’OCDE, correspondant de l’Académie (lundi 20 février 2017)

Conférence de Suzanne Berger, professeur de sciences politiques au M.I.T. (lundi 16 janvier 2017)

POPULISM AND THE FATE OF GLOBALIZATION

Le texte anglais est suivi d’une synthèse en français.

We are now in a world in which the political costs of globalization are escalating out of control. Against all expectations, we see victories of populist candidates and agendas in Europe and the United States that threaten to wipe out the centrist and social democratic politics of the postwar world. The victories of Brexit in England, of Donald Trump in the United States, the rise of AfD (Alternative for Germany), of Front National in France and Five Stars in Italy threaten to have many serious consequences for liberal democracies. Today—only 4 days before Donald Trump assumes power as president of the United States— I can hardly express to you the sense of apprehension and fear for liberal democratic values and for international peace and stability that is widely felt across our country.

Tonight I will focus on one among the many potentially disastrous outcomes of populism. That outcome would be a radical reversal of globalization and a closing up of national borders to flows of goods and services, of capital, and of people. I am going to start with two assumptions: first, that globalization can be significantly reversed. We have already seen this happen in the past with the end of the first globalization. When the first world war broke out, barriers went up everywhere. Globalization did not return to its 1914 level until 70 years later, in the 1980s. So first: despite the difference between the world economy of 1914 and that today, I do believe that globalization can be reversed. Secondly I will assume that most of us here today believe that globalization should not be reversed; that it is worth defending. Of course you challenge either of these assumptions, and I hope you will do so in the discussion. But for now I will proceed as if we have agreed on these two points and I will focus on laying out my views on two other points that I believe require much further consideration.

The first:   why and how populism and anti-globalization have managed to win so much support? And the second: what we can do and what should we do about it

1- What is populism?

Populism can most usefully be defined as a form of political interaction “predicated on a moral vilification of elites and a concomitant veneration of the common people”[1]. What people mean by “the elite” today is understood expansively to include the rich, politicians, well-educated professionals, and globally-connected big business leaders. The populists’ supporters are disproportionately drawn from the losers of globalization, workers whose jobs have vanished because of outsourcing, offshoring, and imports, and from communities whose economies have collapsed along with their traditional manufacturing base. Populists appeal to older people in the population and to those with less education. Anti-immigrant campaigns and proposals are another powerful draw for populists, even in regions with few immigrants and refugees in the population. We are seeing the “double-movement” of backlash against global markets and against globalization’s rapid, radical disruption of social life that Karl Polanyi described in his great work, The Great Transformation—a book from 1944 translated into French only 8 years ago. The double-movement against markets seems once again at work producing authoritarian anti-liberal politics[2]. We are entering into a radically new and dangerous period.

The essential dynamic in today’s rage against the elite has been succinctly expressed in a single frame political cartoon that appeared first in Greece, then in France, and that now circulates widely on the Internet. Drawn by Panos Maragos, the cartoon shows three sheep looking at an electoral poster. The candidate is a wolf with a swastika armband. One sheep tells the others: “I think I’ll vote for the wolf. That will really show the shepherd.”

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The point the cartoon makes is that populist politics is not a politics of interest representation. It’s the politics you get when interest representation has failed. It’s not that the sheep believes the wolf will act in the sheep’s interest. It’s that voting for the wolf gets back at the shepherd—even at the expense of the sheep’s eventual fate as dinner for the wolf.

2- Economic causes of populism

Today in the United States, as we try to understand how Donald Trump could have been elected president, we are likely to attribute the eruption of populist voting to economic or social or cultural characteristics of the voters. And these economic and social factors are undoubtedly a large part of the story. The unbelievable successes of Donald Trump and of Bernie Sanders in the Democratic primaries do clearly reflect the destructive impact of globalization on large segments of the population. Seventeen years ago the anti-globalization protests at Seattle against the WTO involved mostly marginal groups in the population, aside from some unions. Today in contrast, populist voters come from core groups across American society. The success of Trump (and of Sanders to some degree) in the primary elections was strongest in areas with large numbers of white male working class voters. They have good reason to be distressed. From the entry of China into the WTO in 2001 onward, the impact of imports from low-wage countries hit the U.S. manufacturing workforce. Economists who have studied the localities hardest hit by imports have concluded that about a fifth of the job losses between 2000 and 2007— so even before the financial crisis — were due to Chinese imports[3]. If laid-off workers found jobs at all, it was usually at lower wages and benefits at a Walmart, for example. In a break with past patterns, unemployed workers did not move to other parts of the country to try to find jobs.   Moving is expensive and chancy and laid-off workers might not have been able to sell their now-underwater mortgaged houses. Many ended up out of the workforce on permanent disability rolls. Nationwide the income of white males without college degrees fell 20% between 1990 and 2013 and about 1/5 of these working-age men are permanently out of the workforce[4].

The last two decades have been ones in which income inequality has been growing rapidly. Although per capita GDP was 78% higher in 2015 than in 1979, the average household income of a family in the 20th percentile of the income distribution rose only by 6.9% over the period. The gains overwhelmingly went to those at the top of the income distribution. The pain of inequality and job loss affects not only those who directly lose jobs.  It extends to many middle class groups in the same communities.  It’s not only the Cleveland steelworker who lost his job who is up in arms; it’s the Cleveland Ohio pharmacist and Cleveland dentist and Cleveland lawyer all of whose businesses and houses declined in value as the community went down.  So these middle-class voters are furious, too. This is not the American Dream. White middle class voters also overwhelmingly voted for Trump.

How did we get to this point without noticing what was happening to large groups in our society? Why did we not stop to consider what their reaction might be? Perhaps because our understanding of how globalization works has been shaped by standard economic trade theory: Ricardian theories of comparative advantage, Heckscher-Olin, Stolper-Samuelson. The heirs of that tradition today, like Paul Krugman, now plead innocent. They claim they always said there would be losers under globalization, but that the gains of globalization for the community at large would outweigh the losses. And somehow the gains would be used to compensate the losers. Those thrown out of jobs in one industry would be absorbed into jobs in other more promising sectors of the economy.  Or else be compensated by government and the political system. So what would become of the losers was not part of the economics model. It was up to politicians and not the fault of economists or of globalization that a broken, polarized political system did not do its job. Government did not provide the kinds of new job training, education, and income supports that would allow the losers to get new jobs and re-integrate into healthy communities.  If wage stagnation has led to a great new surge of inequality, there, too, the economists point the finger of blame to a broken political system which failed to use fiscal policy to protect those at the bottom or even those on middle rungs of the ladder.

One problem with this line of reasoning, though, is that it fails to push the explanation one step further back to analyze why government failed to act.  The broken politics of the past decades can be understood as itself a product of globalization.  Research by MIT economist David Autor and colleagues shows that in the zones in which Chinese imports had the largest impact on killing manufacturing jobs, the response of voters in subsequent elections was to choose more and more radical candidates[5]. In primary elections between 2002 and 2010 in these heavily hit districts Republican voters chose more and more radical Republicans and Democrats chose more and more radical Democrats; and thus the polarization of the political system proceeded and came to paralyze all action in Washington.   Out of the Tea Party came the likes of Rand Paul, Ted Cruz, Mario Rubio and they prepared the terrain for the emergence of Donald Trump. Out of the impotence of polarized government grew the rage of the citizens against elites and politicians. And as an integral part of the populist reaction there was was a strong attack against globalization.

3 – Social and cultural causes of populism

Alongside these economic explanations of the rise of the populist electorate that attribute most of the blame to globalization, there has also been a return to an older tradition of cultural and psychological explanations of populism. Much of the work in this vein in the United States points to relatively stable cultural traits of segments of the population, like the Scotch-Irish Appalachian families depicted in the J.D. Vance autobiography, Hillbilly Elegy (2016) or the Louisiana people in Arlie Russell Hochschild’s Strangers in Their Own Land. Anger and Mourning on the American Right (2016)[6]. These subcultures typically accord high value to individualism, self-sufficiency, and personal honor and denigrate “dependency”– even when those espousing these values may themselves be regular recipients of government subsidies. Suspicion of foreigners, negative views of non-Caucasians, anti-intellectualism, and nationalism are other recurrent themes in these subcultures. These attitudes and values are not new, but they have been reactivated and leveraged into greater salience by the economic strains that globalization has imposed on these communities. These cultural identities have also been aroused by political shifts in national politics that make these communities feel even more marginalized and looked down on.

Among these political shifts, perhaps the most painful is the rise in social status of the very groups to whom poor whites once felt superior and the conviction that these groups are rising because of favoritism from national government. Arlie Russell Hochschild writes that it feels to poor whites in Louisiana as if they are in a long line leading towards the American Dream. They feel they are patiently waiting for economic improvement, while things seem to be getting worse not better. They believe that other people — blacks, women, immigrants, gays, refugees — are cutting ahead in line because they are being helped unfairly by special political dispensations. Even the government’s environmental policies seem determined to advance animals ahead of humans—so as Arlie Hochschild writes about the Louisiana people who went through the Deepwater Horizon oil spill they feel as if “unbelievably, standing ahead of[ them]in line is a brown pelican, fluttering its long, oil-drenched wings”[7].

4- Failures of representation

These economic and cultural explanations of populism are powerful and largely mutually complementary, but they also seem incomplete. The phenomenon we want to explain—the recent surge in populism—is a radical break, while the economic and cultural factors have been long in the making without producing anything that even began to look like an advanced anticipation of the Brexit and Trump victories. What has changed is that the grievances of these groups in the population used to find expression through unions and the Democratic Party. Liberal democracies become vulnerable to populist politics when parties of government and of opposition, unions, and interest groups fail to transmit the interests and grievances of significant groups in the population into political deliberation and policy making. Thirty-five per cent of American workers were unionized in the 1950s; by 2015 only 11.1% of all workers, and only 6.7% of private sector workers belonged to unions[8]. The anger over wages and working conditions and inequality that once was channeled by unions into collective action and strikes at the workplace now remains bottled up in desperate, angry individuals vulnerable to the appeals of demagoguery.

As for the Democratic Party–an institution which from the days of the New Deal on through the most prosperous years of the postwar world used to represent the interests of working class people—it now seems to many of these citizens to have been captured by the elites of Wall Street, the high tech industries, and the well-paid professional classes. The Democratic Party, which in the New Deal of Franklin Roosevelt and Harry Truman used to represent workers, has over the past three decades shed its commitments to lower and middle income groups[9]. It increasingly presents itself as the defender of the interests of rich and upper-middle class voters, highly educated professionals, and a diversity of ethnic and identity groups: Hispanics, African-Americans and gays. The outcome in the 2016 elections was a massive shift of white working class and white middle class voters who once were stalwarts of the Democratic electorate to voting for Donald Trump.

The atrophy of union and party channels for expressing the concerns of working class citizens is hardly a phenomenon restricted to the United States. In France the despair of lower and middle class citizens over the failures of both Right and Left governments has turned to rejection of the Left and Right parties of government[10]. A survey carried out at the end of 2013 reported that 69 percent of the respondents believed that democracy is working badly in France—up from 49 percent who gave this negative assessment only four years earlier[11]. An 11 December 2013 Ipsos/Le Monde survey found only 13 percent of the respondents expressing confidence that government could relaunch growth; indeed two-thirds of them thought growth would require limiting the role of the state as much as possible[12]. The public’s faith in the possibility of bringing about change through collective action is collapsing. Perhaps this might be considered a desirable development if one believed that the French had previously held unrealistically high expectations of politics and had now come to recognize, as the former Socialist prime minister Lionel Jospin once put it (impoliticly at the time): “l’Etat ne peut pas tout.” On the contrary, however, the frustration of citizens over their inability to use the channels of established parties for changing the state seems to be resulting in a search for alternative channels. The Front National seems to be reaping the harvest of this frustration. Perhaps, as mon maître Stanley Hoffmann argued about the Poujadists, the support for the Front National does not mean some whole-hearted popular adherence to the FN’s ideology—itself a shifting and unstable mix of old and new elements[13]. As Hoffmann presciently suggested in the 1950s, the support for the populists might evaporate if the political system were reformed and representation functioned better to channel the interests of the angry citizens. Indeed in 1958, the Poujadists did disappear in the new Fifth Republic. What would it take in France to defeat populism in 2017 ?

5- What should we do about globalization ?

Is it the case that globalization is responsible –wholly or in large part for the ills for which it has come under attack? Is globalization responsible for the loss of jobs and decline of wages for less- educated workers? It’s true that about 1/5 of job loss over the past 15 years can be attributed to trade. But surely technological change and automation explain a significant part of this outcome. Is globalization responsible for the enormous increase in inequality in advanced industrial countries ? Or is politics largely responsible for this outcome? Politics in this case would include tax policy, deregulation, changes in the welfare state. Is globalization responsible for the cultural gap between rural and small town communities and urban centers? Or are changes in values and in the media responsible? All of these are good questions for research and many of my colleagues in political science, economics, and sociology will be busy examining these issues for years to come. The fact is, though, that the public today does largely believe that globalization is to blame.

The populist response across the board has been to close up the borders. In the case of Brexit, this chiefly means withdrawal from the European Union and closing the frontiers to free entry of European Union citizens. What it will ultimately mean for Britain’s trade policies is not so clear. Trump’s proposals, in contrast, squarely promise trade protectionism. They range from threats against China to retaliate against currency manipulation, threats to levy high tariffs on goods imported by companies who have off shored some production, to Republican plans for a corporate tax reform (Destination-based cash flow tax with border adjustment) that would have heavy negative impact on importers, consumers and retail stores[14]. The countervailing effect here is supposed to be a major strengthening of the dollar—which would of course have huge impact on the global economy. Any of these trade threats if implemented would likely set off a trade war. The Chinese have already explicitly promised this. Here the negative consequences are unimaginable.

As for the movement of people across borders: there’s the famous wall that Trump threatens between the US and Mexico. Trump’s statements, or “tweets” change from day to day —most recently suggesting that we’ll pay for it, and the Mexicans will “owe us.” There are also the unconstitutional threats to restrict entry to the United States by Muslims. As for the flow of capital across borders—while Trump’s remarks during the campaign suggested the tightening up of financial regulation, his appointment of Goldman Sachs bankers to the key economic cabinet positions makes it seem very unlikely that the campaign threats against Wall St will come to pass.

Should we accept some part or all of these populist proposals to limit globalization as an acceptable price to pay for reducing the levels of populist rage? Obviously new trade agreements, like the Trans Pacific Partnership (TTP) and the Transatlantic Trade and Investment Partnership (TTIP) are now out of the question for the foreseeable future. But beyond those new initiatives, I would be very reluctant to see any retreat on old trade commitments. First of all — I would argue that any level of trade protectionism sufficient to increase jobs in the U.S. would also be sufficient to produce huge consequences through retaliation and reprisals from other countries. It’s true that Trump by making specific threats against Carrier and Ford about leveling import taxes on their products made abroad was able to get them to rescind the off shoring of some of the jobs they had planned to move to Mexico. But this company by company approach just can’t work on any scale. I do not see Apple responding to Trump’s threats by bringing iPhone production to the U.S. The iPhone is assembled in plants with 100-200,000 workers in China. We have no such production sites in the U.S. Assembly is responsible for a very small fraction of the value of an iPhone. These jobs are bad jobs: and the Chinese workers in the Foxconn plants that produce for Apple rarely stay more than a year on the jobs. They would be very low wage bad jobs in the US and the demand for iPhones would decline as the price went up steeply .

Secondly, I think it would be mistaken patriotism to yield to the demands of a Trump on where to locate jobs. I think the principled position for business leaders is to resist these demands.   The real ethical obligation for business leaders is to accept responsibility for nurturing the capabilities of the workforce and for building  innovative resources in our society. We need to make our societies ones in which good jobs are created and good jobs stick. What does it mean to be sticky? I’ll give you a local example. Why do biotech and pharma companies keep opening new businesses in the mile and a half between MIT and Harvard? The rents are high. Wages are high. And as for taxes–Massachusets is otherwise known as Taxachusetts. But in this mile and half companies have access to the great research labs of Harvard and MIT and on a daily basis can track the progress of different technologies. They have access to a large labor pool of very well educated scientists and engineers. That’s why they feel they need to be here and those jobs stick there.

Let me make this point a different way: When I first came to France in the 1960s for my doctoral research on Breton peasants, the French I met often told me how different French farming was from American farming. In America, they said, you have so much land that farmers don’t think of maintaining and investing in the fertility of the soil. They just exploit it and exhaust it and move to new land. The result was vividly illustrated by something like the great Dust Bowl of the 1930s. In France, with limited land, even the peasant farmers devote enormous effort and precious resources to maintaining the fertility of the soil. That ethos of massive investment in maintaining and enhancing the resources that make our societies prosperous is one we need to bring into corporate culture today, both in France and in the United States. It means educating the workforce with skills that can be renewed over the course of a lifetime; it means investing in research capabilities that can produce not just a cute social media app that takes 2 or 3 years to get going as a start up but 10-15 year investments in developing new storage batteries or new materials or better solar cells. Our responsibility is to enhance the fertility of the soil.

Third, perhaps a more realistic approach to dealing with the impact of globalization on employment –and one that would not incite trade wars with our neighbors —would be to provide better compensation to the “losers” in globalization. There are many forms such compensation might take: wage insurance, real retraining, portable pensions, guaranteed health benefits. In fairness, I think we should do all this. But I do not believe that any kind of compensation we could devise for the losers would be sufficient. The losers are not just individuals, but whole communities. And all the evidence suggests that people don’t want pay-outs: they actually want jobs. What I see as most telling against the hope that better economic compensation for losers would lower the support for populists is the experience of countries like Denmark, Sweden and Germany. Those   countries have done virtually everything we could imagine in the way of support for workers who lose jobs that were killed by international competition. They have excellent unemployment benefits; they provide excellent coaching and retraining for new jobs; they provide incentives to find new jobs—and still the populist parties are growing there. So yes: we need to do far better for the losers of globalization. We ought to make good on our old and never-honored commitments to use globalization as a lever to raise everyone’s well being. This will take massive expenditures on education and job retraining, rebuilding of our infrastructure, and also: flat-out compensation for lost incomes and benefits. But I don’t think it will be enough.

Finally, in conclusion, I turn with great personal reluctance to the main demand of the populists both in Europe and in the United States. It’s the demand to stop or to limit the flow of people — whether economic migrants or refugees — across borders. As we can see even in countries like Germany, Sweden and Denmark, where the economies have been doing well and where workers who lost jobs because of globalization were reasonably well compensated — even there, populist parties are flourishing because of fear and anger over immigration. Given the levels of anxiety, even hysteria, about the dangers that flood in as migrants and refugees come in over unprotected borders, I do believe that to contain populism we need to reinforce the national state on its frontiers. However reluctant we may be to lose the gains for individual freedom and for European integration that the Schengen regime represented, stronger controls at the border and controls that are national may be necessary.

The basic legitimacy of the national state has to do with protection of the citizenry within borders. In 1993, Philippe Séguin wrote: « L’idée des frontières est démodée? Il y a un dogme à attaquer. Revenir aux frontières est la condition de toute politique. »[15] When I read this in 1993 I thought this idea was rather extreme. And interestingly, M. Séguin must have come to think so too, because after I quoted him in an interview, he wrote to me in great indignation in 2006 to deny that he had ever written such a phrase. Which he had. But today I think we might consider his statement as a kind of harsh statement of the realities of what it will take to fight back populism. Drawing a distinction between refugees and migrants is difficult and somewhat artificial, since many of the migrants are seeking to leave countries in which poverty, ethnic hatreds, and violence will inevitably shorten their lives. But I do believe we need to use this distinction. We are morally obliged to admit and to try assist the refugees. But I think that to save our own liberal democratic polities, we need to turn back many of the migrants. Slowing the entry of migrants into our countries is really only a stop gap measure, though perhaps a necessary one. Protecting globalization means not only ultimately defeating the policies and the threats of President Trump. It will take moving beyond our broken, polarized politics and the paralysis at the center to a federal government capable of massive new initiatives in economy and society. The real solutions lie in tackling the failures of representation and the failures of hope for the future for themselves and their children that have led so many of our fellow citizens to vote for the wolf against the shepherd.

Bibliography

  • Autor, David, David Dorn, and Gordon H. Hanson. The China Syndrome: Local Labor Market Effects of Import Competition in the United States. Cambridge, Mass.: National Bureau of Economic Research, 2012.
  • Cramer, Katherine J. The Politics of Resentment. Rural Consciousness in Wisconsin and the Rise of Scott Walker. Chicago: University of Chicago Press, 2016.
  • Frank, Thomas. Listen Liberal:  Or Whatever Happened to the Party of the People. New York: Metropolitan Books, 2016.
  • Mueller, Jan-Werner. Qu’est-Ce Que Le Populisme? Translated by Frédéric Joly. Clermond-Ferrand: Premier Parallèle, 2016.
  • Séguin, Philippe. Ce Que J’ai Dit. Paris: Grasset, 1993.

Notes

[1] Bart Bonikowski and Noam Gidron, “The Populist Style in American Politics: Presidential Campaign Discourse, 1952-1996,” Social Forces 94 (2016): 4, accessed July 19, 2016, doi: 10.1093/sf/sov12; 4

[2] Karl Polanyi, The Great Transformation (Boston : Beacon Press, 1944).

[3] David Autor, David Dorn, and Gordon H. Hanson, The China Syndrome: Local Labor Market Effects of Import Competition in the United States (Cambridge, Mass.: National Bureau of Economic Research, 2012).

[4] Brookings Institution research cited in William B. Bonvillian, “Donald Trump’s Voters and the Decline of American Manufacturing,” Issues in Science and Technology, Summer 2016, p. 27.

[5] David Autor, David Dorn, Gordon Hanson, and Kaveh Majlesi, “Importing Political Polarization? The Electoral Consequences of Rising Trade Exposure,” (working paper number 22637, National Bureau of Economic Research, 2016).

[6] J.D. Vance Hillbilly Elegy (New York: Harper Collins, 2016). Hochschild, Arlie Russell, Strangers in Their Own Land: Anger and Mourning on the American Right (New York: The New Press, 2016). Katherine J. Cramer, The Politics of Resentment. Rural Consciousness in Wisconsin and the Rise of Scott Walker (Chicago: University of Chicago Press, 2016).

[7] Hochschild, Strangers in Their Own Land: Anger and Mourning on the American Right, p. 138.

[8] Bureau of Labor Statistics, “Union Members 2015“ http://www.bls.gov/news.release/pdf/union2.pdf (accessed December 10, 2016). See also Neil Gross, “The Decline of Unions and the Rise of Trump,” New York Times August 12, 2016. http://nyti.ms/2bc7a1U

[9] See this theme developed in Thomas Frank, Listen Liberal:  or Whatever Happened to the Party of the People (New York: Metropolitan Books, 2016).

[10] I have analyzed the current French situation in “La Grande Désillusion,” in Jean-François Sirinelli, ed., La France qui vient (CNRS Editions, 2014).

[11] Thomas Wieder, “Les Français s’enfoncent dans la ‘dépression collective,’” http://www.lemonde.fr/journalelectronique/donnees/protégé/20130114/html/946498.html. The “barometer de la confiance politique” was a study conducted for the Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF) and the Conseil économique, social, et environnemental. The survey was conducted 25 novembre-12 décembre 2013.

[12] Philippe Escande, “Relance de la croissance: les Français ne comptent plus sur l’Etat,” Le Monde.fr. 11.12.2013.

[13] Grégoire Kauffmann, Le Nouveau FN (Paris: La République des idées, Seuil, 2016).

[14] Neil Irwin, “The Major Potential Impact of a Corporate Tax Overhaul,” http://nyti.ms/2jeVcVI (accessed January 7, 2017).

[15] Philippe Séguin, Ce que j’ai dit (Paris: Grasset, 1993). p. 39.


Le populisme et le destin de la mondialisation

Synthèse en français

Introduction

Les coûts politiques de la mondialisation sont devenus incontrôlables. Les victoires – contre tout pronostic – et la progression de candidats populistes en Europe et aux États-Unis (Brexit, D. Trump, AfD en Allemagne, Front national en France ou Cinque Stelle en Italie), ainsi que la promotion de leurs agendas, menace d’anéantir les politiques centristes et sociales-démocrates mises en place après la Seconde Guerre mondiale. À quatre jours de l’investiture de Donald Trump, Suzanne Berger se fait entre autres l’écho des peurs et des craintes ressenties dans son pays pour les valeurs de la démocratie libérale et pour la paix et la stabilité internationales.

Le propos de la conférence entend se concentrer sur une des nombreuses conséquences potentiellement désastreuses du populisme, à savoir la régression du phénomène de mondialisation et la fermeture des frontières aux flux de biens et de services, de capitaux et de populations. S. Berger formule deux hypothèses en préambule.

La première est la possibilité d’un retour en arrière dans la mondialisation, dont elle ajoute qu’elle s’est déjà produite dans le passé à l’occasion de la Première Guerre mondiale, qui a sonné la fin de la première mondialisation. Il a fallu attendre les années 1980 pour retrouver un degré de mondialisation comparable à celui d’avant 1914.

La seconde est que la majorité des personnes réunies ce soir partagent sa conviction que la mondialisation doit se poursuivre.

Tout en appelant à des discussions sur ces hypothèses lors des débats, elle propose pour l’heure de les tenir pour acquises et de se consacrer à répondre aux deux questions suivantes : pourquoi et comment le populisme et les courants antimondialistes sont-ils parvenus à susciter autant d’adhésions ? Et que pouvons-nous et devons-nous faire à ce propos ?

1– Qu’est-ce que le populisme ?

Le populisme peut être défini comme une forme d’interaction politique qui repose sur la condamnation morale des élites et la célébration des milieux populaires, étant entendu que le terme « élites » est compris de manière extensive, regroupant les « riches », la classe politique, les professions intellectuelles et les dirigeants des grandes entreprises mondialisées. Les populistes se recrutent massivement parmi les perdants de la mondialisation, tels les travailleurs dont les emplois ont disparu à cause des délocalisations et des importations, et dans des sociétés dont l’économie s’est effondrée en même temps que leur base manufacturière. Le populisme séduit les plus âgés et ceux qui ont un faible niveau d’études. Les campagnes et argumentaires anti-immigration sont un autre facteur d’attraction pour les populistes, même dans des régions dans lesquelles immigrés et réfugiés sont peu nombreux. On assiste à un phénomène de réaction hostile au marché mondial et aux bouleversements rapides et radicaux que la mondialisation fait subir à la vie sociale, tels que les a décrits Karl Polanyi en 1944 dans The Great Transformation (La Grande Transformation). Cette double réaction paraît de nouveau à l’œuvre à travers des politiques autoritaires et antilibérales. Nous entrons dans une période radicalement nouvelle et dangereuse.

Berger illustre son propos par un dessin de presse de Panos Maragos : trois moutons regardent une affiche électorale représentant un loup dont le brassard s’orne d’une croix gammée ; l’un d’eux déclare : « Je pense voter pour le loup, ça fera réfléchir le berger. »

Selon elle, ce dessin montre en quoi le populisme n’est pas une politique de représentation des intérêts, mais la politique qui se fait quand les intérêts ne sont plus représentés. Le mouton ne croit pas que le loup agira selon ses intérêts, mais il agit en réaction contre le berger, au risque de servir de repas au loup.

2 – Les causes économiques du populisme

On a relié la victoire de Donald Trump aux caractéristiques économiques, sociales ou culturelles de ses électeurs. Il est incontestable que les facteurs sociaux et économiques jouent un rôle important dans cette histoire. Les incroyables succès de Trump ou de Bernie Sanders sont un reflet non équivoque de l’impact destructeur de la mondialisation sur de larges parts de la population. Alors que les manifestations contre l’OMC à Seattle en 1999 impliquaient pour l’essentiel des groupes marginaux (et quelques syndicats), les électeurs populistes viennent aujourd’hui du cœur de la population américaine. Les succès les plus importants de Trump et de Sanders ont été enregistrés dans des territoires peuplés d’hommes blancs des classes populaires. Depuis l’entrée de la Chine dans l’OMC en 2001, les importations des pays à faibles salaires ont porté un coup à la main-d’œuvre industrielle américaine. Entre 2000 et 2007, soit avant même le début de la crise, les importations chinoises ont coûté un cinquième de leurs emplois aux régions les plus touchées. Ceux qui ont retrouvé un emploi sont payés moins chers dans la grande distribution. On constate par ailleurs, ce qui est nouveau, une moindre mobilité des chômeurs, car déménager coûte cher et ils n’arrivent pas à vendre leurs maisons hypothéquées. Les hommes blancs sans diplômes ont perdu 20 % de leurs revenus entre 1990 et 2013 et un cinquième de ces hommes est sorti de la population active.

Les deux dernières décennies ont aussi vu la montée des inégalités. Le PIB par tête a augmenté de 78 % entre 1979 et 2015, mais cette augmentation a surtout bénéficié aux plus riches. De plus le chômage des couches populaires a des répercussions sur les classes moyennes qui perdent leurs clients. Dans les communautés sinistrées par la désindustrialisation, elles aussi ont voté massivement pour Trump.

Pour S. Berger, si les élites ne se sont pas rendu compte de ces phénomènes, c’est que la compréhension des mécanismes de la mondialisation est façonnée par les grands classiques de l’économie comme les théories de Ricardo sur l’avantage comparatif, le modèle Heckscher-Ohlin et le théorème Stolper-Samuelson. Leurs héritiers, tel Paul Krugman, affirment que les gains de la mondialisation auraient dû en compenser les pertes et qu’il y aurait dû y avoir des transferts d’emplois ; ils rejettent par conséquent la faute sur les politiques qui n’auraient pas donné les moyens aux chômeurs de se réorienter. S. Berger décèle toutefois une faille dans ce raisonnement, qui ne remonte pas aux sources de l’échec du système politique, qui est aussi une conséquence de la mondialisation. Elle cite les recherches de David Autor qui montre une radicalisation des votes dans les territoires industriels menacés par les importations. Cette radicalisation a contribué à une polarisation du système politique et a entravé l’action du gouvernement de Washington, ce qui a accru la colère contre les élites gouvernantes. Voter populiste est un moyen d’attaquer la mondialisation.

3– Causes sociales et culturelles

Parallèlement au facteur économique, on note aussi le retour d’une analyse du populisme selon des schémas culturels et psychologiques, avec la mise en évidence de sous-cultures valorisant l’individualisme, l’autosuffisance ou l’honneur personnel et dénigrant l’assistanat (ce qui n’exclut pas de toucher des allocutions). La xénophobie, l’hostilité envers les non-Blancs, l’anti-intellectualisme ou le nationalisme sont d’autres thèmes à l’honneur dans ces milieux. La mondialisation a rendu de la vigueur à ces identités culturelles, tout comme le sentiment de marginalisation au sein de la communauté politique nationale.

Cette impression d’être en décalage par rapport au reste de la société est d’autant plus amèrement ressentie par les « petits Blancs » qu’ils constatent la promotion sociale de groupes auxquels ils se sentaient jusque-là supérieur (S. Berger s’appuie notamment sur les travaux d’Arlie Russell Hochschild sur la Louisiane). Leur sentiment est que les pouvoirs publics favorisent les minorités (Noirs, femmes, homosexuels, immigrés, et même animaux dans le cadre des politiques environnementales) à leur détriment.

4– Échecs dans la représentation

À côté des facteurs économiques et culturels, qui s’inscrivent dans le long terme, il convient cependant de faire place à une autre explication, plus apte à rendre compte du surgissement récent du populisme, rien n’ayant permis d’anticiper le Brexit ou la victoire de D. Trump. Pour S. Berger, ce qui a changé c’est que jusque-là les groupes sociaux qui se jugeaient délaissés exprimaient leurs doléances au travers les syndicats ou le Parti démocrate. Les démocraties libérales deviennent vulnérables aux populismes lorsqu’elles ne sont plus capables de traduire les doléances de composantes significatives de la population en action politique. Elle donne en exemple le très faible taux de syndicalisation (11,1 % en 2015 aux États-Unis) et le recul de la foi en l’action collective. Le Parti démocrate, porte-voix des classes laborieuses au temps du New Deal, est perçu par elles désormais comme le parti des élites aisées. Lui-même se présente d’ailleurs comme le défenseur des intérêts des classes moyennes et supérieures diplômées et des minorités (Hispaniques, Afro-américains, homosexuels). Le résultat est le vote des classes moyennes et populaires blanches, autrefois noyau de l’électorat démocrate, en faveur de Trump.

Le phénomène n’est pas propre aux États-Unis. En France, le rejet de la droite et de la gauche de gouvernement (d’après un sondage de 2013, 69 % des Français jugent que la démocratie ne fonctionne pas bien en France) est alimenté par le sentiment d’impuissance des pouvoirs publics en matière économique, dans un pays qui attend traditionnellement beaucoup de l’État. Les citoyens recherchent d’autres canaux pour faire entendre leur point de vue, comme le Front national. Reprenant les analyses de Stanley Hoffmann sur les poujadistes, S. Berger estime que le vote du Front national ne vaut pas adhésion à son programme (d’ailleurs hétéroclite) et qu’il disparaitrait si les intérêts des citoyens en colère étaient mieux représentés.

5– Que devrions-nous faire de la mondialisation ?

Berger se demande dans quelle mesure la mondialisation peut-elle être tenue pour responsable de la situation actuelle, d’un point de vue économique, social et culturel. Si un cinquième des disparitions d’emplois est sans doute dû au commerce, il convient aussi de faire une part aux progrès technologiques et à l’automatisation, tout comme les politiques économiques, fiscales et sociales des gouvernements jouent un rôle dans l’accroissement des inégalités au sein des pays développés. Quant au fossé culturel qui se creuse entre les villes et les périphéries, peut-être l’évolution du système des valeurs et des médias n’y est-elle pas non plus étrangère. Le fait est pourtant qu’une large partie de l’opinion publique en rend responsable la mondialisation.

La réponse populiste est de fermer les frontières, comme le montre le Brexit (même si les conséquences en matière de politique commerciale sont encore floues) ou la politique protectionniste annoncée par D. Trump qui pourrait amener à une guerre commerciale avec la Chine, avec des conséquences sur les consommateurs américains et sur le cours du dollar, avec à la clé des répercussions mondiales. Le mur avec le Mexique ou la menace d’interdire l’entrée de musulmans sur le sol américain vont dans le même sens, avec des incertitudes toutefois. On peut douter ainsi de l’exécution des menaces prononcées contre Wall Street lors de la campagne au vu de la nomination de banquiers de Goldman Sachs dans l’équipe du président élu.

Faut-il reprendre à son compte tout ou partie de ces propositions pour apaiser les colères populistes ? S. Berger juge compromis l’avenir des négociations en cours (Accord de partenariat transpacifique, Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement) mais est hostile à ce qu’on revienne sur les accords passés. Elle croit que les menaces de D. Trump sur les entreprises qui délocalisent, ponctuellement suivies d’effet, ne sauraient constituer une stratégie globale. Elles entraîneront des représailles et ne sont tout simplement pas exécutables. Une relocalisation complète aurait pour seule conséquence de créer des emplois à faible salaire.

Dans ce sens, elle fait un devoir éthique aux chefs d’entreprise de résister à ces pressions, au nom d’un patriotisme bien compris. L’obligation morale des chefs d’entreprise, c’est plutôt de contribuer à la reproduction et au renforcement des ressources nationales qui rendent possible la réussite de l’entreprise, donc la formation et l’investissement dans la recherche. Il faudrait créer de bons « jobs » qui resteront au pays parce qu’ils ont besoin d’y être, comme le biotech entre MIT et Harvard. S. Berger illustre son propos par une comparaison agronomique tirée de ses échanges avec des paysans bretons : en France, la relative rareté de la terre a contraint les agriculteurs à déployer des moyens importants pour conserver la fertilité des sols. À leur exemple, les sociétés française et américaine doivent investir dans leurs ressources futures : cela passe par la formation de la main-d’œuvre tout au long de la vie active ou des investissements de longue durée dans des produits innovants (tels les nouveaux matériaux).

Une approche réaliste des conséquences de la mondialisation serait d’accorder des compensations à ses perdants, des compensations non seulement individuelles sous forme d’assurances et de garanties, mais aussi collectives, s’appliquant aux milieux et communautés les plus touchés. S. Berger soulève cependant le contre-exemple du Danemark, de la Suède et de l’Allemagne, où la situation de l’emploi est dynamique, mais où les partis populistes progressent malgré tout. Elle appelle, certes, à appliquer des politiques généreuses et inventives vis-à-vis des perdants de la mondialisation, mais ne croit pas que cela suffise.

Elle conclut en reprenant, non sans réticence, la principale revendication populiste des deux côtés de l’Atlantique : arrêter ou limiter les flux migratoires, ce qui est précisément la raison de l’essor des partis populistes au Danemark, en Suède et en Allemagne. Étant donné l’état d’esprit des populations, S. Berger croit nécessaire de restaurer des frontières fortes pour les États nationaux, malgré les conséquences en termes de liberté de circulation. La légitimité de l’État national a partie liée avec la protection de ses citoyens à l’intérieur de ses frontières, ajoute-t-elle en citant Philippe Seguin à l’appui de son propos. Aussi artificielle soit la distinction entre réfugiés et migrants, les premiers doivent être accueillis, les seconds limités et régulés pour sauver les démocraties libérales. Pour sauvegarder la mondialisation, il ne suffira pas de faire échouer les politiques du Président Trump. Il faudra pour cela substituer à un système politique polarisé et paralysé en son centre un authentique gouvernement fédéral capable de prendre de nombreuses initiatives en matière économique et sociale. La véritable solution est de s’attaquer aux échecs dans la représentation des intérêts et restaurer l’espoir dans leur avenir chez tous ceux qui ont voté pour le loup par dépit envers le berger.

Cette conférence a été  organisée avec le soutien de la Compagnie de Saint-Gobain

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Conférence de Suzanne Berger, professeur de sciences politiques au M.I.T. (lundi 16 janvier 2017)

Conférence du cardinal Philippe Barbarin (lundi 15 décembre 2016)

ÉConomie : Liberté, égalité, fraternité.

Dans ce monde dominé par l’économie, on entend continuellement parler du taux de croissance, des parts de marché, de la première puissance économique mondiale, du G 8, du G 20… Et vous, vous m’invitez à rapprocher ces critères majeurs et parfois uniques d’évaluation de nos sociétés, des trois mots de notre devise républicaine. Exercice intéressant !

Le 30 novembre dernier, j’ai eu la joie de vivre en compagnie de mes frères évêques de Rhône-Alpes et de deux cent soixante élus de nos départements une rencontre avec le Saint Père dans la salle Clémentine, au Vatican. Dans son allocution, le Pape François parlait ainsi aux élus de notre Province : « Que les valeurs républicaines de liberté, égalité, fraternité ne soient pas seulement brandies de manière incantatoire, mais soient approfondies et comprises en référence à leur vrai fondement, qui est transcendant. »

Quel est ce « vrai fondement » ? Où et comment le trouver ? Qu’est-ce que la transcendance ? En quoi est-elle nécessaire ? Ces questions ont nourri nos échanges après cette audience mémorable. Je pensais à la phrase de Heidegger : « L’homme dépourvu de transcendance erre sans but sur la terre dévastée. » Me revenait surtout à l’esprit la lecture de l’ouvrage simple et si profond d’un membre de votre Académie, le Professeur Rémi Brague, Les ancres dans le ciel. En conclusion, citant Le Timée de Platon et Rivarol, il risque : « Pour tout homme les ancres sont dans le ciel. C’est en haut qu’il faut chercher ce qui sauve du naufrage » (1).

« Economie : liberté, égalité, fraternité », vous me pardonnerez de ne pas avoir choisi d’autre plan que celui d’écouter successivement chacun de ces quatre mots, la beauté de leur contenu, les dangers qu’ils comportent et les dérives auxquelles ils donnent lieu. L’objectif de vos travaux est justement de voir comment ils peuvent et doivent s’harmoniser, ce qui est un enjeu majeur pour le bien commun de nos sociétés. 

I.- ECONOMIE

En grec, ce mot ne signifie pas production ou acquisition de biens, mais plutôt répartition, dispensation. On le trouve dans la Bible. Evoquant la surabondance de l’amour de Dieu, saint Paul parle d’« économie du mystère » (Ep 3, 9) pour expliquer comment Dieu a dispensé son amour, comment il a décidé de partager avec les hommes ce torrent de bonté, de miséricorde.

En ce premier sens, donc, le mot économie désigne la façon dont un Etat choisit de répartir les biens dont il dispose. Ce sont ses choix budgétaires : quelle part reviendra à l’éducation, à la santé, à la défense, aux relations extérieures, aux transports, à la culture… Cela suppose un regard politique équilibré sur la vie de notre société, sur les besoins de chacun. Et le critère majeur doit être celui du bien commun. On sait l’importance du Ministère du budget et la difficulté des arbitrages à rendre. Le vote du budget au Parlement est, chaque année, un moment essentiel pour l’ensemble de la nation.

L’un des membres de votre Académie, Jean Tirole, a publié récemment un ouvrage magistral dans ce domaine, Economie du bien commun (2). Mais pour lui, comme pour tout le monde, économie prend un sens beaucoup plus large, celui du langage courant.

Chez les grecs, Aristote par exemple, l’autre volet de ce que nous appelons aujourd’hui « l’Economie », à savoir la production de richesses, la vente et l’acquisition des biens, les affaires, tout cet ensemble était rendu par le mot « chrématistique ». Il évoque tout ce qui est nécessaire, utile et profitable, tout ce qui contribuera à la prospérité d’un pays. Produire des richesses est une mission très honorable. On peut féliciter celui qui réussit ce qu’il entreprend. J’aime entendre les Juifs adresser des vœux à celui qui se lance dans une belle aventure professionnelle, si importante pour le bien-être de tous. Je ne sais pas si les catholiques savent dire de la même manière : « Je vous souhaite plein de succès dans vos entreprises. »

Entreprendre est un mot magnifique. On y entend le fait de prendre à pleines mains, à bras le corps, un projet audacieux. On sent l’intelligence, l’audace et l’énergie qu’il faut pour concevoir un projet, pour convaincre des partenaires et des collaborateurs de s’y associer, et pour le mener à bien. Dans l’encyclique Centesimus annus, Jean-Paul II fait l’éloge de l’entrepreneur, de sa capacité d’initiative ; il évoque les risques personnels qu’il prend souvent pour le bien d’autrui et de la société en offrant de nouveaux emplois. Cette encyclique marque une étape importante dans l’enseignement social de l’Eglise. Elle s’appuie sur celle du Pape Léon XIII, Rerum novarum, publiée en 1891. Oui, des res novae étaient apparues au XIXème siècle, avec l’essor de l’ère industrielle. Des questions nouvelles se posaient à propos de la condition ouvrière, et elles méritaient que l’Eglise les éclaire à partir de la Révélation chrétienne.

Comme la situation économique évolue sans cesse – que l’on pense, par exemple, à la crise bancaire de 2007-2008 qui a remis en cause tout l’équilibre de l’économie mondiale -, de nouvelles questions se posent régulièrement. C’est ainsi que les papes ont publié des encycliques ou d’autres textes majeurs pour préciser certains points de la doctrine sociale de l’Eglise, en fonction de l’évolution de l’économie mondiale (3).

Dans l’encyclique du Centenaire, Jean-Paul II demande que l’on garantisse la liberté d’entreprendre et refuse que l’on diabolise a priori la croissance économique. Au paragraphe 35, il écrit : « L’Eglise reconnaît le rôle pertinent du profit comme indicateur du bon fonctionnement de l’entreprise. Cela signifie que les facteurs productifs ont été dûment utilisés et les besoins humains convenablement satisfaits. » « Cependant, poursuit-il, le profit n’est pas le seul indicateur de l’état de l’entreprise. Il se peut que les comptes soient bons et qu’en même temps les hommes qui constituent le patrimoine le plus précieux de l’entreprise soient humiliés et offensés dans leur dignité.»

Plus loin, au paragraphe 42, il constate qu’après l’échec du communisme, le capitalisme triomphe. Mais il ne veut pas s’en tenir à cet argument simpliste. Oui, on peut « reconnaître le rôle positif de l’entreprise, du marché, de la propriété privée et de la responsabilité qu’elle implique, de la libre créativité humaine dans le secteur économique ». Dans ce texte, il déclare préférer les expressions « économie d’entreprise », « économie de marché » ou « économie libre » au mot capitalisme, qui semble tout centrer sur le capital. Mais le Pape signale aussi qu’à défaut d’un encadrement juridique ferme qui mette la liberté d’entreprendre « au service de la liberté humaine intégrale », la porte est ouverte à tous les dangers…

II.- LIBERTÉ

Certains affirment que les « racines chrétiennes », son anthropologie expliquent le développement de l’économie moderne et du capitalisme dans les pays occidentaux, dès le Moyen-Age et la Renaissance. D’aucuns insistent même sur le rôle spécifique du catholicisme, nuançant ainsi la thèse classique de Max Weber qui voyait en l’éthique protestante le terreau ayant permis la croissance du capitalisme. Je pense ici aux travaux de Pierre de Lauzun, comme Christianisme et croissance économique (4).

1- Qu’est-ce que la liberté ?

Mais commençons par donner quelques éléments de réponse à cette question fondamentale, et à quelques autres immédiatement connexes : Quelles sont les conditions de la liberté ? Comment devenir vraiment libre soi-même ? Comment donner à un enfant, à un jeune toutes ses chances pour devenir un homme ou une femme libre ?

Est libre celui que l’on sent en pleine possession de ses moyens, qui ne craint pas de se lancer dans une aventure audacieuse, après avoir réfléchi et mûri son projet. On fait confiance à quelqu’un que l’on sent libre, parce que c’est « un homme de parole » ou une personne intègre. Alentour, on sait cela, on le sent. On fait attention à celui que l’on choisit comme trésorier dans une association. Parfois, on entend dire : « Si c’est lui qui t’a dit cela, tu peux être tranquille : c’est vrai (ou il le fera…) » ou au contraire : « Ah oui ! il t’a dit cela, mais hier, il disait le contraire et demain ce sera encore autre chose… Il ment comme il respire. »

Je voudrais m’arrêter un moment sur ce que l’on appelle les commandements dans la Torah, mot qui désigne une « instruction » donnée à l’homme sur le mystère de sa vie, avant d’être une « loi ». La loi et les commandements ont tôt fait d’être abaissés au niveau des règlements, alors qu’il s’agit plutôt de « paroles de vie ». Je les perçois comme des indications, des repères majeurs donnés à l’homme pour garantir sa dignité et sa liberté. Il me semble essentiel de voir que ces « dix paroles de vie » sont dans l’ordre. Les trois premières mettent « les ancres dans le ciel ». Mon père nous disait toujours – c’est un peu moins poétique que l’image des ancres ! – : « Il faut pendre les casseroles par en haut… ». Les suivantes indiquent les impasses en abordant chacun des domaines majeurs. D’abord la vie,  bien sûr : « Tu ne tueras pas.» Jésus nous invite à aller en amont, à discerner la violence qui vient, qui monte du fond de nos cœurs : « Si tu dis à ton frère crétin,… renégat » (Mt 5, 22). Puis, dans la vie, tout le monde sait que l’essentiel, c’est l’amour. Il est à la fois merveilleux et fragile. C’est trop facile et souvent irréparable de le briser : « Tu ne commettras pas l’adultère.» Ensuite, viennent les biens dont on peut dire qu’ils font corps avec nous. Parfois, j’ai entendu des personnes, cambriolées en pleine nuit, dire qu’elles avaient eu l’impression d’avoir été violées : « Tu ne voleras pas. » Puis la qualité de notre relation aux autres est conditionnée par la parole : « Tu ne mentiras pas. » Sinon, tout le monde se méfiera de toi dès que tu ouvriras la bouche.

A vrai dire, l’une des dernières consignes que Jésus laisse à ses disciples pour garantir leur liberté, c’est la méfiance… mais d’eux-mêmes. « Méfiez-vous, de peur que votre cœur ne s’alourdisse. » De telles paroles nous préparent à l’ultime rendez-vous : « Afin d’avoir la force (…) de vous tenir debout devant le Fils de l’homme » (Lc 21, 34-36). Elles correspondent aux deux derniers commandements (« Tu ne convoiteras pas… ») qui nous rappellent que souvent notre cœur est biaisé, malade, rongé par la jalousie.

2- Illusions ou perversions de la liberté.

Ces dérives sont bien mises en lumière dans l’Evangile. La parabole de l’enfant prodigue dénonce cette illusion de liberté imaginée par un jeune qui réclame à son père la part de ses biens pour quitter la maison et trouver enfin la liberté ! L’histoire de la chèvre de M. Seguin (qu’on me pardonne de la mettre en parallèle avec la Parole de Dieu !) n’avait guère pour but que de faire peur aux jeunes filles en les avertissant que de méchants loups les attendaient si elles quittaient la maison en cachette. La parabole montre qu’il est difficile d’être vraiment libre. Le fils prodigue, décidé à prendre sa liberté, entre dans un esclavage imprévu, et le fils aîné travailleur, apparemment docile et fidèle, n’a pas trouvé le chemin de sa liberté intérieure. Qu’est-ce donc que cette prétendue liberté qui aboutit finalement à l’esclavage, la dégradation complète d’un être ou même à sa mort ? Une certaine liberté économique peut aussi avoir des effets ravageurs sur l’équilibre social.

Il ne suffit certes pas d’invoquer le principe de la liberté, comme on répète un slogan, pour se garder des dérives et des perversions auxquelles il peut donner lieu. Liberté d’entreprendre, oui, mais parfois la montée tragique de l’ego d’un grand patron ou d’un homme de pouvoir peut avoir des effets ravageurs sur autrui, comme l’hybris d’un homme politique peut blesser un peuple tout entier quand, par exemple, le roi se prend pour le soleil.

Les avertissements de Jésus sur les méfaits dont l’argent peut devenir la source sont nombreux. J’en relèverai deux, aux chapitres 12 et 16 de l’Evangile selon saint Luc. Quand l’argent devient la préoccupation principale, quand il devient le centre de nos vies, il risque de nous rendre fous. On connaît ce passage où un homme pensait avoir bien réfléchi et pris de bonnes dispositions pour la conservation de ses biens. Il se croyait à l’abri de tout souci et se disait à lui-même : « Repose-toi, mange, bois, fais la fête… », alors qu’il avait perdu de vue l’essentiel : « Insensé, cette nuit même, on va te demander ton âme… » (Lc 12, 19-20). L’argent peut aussi rendre aveugle. Le pauvre Lazare vivait près du portail d’un homme riche dont l’Evangile ne précise pas le nom. Rien ne nous dit que ce riche était malhonnête. Simplement, il « se revêtait de pourpre et de lin fin, et faisait chaque jour brillante chère ». On comprend sans difficulté que, tellement pris par ses affaires, il n’avait même pas vu le pauvre gisant à sa porte, tout couvert d’ulcères (Lc 16, 19-31) !

J’aimerais regarder de près devant vous le verset célèbre dans lequel Jésus souligne : «Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent » (Mt 6, 24). Il ne s’agit pas d’un simple parallèle où il faudrait choisir d’aimer l’un ou l’autre. Les mots et leur ordre sont précis. « L’un » désigne Dieu et « l’autre » l’argent. Et voilà comment j’interprète ce verset : celui qui aime l’argent finit par haïr Dieu, tandis que celui qui est vraiment « attaché » à Dieu laisse l’argent à sa juste place. Un cadre d’une grande banque française me racontait, un jour, qu’à la fin d’une concertation en équipe sur une affaire qui avait fait perdre beaucoup d’argent à la banque, il avait dit : « Bon, ce n’était que de l’argent ! ». Parole déplacée dans un temple de l’argent ? Un de ses collaborateurs lui avait aussitôt demandé : « Que voulez-vous dire, Monsieur le Directeur ? » Et sa réponse fut : « Vous voulez savoir ce que je veux dire ? Eh bien, c’est simple ! Je veux dire que perdre autant d’argent, cela me fait moins d’effet que si l’on venait m’annoncer qu’on avait trouvé un cancer à ma fille de 15 ans ! »

3- Apporter un discernement sur économie et liberté.

Jean-Paul II parle de « perversion de la liberté lorsqu’elle devient un absolu ». Dans Centesimus Annus, 41, il avertit : « L’expérience historique de l’Occident, de son côté, montre que, même si l’analyse marxiste de l’aliénation et ses fondements sont faux, l’aliénation avec la perte du sens authentique de l’existence est également une réalité dans les sociétés occidentales. » Au paragraphe suivant déjà cité (42), il s’interroge sur la nature de notre système économique :

« Peut-on dire que, après l’échec du communisme, le capitalisme est le système social qui l’emporte et que c’est vers lui que s’orientent les efforts des pays qui cherchent à reconstruire leur économie et leur société ? Est-ce ce modèle qu’il faut proposer aux pays du Tiers-Monde qui cherchent la voie du vrai progrès de leur économie et de leur société civile?

La réponse est évidemment complexe. Si, sous le nom de ‘’capitalisme’’, on désigne un système économique qui reconnaît le rôle fondamental et positif de l’entreprise, du marché, de la propriété privée et de la responsabilité qu’elle implique dans les moyens de production, de la libre créativité humaine dans le secteur économique, la réponse est sûrement positive, même s’il serait peut-être plus approprié de parler d’ ‘’ économie d’entreprise’’, ou d’ ‘’économie de marché’’, ou simplement d’ ‘’économie libre’’. Mais si par ‘’capitalisme’’, on entend un système où la liberté dans le domaine économique n’est pas encadrée par un contexte juridique ferme qui la met au service de la liberté humaine intégrale et la considère comme une dimension particulière de cette dernière, dont l’axe est d’ordre éthique et religieux, alors la réponse est nettement négative. »

Pour les professionnels de l’économie, cela se traduit par la question de la régulation ou réglementation. C’est un thème prépondérant dans les activités financières qui, depuis la crise de 2007, connaissent une prolifération de réglementations. On en est au point où on peut se demander si cet arsenal réglementaire ne devient pas contre-productif. Les Papes Benoit XVI et François font référence au besoin de réglementation et d’encadrement des marchés chaque fois qu’ils parlent des dérives ou des mirages de la finance. Il faut réguler et encadrer en vue du bien commun l’activité financière et économique, ne pas la laisser réagir aux simples dynamiques spontanées du marché. C’est un sujet peu conflictuel, tout le monde s’accorde à dire qu’il faut une réglementation et, de fait, les activités bancaires sont aujourd’hui parmi les plus régulées au monde. Ensuite, il faut garder le bon équilibre avec la responsabilité personnelle et la liberté d’entreprendre …

Pour conclure ce paragraphe sur la liberté, que l’on me pardonne de citer encore Jean-Paul II dans la même encyclique, au paragraphe 32 : « L’économie moderne de l’entreprise comporte des aspects positifs dont la source est la liberté de la personne qui s’exprime dans le domaine économique comme en beaucoup d’autres. En effet, l’économie est un secteur parmi les multiples formes de l’activité humaine, et dans ce secteur, comme en tout autre, le droit à la liberté existe, de même que le devoir d’en faire un usage responsable. » 

III.- ÉGALITÉ

Dans une audience que le Pape François vient d’accorder, le 3 décembre, à quatre cents patrons réunis par les magazines américains Fortune et Time, il a demandé un « nouveau pacte social » et fondé son propos sur la notion d’égalité. Parlant de ce « monde marqué par l’inégalité, la guerre et la pauvreté », il a appelé de ses vœux un « modèle économique plus juste et plus inclusif ». Il s’agit donc de faire en sorte que les différences entre les personnes, entre leurs biens, leurs ressources paraissent justes et n’empêchent pas une entreprise ou un pays de former une communauté.

La question sous-jacente, et fort ancienne, est celle de l’équilibre paradoxal, difficile entre « la propriété privée et la destination universelle ». C’est le titre même du chapitre 4 de l’encyclique Centesimus Annus. Il me semble que la doctrine de l’Eglise dans ce domaine est souple. Elle ne donne pas de solution toute faite, mais plutôt une dynamique… Je renvoie au paragraphe 35, déjà cité, où il est question du « rôle pertinent du profit comme indicateur… », et aussi et surtout de l’entreprise vue comme « communauté de personnes », thème sur lequel je reviendrai en parlant de la fraternité. C’est cette idée qui va servir de fondement à toutes les prises de position en ce domaine. Egalité ne veut pas dire égalitarisme, mais sous-entend un ensemble où chacun est traité de manière à lui permettre d’être heureux d’appartenir à cet ensemble.

En ce domaine, la question emblématique est celle du salaire juste. Plusieurs fois, à Lyon, dans nos « Entretiens de Valpré », il en a été question. Il y a quelques années, j’avais été invité à prendre la parole en premier dans une table ronde à laquelle participaient M. Alain Mérieux et le directeur général d’une ONG. Mettant à part les prêtres qui ont un statut spécial, j’avais dit que dans notre diocèse l’écart des salaires était de 1 à 4. Le responsable de l’ONG avait parlé, lui, d’un écart de 1 à 10, et Alain Mérieux avait expliqué qu’il avait accepté des écarts beaucoup plus considérables en embauchant des personnalités d’exception dont la présence et l’action lui semblaient nécessaires pour le bien de l’entreprise et pour lui permettre de continuer à aller de l’avant …

Pour les chefs d’entreprise que j’ai consultés, un écart allant jusqu’à 20 ou 30 est tolérable. J’ai entendu sur leurs lèvres, quand ils parlaient de leur entreprise, l’adjectif « juste » aller de pair avec « stimulant ». Parfois, cependant, nous dit-on, cet écart atteint la proportion de 1 à 200 dans d’autres pays. Un chef d’entreprise m’expliquait que le premier dont il se méfiait, c’était … lui-même et qu’il avait commencé par fixer son salaire et les possibilités de son augmentation, au su de tout le monde. Dans l’entreprise, cet indice est important pour l’équilibre général, et les dirigeants doivent le regarder attentivement, le vérifier, et même communiquer à son sujet, pour que le sujet ne soit pas tabou.

Pour ne pas dévier vers l’idéologie, il faut aussi dénoncer les illusions de l’égalitarisme. L’expérience et l’histoire nous ont montré qu’un combat acharné pour l’égalité peut anéantir la liberté et conduire à des systèmes totalitaires qui aboutissent à un effondrement de l’économie.

Le scandale de la croissance des inégalités

Les dérives de la liberté, le non encadrement de la finance… peuvent mener à un monde profondément inégalitaire. Depuis trente ans, les inégalités se sont accrues dans nos pays. Christine Lagarde cite en particulier la Russie, l’Allemagne ou la Chine, pays où les écarts se creusent et les inégalités se sont décuplées. Mais en même temps, l’ONU affirme qu’un milliard d’individus sont sortis du seuil de pauvreté, notamment grâce à la mondialisation qui s’est traduite par le transfert d’une partie des emplois des pays développés vers les pays émergents. Ces deux réalités coexistent. C’est ce qui rend toute prise de position difficile, car soit on sombre dans la caricature d’un côté ou de l’autre, soit on dilue toute incitation au changement dans un équilibre conservateur.

Dans ce domaine des inégalités, j’ai eu, cet été, une conversation étonnante avec l’archevêque de Budapest, le cardinal Erdö, lors des JMJ à Cracovie. Selon lui, on ne peut plus parler de « communauté européenne ». C’est plutôt une colonisation à laquelle on assiste, quand l’écart dans le salaire minimum entre l’Europe de l’Ouest et celle de l’Est est de 1 à 5. On lit aussi cette colère sous la plume de Marcel Gauchet lorsqu’il écrit : « L’Allemagne a imposé son modèle à la zone euro, elle peut se permettre de le ‘’dégermaniser’’, ce qui voudrait dire l’imposer un peu plus aux autres ! »

Parler de l’entreprise comme d’une « communauté de personnes », de la « communauté européenne » ou de la « communauté nationale », c’est, dit encore Marcel Gauchet,  « tenir un langage patriotique et politique au lieu de se contenter du langage technique de l’économie, oser s’en remettre à l’efficacité libérale pour dégager les moyens de la redistribution » (5).

IV- FRATERNITÉ

En abordant ce dernier mot de notre devise nationale, je voudrais en rappeler l’enracinement et la richesse bibliques. Si les hommes sont frères, c’est d’abord parce qu’ils ont le même Père. Dès le Nouveau Testament, adelphotès est le premier nom de l’Eglise : elle est fraternité (6). On nous exhorte à l’amour-amitié des frères, une philadelphia associée dans l’épitre aux Hébreux (13, 1-2), et à la philoxenia qu’on traduit toujours par hospitalité (7), mais qui veut dire amour-amitié pour l’étranger. Il est particulièrement intéressant, dans le contexte où nous vivons, de noter, et c’est un thème récurrent dans la Bible, que la fraternité ouvre obligatoirement sur l’accueil de l’étranger.

Autour de cette notion de Fraternité, je voudrais évoquer plusieurs thèmes.

1- D’abord celui de l’articulation entre économie et politique.

L’économie ne peut pas être autonome, la politique (ou la foi) doit lui donner sens. L’ordonnancement de l’économie au service du Bien Commun et du développement de tout l’homme et de tout homme est un des thèmes centraux de la doctrine sociale de l’Eglise. Les intellectuels français pensent peut-être que cela va de soi. Mais l’expérience réelle de la vie d’entreprise prouve que cette tension est forte au quotidien, en particulier dans des activités mondialisées et des grands groupes soumis aux commandements des marchés financiers qui privilégient la rentabilité à court terme. La réalité, c’est que les actionnaires, en particulier les actionnaires financiers que sont les investisseurs institutionnels, n’ont qu’un seul objectif, celui de la rentabilité. Il est très difficile pour un dirigeant d’une entreprise cotée en bourse de ne pas faire passer en premier cet objectif de rentabilité financière demandée par les propriétaires de l’entreprise. C’est le grand problème du capitalisme financier moderne.

Benoît XVI avait bien résumé le problème dans son encyclique sociale Caritas in Veritate, au paragraphe 36 : « L’activité économique ne peut résoudre tous les problèmes sociaux par la simple extension de la logique marchande. Celle-là doit viser la recherche du bien commun, que la communauté politique d’abord doit aussi prendre en charge. C’est pourquoi il faut avoir présent à l’esprit que séparer l’agir économique, à qui il reviendrait seulement de produire de la richesse, de l’agir politique, à qui il reviendrait de rechercher la justice au moyen de la redistribution, est une cause de graves déséquilibres. »

C’est là que le rôle de l’Etat, pour autant qu’il vise le respect du Bien Commun, peut fixer des normes qui viendront pondérer la priorité à la rentabilité financière des actionnaires financiers.

En France, un grand système a été mis en place au lendemain de la guerre par le Général de Gaulle, reprenant des éléments mis en place antérieurement. Il est toujours à ajuster, améliorer, mais il ne faut pas le remettre en cause en bloc. Il a été organisé avec un vrai souci de fraternité, touchant à la fois les retraites, la sécurité sociale, les allocations familiales, la protection de l’emploi, du salarié….

En France, on le sait, les patrons se plaignent souvent de ce que ce système paralyse les entreprises. Mais une discussion récente avec un cadre de la finance qui travaille maintenant en Angleterre m’a éclairé. Il est scandalisé de voir qu’outre-Manche, on licencie sans aucune contrainte. C’est violent et dangereux. Notre législation paraît trop lourde, mais elle part de quelque chose qui a de la valeur, d’une intention majeure : l’attention au plus faible, la nécessité du partage, le bien de tous. Certes, ce n’est pas simple, mais tout remettre en cause serait catastrophique, conduirait à un trop grand déséquilibre social.

Dans le thème déjà évoqué de l’entreprise comme communauté de personnes, on perçoit la référence sous-jacente à la famille et à la fraternité. « Il peut arriver, écrit Jean-Paul II dans Centesimus annus (par. 35), que les hommes qui constituent le patrimoine le plus précieux de l’entreprise soient humiliés et offensés dans leur dignité. Non seulement cela est moralement inadmissible, mais cela ne peut pas ne pas entraîner par la suite des conséquences négatives, même pour l’efficacité économique de l’entreprise. En effet, le but de l’entreprise n’est pas uniquement la production du profit, mais l’existence même de l’entreprise comme communauté de personnes qui, de différentes manières, recherchent la satisfaction de leurs besoins fondamentaux et qui constituent un groupe particulier au service de la société tout entière. »

2- Ensuite, la place du don et de la gratuité.

Ce fut une surprise de trouver dans l’encyclique de Benoit XVI Caritas in Veritate un chapitre, le troisième, consacré à la place de la gratuité au cœur même de l’activité économique et des structures de marché (8). On y lit par exemple : « Le grand défi qui se présente à nous, qui ressort des problématiques du développement en cette période de mondialisation et qui est rendu encore plus pressant par la crise économique et financière, est celui de montrer, au niveau de la pensée comme des comportements, que non seulement les principes traditionnels de l’éthique sociale, tels que la transparence, l’honnêteté et la responsabilité ne peuvent être négligées ou sous-évaluées, mais aussi que dans les relations marchandes le principe de gratuité et la logique du don, comme expression de la fraternité, peuvent et doivent trouver leur place à l’intérieur de l’activité économique normale. C’est une exigence de l’homme de ce temps, mais aussi une exigence de la raison économique elle-même. C’est une exigence conjointe de la charité et de la vérité » (par. 36).

Sur ce thème, je me rappelle aussi une intervention mémorable de M. Mérieux (qu’il me pardonne s’il vient à avoir connaissance de mes propos !), un jour où nous avions organisé à Lyon une rencontre sur cette encyclique, quelques mois après sa parution. Je l’entends encore nous dire : « Je n’ai pas lu l’encyclique, mais vous m’interrogez sur la gratuité et la rentabilité dans l’entreprise. Ma grand’mère aurait dit : ‘‘Ce sont deux horloges qui ne marquent pas la même heure ! ‘’. » Puis, il nous a expliqué la proposition qu’il avait faite dans son entreprise à ceux qui le désiraient de partir à Haïti après le séisme de 2010. Cela lui a permis d’apporter sur place une aide appréciée dans laquelle il est toujours très engagé. « Non seulement, nous a-t-il dit, l’entreprise n’y a rien perdu, mais elle a vécu cet engagement gratuit comme un vrai renouvellement pour tous. » Je l’ai vu recommencer ce genre d’opération lorsque tous les chrétiens ont été chassés de Mossoul, en juillet 2014. Il a mis en œuvre beaucoup de moyens, et intéressé des personnes à ce projet : construire des logements et des écoles, et tout récemment encore une maternité. Dans cet engagement gratuit, apparemment « à perte », l’ensemble de l’entreprise gagne beaucoup humainement, socialement.

C’est un exemple qui illustre à la perfection la suite du texte de Benoit XVI : « Il est nécessaire aussi que, sur le marché, soient ouverts des espaces aux activités économiques réalisées par des sujets qui choisissent librement de conformer leur propre agir à des principes différents de ceux du seul profit, sans pour cela renoncer à produire de la valeur économique. Les nombreux types d’économie qui tirent leur origine d’initiatives religieuses et laïques démontrent que cela est concrètement possible » (par. 37).

3- L’attitude du serviteur

Soucieux du bien commun, le chef d’entreprise sera aidé dans sa mission s’il choisit d’adopter l’attitude du serviteur de tous. Son critère majeur au moment de prendre une décision sera : « Est-ce vraiment le bien de mes collaborateurs, de mes employés… de mes enfants ? » J’ajoute ici les enfants, car il y a évidemment un rapport entre le thème de la fraternité et celui de la famille. Elle conduit à avoir le souci de l’équilibre entre tous, elle est le lieu premier de la redistribution des richesses, notamment entre générations, et du don (9). Ce qui est assez facile à vivre avec la génération d’après, avec ses enfants, peut être vu aussi avec les contemporains… même s’il s’agit d’une réalité un peu éloignée des objectifs fixés par les actionnaires !

Je voudrais aussi souligner l’importance d’adopter une attitude vraiment fraternelle : attention aux malades, aux événements personnels et familiaux de ceux avec qui l’on travaille. Les exemples sont nombreux : je pense à la maman de sainte Thérèse de Lisieux, sainte Zélie Martin, qui pourrait être nommée patronne des chefs d’entreprise… et qui, le dimanche, allait visiter ses ouvrières malades. Dans ma vie sacerdotale, je me souviens d’un chef d’entreprise que je suis allé voir à l’hôpital. Il avait la réputation d’être un homme très sûr de lui, un patron dur avec son personnel. Quelle ne fut pas ma surprise de voir ses collaborateurs venir nombreux et lui parler avec une grande délicatesse ! J’étais étonné de la gratitude et de l’admiration qu’ils exprimaient à son sujet. Un de mes amis musulmans, à qui je racontais cela quelque temps plus tard, m’a dit : « Tu vois, bien que formé au Séminaire, tu es marqué, …formaté par la logique de la lutte des classes. » En fait, au moment d’un « pot de départ », des propos tout simples viennent spontanément sur les lèvres. Ils sont exprimés alors qu’on ne s’y attendait pas du tout. C’est aussi le visage de l’entreprise. On a l’impression que les gens ne voient plus les performances professionnelles, mais savent remercier un homme, une femme de son attitude fraternelle, de son attention, de son humanité qui a su toucher les proches. C’est peut-être même le seul souvenir qu’ils garderont.

Pour terminer cette approche du thème du service en vue d’une authentique fraternité, je citerais l’un de mes confrères, Mgr Castet, concluant un colloque en avril 2011 sur la place du don et de la gratuité dans l’économie selon Caritas in veritate : « Voici à quel changement de regard nous invitent la foi chrétienne et Benoit XVI : c’est le sens du service qui doit être regardé comme la clé de l’activité économique et qui doit présider à nos choix. »

CONCLUSION

En guise de conclusion plus personnelle, je voudrais souligner que, selon moi, les trois mots de la devise de la République sont dans l’ordre.

La liberté, c’est le point de départ et le cœur de la dignité humaine. Les Pères de l’Eglise se sont souvent interrogés pour savoir en quoi consistaient l’image et la ressemblance de la créature avec son Créateur. Ils ont évoqué la raison, le langage, la capacité d’aimer. Pour saint Grégoire de Nysse, ce qui fait que l’homme est à « l’image de Dieu », c’est la liberté. Certes, elle peut avoir des conséquences catastrophiques, s’autodétruire pour aboutir à de vrais esclavages, comme je l’ai évoqué tout à l’heure, mais la liberté est notre plus grande dignité.

L’exercice d’une liberté sans contrôle peut conduire à de monstrueuses inégalités, mais la réalité nous rappelle un jour ou l’autre que nous sommes tous égaux. On s’en aperçoit le jour où survient la maladie, la mort, un accident, un cataclysme… Il est sûr qu’au dernier jour, cette vérité ontologique s’imposera. Le célèbre passage du jugement dernier (Mt 25, 31-46) nous enseigne clairement qu’au dernier jour, ni l’argent, ni la carrière, ni le pouvoir ne compteront. Il ne restera que l’amour. Saint Jean de la Croix exprime en une phrase ce qu’on peut regarder comme un résumé de tout le message biblique : « Au soir de notre vie, nous serons jugés sur l’amour » (10).

Et il vaut mieux avoir conscience de cette vérité essentielle maintenant, dans notre rapport avec les autres. Nous devons user de notre liberté, dans la vie sociale et économique, pour travailler à ce que soit reconnue l’égale dignité de chaque personne. Il me semble que la fraternité sera le résultat, la conséquence, le fruit de cet engagement. Lorsque je rencontre des élus, par exemple, au cours de mes visites pastorales et que je les invite à un temps d’échange dans ces lieux que je découvre comme pasteur et qu’ils connaissent bien mieux que moi, je présente souvent cette conviction qui m’habite. Qu’ils agissent pour que tous leurs concitoyens puissent être libres, prendre des initiatives, faire ce qui leur plaît et les épanouit. Cela veut dire, faciliter la vie associative, la vie culturelle, sportive, artistique, organiser les écoles, les transports, donner les meilleures chances à une collectivité. Qu’ils veillent aussi attentivement à l’égalité, à ce que tous puissent avoir accès à ces moyens mis à disposition. Une réelle fraternité pourra apparaître et éclairer notre « vivre ensemble ». On le voit dans de belles initiatives prises par les habitants d’une rue, d’un quartier, d’une commune… La fraternité ne se décrète pas ; elle est le cadeau, le résultat inattendu d’un vrai travail pour la liberté de chacun et pour l’égalité de tous. Lors d’un colloque récent, j’entendais – merveilleuse surprise ! – le député-maire de Sarcelles nous expliquer que, dans sa commune, plus de 50 ou 60% des habitants vont prier chaque semaine à la mosquée, à la synagogue ou dans une église (c’est à Sarcelles que se trouve la cathédrale des Chaldéens), le vendredi, le samedi ou le dimanche. Et il ajoutait : « L’ambiance n’est pas la même dans ma commune, le lundi matin ! » Au fond de moi, je pensais que c’est bien et d’abord la relation au Père qui fonde notre fraternité humaine.

Sur un tout autre registre – qu’on me pardonne ce récit personnel – j’ai vécu une aventure où j’ai clairement ressenti que les trois mots de la devise républicaine sont effectivement dans l’ordre. En juillet 2013, alors que les jeunes de Paris, de Lyon et de quelques autres diocèses étaient réunis à Cayenne pour une semaine préparatoire aux J.M.J. de Rio, j’ai été victime d’un infarctus… très discret ( !) devant un millier de jeunes dans la Cathédrale de Cayenne alors que je leur donnais une catéchèse. Aussitôt, j’ai été merveilleusement pris en charge par mon pays : soins immédiats à l’hôpital de Cayenne, transfert quelques heures plus tard à Fort-de-France, opération d’un triple pontage le lendemain et retour trois semaines plus tard à Lyon pour un long temps de convalescence, avant de pouvoir reprendre ma mission. C’est un choix pastoral, librement consenti, qui m’avait conduit à accompagner les jeunes à Cayenne. J’étais émerveillé de voir les soins dont j’ai été l’objet. Je partageais ma chambre avec un charpentier originaire de Guadeloupe qui vivait la même mésaventure. Et l’on nous a expliqué que l’un des derniers occupants de cette chambre avait été… Johnny Halliday. Belle égalité entre tous les malades, garantie par la Santé publique dans notre pays. Ensuite, pendant la rééducation, à Marcy l’Etoile, mes compagnons étaient un charcutier, un architecte, un camionneur, un agriculteur, un intermittent du spectacle… Nous avions entre 38 et 83 ans, tous à égalité, avec un seul et même souci : faire repartir notre petit cœur ! Au fil des semaines, il était étonnant de voir les liens fraternels simples qui nous ont unis et qui, avec certains, durent encore.

Les trois mots de notre devise nationale ont bien, comme le disait le Pape, un fondement transcendant, toujours à approfondir. L’économie, dans notre pays et au-delà, a certainement tout à gagner à s’inspirer du chemin qu’ils indiquent.

Notes

(1) Rémi Brague, Les ancres dans le ciel, L’infrastructure métaphysique, Le Seuil 2011, p.131.

(2) PUF, 2016.

(3) Pour le 40è anniversaire de Rerum Novarum, le Pape Pie XI publia Quadragesimo anno (1931) et, trente ans plus tard, Jean XXIII écrivit Mater et Magistra (1961). Paul VI célébra le 80è anniversaire par son admirable Lettre apostolique au cardinal Roy en 1971, Octogesima Adveniens, et Jean-Paul II consacra un texte entier au travail, l’encyclique Laborem Exercens, en 1981.

(4) Parole et Silence, 2008. On doit aussi mentionner du même auteur : l’Evangile, le chrétien et l’argent. Finances, un regard chrétien….

(5) Marcel Gauchet présentant son ouvrage Comprendre le malheur français, Stock, 2016 dans Les Echos, Mercredi 24 août 2016, p. 9.

(6) Souvent nos Bibles traduisent par communauté le mot adelphotès qui désigne l’Eglise, cf. par exemple 1 P 5, 9  « … la fraternité répandue dans le monde… ».

(7) « Grâce à elle, quelques-uns à leur insu ont hébergé des anges » (He 13, 2).

(!) Benoit XVI, Caritas in veritate (29 juin 2009), en particulier, les paragraphes 36-38.

(9) On pourrait noter ici l’apport du livre de Jean-Didier Lecaillon, La famille, source de prospérité, éd. Régnier, 2000.

(10) En fait, le texte espagnol ne comporte pas les mots « de notre vie » : « A la tarde te examinarán en el amor.» Il fait même l’objet d’une variante : « A la tarde te examinarás en el amor », ce qui peut devenir un utile conseil pour un petit exercice spirituel quotidien : Chaque soir, tu t’examineras sur l’amour, puisqu’au soir de ta vie, tu seras examiné sur l’amour.

Cette conférence a été  organisée avec le soutien de la Compagnie de Saint-Gobain

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Conférence du cardinal Philippe Barbarin (lundi 15 décembre 2016)

Conférence de Narayana Murthy (mercredi 14 septembre 2016)

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Making respect more respectable in the corporate world

I consider it a great privilege and a pleasure to speak at this famous place. I worked in Paris in the early seventies. I thank the organizers for providing me with the opportunity of coming back to the world’s most beautiful city.

After much thought, I have decided to speak on a fundamental issue that has relevance to businesses in France, India, the United States, and, in fact, the whole world. We live in an interconnected world that has embraced globalization, seen tremendous advances in communications, and that has had an increased focus on universal concerns such as multicultural workforce, carbon emission and laissez-faire capitalism. Any strategic issue that has relevance to India must have value to France and vice-versa. Hence, I want to speak on how we, the business leaders in France, India and the world, can save capitalism from the wheelers and dealers, restore its glory, and leverage its power to make this a better world. I believe that the primary remedy we have is restoring respect for values in the boardrooms and corner offices. Our task is to make respect much more aspirational than money and power among our current and future corporate leaders. Hence, I have chosen this title for my talk.

My talk will have three parts. First, I will define the relevance of capitalism even in today’s context of deep skepticism about it. Second, I will talk about the various reasons why there is so much skepticism about capitalism. Finally, I will talk about a few ideas that inspirational corporate leaders have practised to make respect more important than money or power.

Several years ago, I was talking to a well-known business school professor about some highly-improbable but decidedly-impactful changes I have seen in the world during the last 30 years – fall of the Berlin Wall, collapse of communism, and the end of apartheid in South Africa. He smiled and said that I would live to see many more such events. Little did I realize then that I would be a witness to the cataclysmic events that have happened since September 2008 – the massive financial tsunami that has led to the fall of several major financial institutions, the shenanigans of the disciples of the God of greed, the multi-trillion dollar recovery package by various governments, equity participation in major private sector institutions like Citigroup, AIG, RBS and Barclays by the US and UK governments, the failure of Fannie Mae and Freddie Mac, and the unimaginable book-cooking scandal of inflated revenues, and fabricating profits and cash balances by the founder at Satyam, once a respected and, today, a disgraced software services company from India, fortunately saved by the timely efforts of the Government of India. No wonder that the CEOs have been ranked the lowest in trust-coefficient in citizen surveys of trustworthiness of various professions in most countries in the world. Skepticism about capitalism is growing every day in developing countries.

Therefore, it is fair to answer the question whether capitalism needs to be preserved. According to most dictionaries, capitalism is an economic system in which investment in and ownership of the means of production, distribution, and exchange of wealth is made and maintained chiefly by private individuals or corporations. It is a system that incentivizes individuals to use their enterprise, drive, hard work and innovation to create wealth for their team and jobs for the society. It is a system most conducive to the elimination of poverty. Other political systems like communism and socialism, practised by most developing countries during the 50s, 60s, 70s, and 80s, have failed to deliver on their promise. They fail in one fundamental premise of development – individuals need incentives to create wealth and jobs for the society. This is where capitalism has succeeded eminently. Even China, ostensibly, a communist country has practised state-directed capitalism and made stunning progress. We see a similar example in Vietnam, also a communist nation. In India, there are several examples of shift towards capitalism. India’s tele-density, a measure of the number of telephone connections per 100 persons, increased from 0.7 in 1991 when the highly controlled socialist economy was liberalized to 80 today. This was primarily driven by large-scale private sector participation and adoption of mobile telephony. Thus, in my opinion, there is no alternative to capitalism to ensure better prosperity in both the developed and the developing world.

Is everything hunky-dory with this elixir for poverty reduction and prosperity? Why has it become effete? Why is it, then, that even in this mono-ideological world, there are currents of disenchantment with capitalism? Why are our corporate leaders the least trusted people in the world? I believe there are several reasons for this.

Greed has played a major part in this drama. Headlines like “CEOs earn big bonuses in a bad year”, “CEOs look at public companies like personal ATMs”, “Five biggest lies on Wall Street”, and “Satyam Scam – A shame for the nation” have brought the attitude of corporate chieftains and boards to the front burner and have shocked the public and the average worker. The propensity of a few senior management professionals in large corporations in the US to sell large chunks of stocks based on insider information while promising a rosy picture of future performance of their crumbling corporations to outsiders and even their own employees has tarnished their image seriously for three reasons. One, it is patently unfair and illegal to resort to such insider trading. Second, it results in the destruction of the corporation, and third, it depletes the precious savings of the employees as most of the savings of the employees in 401K funds are invested in the stocks of these corporations.

Greed has been portrayed as good. The practice of CEOs arguing that a certain merger or acquisition is good for the corporation and then demanding retention bonuses after the merger is yet another example of the insincerity and greed of the CEOs. The huge severance compensation awarded to the failed CEOs has created tremendous loss of faith in the fairness and accountability of boards. I hope many of you have watched CNBC’s award-winning, prime time series – “American Greed” that portrays a compelling description of greed, treachery, dishonesty, fraud, profligacy and debauchery using corporate money. You appreciate the levels to which these apostles of greed can sink. The mindset has become one of equating being truthful with not being caught when telling a lie. The words of Gordon Gekko, a ruthless corporate raider played by Michael Douglas, that greed is good, greed is right and greed works seems to have become a gospel for some people on the Wall Street. A prominent business writer has even called such CEOs fiscal terrorists!

There is huge inequity in corporate compensation worldwide. An example of the unfairness in compensation is the fact that the top five officers of major US public corporations extracted as much as half a trillion dollars or roughly 9% of the profits of these corporations during the last ten years. An even more worrisome trend is that there is no accountability in compensation since their pay is not linked to performance. Several high profile CEOs received huge compensation during a period when their corporations were hurting and not performing. The average pay of CEOs in the US was estimated to be about 204 times that of the average pay of a worker in 2015. This ratio is between 11 and 22 in Japan, France, Germany, Italy and the UK. This ratio in the US was between 1000 and 2000 in some extreme cases. In other words, the CEOs of the extreme case companies earned in one day, what an average worker would take almost three to six years to earn. Equilar, an Executive compensation research firm located in Redwood Shores, California has published data on such contracts that do not meet the usual norms of fairness, transparency and accountability.

This ratio was 20 in 1995 in the US and it peaked at 375 in 2000. There was some moderation after the exposure of the 2002 shenanigans of Enron and a few other companies. But, it now looks like it will come back to the figure of the year 2000. What is sad, according to an article in the Economic Policy Institute published in 2014, is that during the period 1978 – 2013, the CEO compensation, inflation-adjusted, increased 937 percent, a rise of more than double the stock market growth. During the same period, the inflation-adjusted growth rate for compensation of a typical worker, I believe, was just 10.2 percent.

Another reason is the total disregard of truth and unbridled avarice. The case of Satyam, as stated by the founder himself, is shocking. According to a letter that Mr. Raju, the founder, wrote to the Securities and Exchange Board of India on the day he resigned, he admitted to inflating his revenues and cooking profits for over 6 to 7 years just to make sure that his stock price held up. As revealed by subsequent investigations, he had either sold or mortgaged most of his shares for loans that he had taken to support his private businesses. The Ponzi scheme of Bernard Madoff resulting in fabricated gains of almost $ 65 billion dollars over a decade is yet another blot on the reputation of fund managers. The inability of Enron’s Kenneth Lay, Jeff Skilling and Andy Fastow to answer the question of reporters – Bethany McLean and Peter Elkind – both of whom had the guts to ask tough questions on how Enron made money, and their bullying these reporters are examples of the hubris, arrogance and utter disregard for truth exhibited by the carpetbaggers in the corporate world. The face of capitalism received a huge knock recently when Sir Greene was censured by Parliamentary Committee in the UK for his mismanagement of BHS, and for allegedly siphoning money away from the employee pension funds. Reporters found that he was relaxing in his superyacht while the future of 20,000 of his employees was uncertain.

Therefore, the leaders of capitalism must work hard to correct this perception and regain trust. The first step is to set right the current structure and the magnitude of compensation and perquisites they receive. It is very important that fairness, transparency and accountability are strictly followed in fixing the compensation of the senior management of a corporation. Fairness with respect to the compensation of the lowest level employee, and fairness with respect to what part of the profits are kept for growth and payment of dividend are important. Transparency with the respect to the shareholders resulting in providing full details of the compensation and full details of the entire set of conditions under which such compensation is payable are very important. Finally, accountability has to kick in by making sure that a large part of compensation is variable and will become payable only when the targets are achieved on a medium term (3 to 5-year basis) basis with suitable claw back terms.

Is there a solution to this seemingly unsolvable global problem? I am an optimist and I believe we can succeed in our effort. There are two dimensions to solving this problem. The first is reforms in regulation at the institutional level. Such reforms are necessary but not sufficient conditions. For example, after ENRON, we have had the Sarbanes-Oxley act as well as several other changes in regulations in the US demanding better transparency and accountability. In India, we have had several committees on corporate governance including a committee headed by me to improve the level of honesty and decency among corporate leaders. However, they did not prevent a major violation of corporate governance like the Satyam scandal. The number of pages in the Accounting standards manual has increased significantly both in the US and in India during the last ten years. But, we continue to see major violations. The crooks seem to be always a step ahead of the regulators. Hence, tackling this problem just at the level of regulations alone will not suffice. In any case, there is a lot of improvement required in regulating fairness, transparency and accountability of the senior management compensation. The punishment amounts for any violation will have to be many times the sum that the senior management are awarded when they do not result in criminal prosecution.

The second dimension is enhancing the value compliance of corporate leaders. In my opinion, any system of regulation and compliance is as good as the people who are governed by it. The future of any corporation is as good as the value system of the leaders and followers in the corporation. Let me give you an example. In the 1970s, a friend of mine designed a computerized machine-maintenance information system for a government workshop in one of the emerging countries. After a couple of years, he was told that the system was malfunctioning. His team reviewed the working of the programs of the system and found them to be in order. After putting the storekeeper to a thorough cross-examination, my friend came to know that there was a scam. Whenever there was a request to the store keeper from the personal assistant to the minister in charge of the workshop for funds for minister’s entertainment, a certain spare part would be shown as faulty in one of the machines, the replacement for that part would be debited to that machine even though the machine was in perfect condition, the part would be sold in the market, and the money would be handed over to the minister’s assistant! When the demand from the minister became frequent, the spare part consumption soared! It required a smart engineer to conclude that the system was not working well, and my friend’s team had to conduct a thorough investigation to unearth the scam.

Therefore, I am a firm believer that a corporation is what its people are. As Thoreau once said,” It is truly enough said that a corporation has no conscience. But, a corporation of conscientious men is a corporation with a conscience”. That is why I believe that an important step in solving the problem of poor corporate governance is enhancing the desire for respectability among the men and women who populate corporations of this world. Hence, the solution to the vexing problem of raising the prestige of corporate leaders is to create a mindset that puts premium on earning respect from the society, and on defining success as going beyond just seeking money and power. Therefore, we, the business leaders, have to believe and act according to the words of Jon Huntsman, a former Chair of the Board of Overseers at Wharton, that winners never cheat and that decent, honorable people finish races and their lives in grand style and with respect. Whenever I have doubt about any action I have to take, I go back to his wonderful book – Winners never cheat. I suggest that every one of you buy this book and use it as your Pentateuch or Bible or Geeta or Koran in your moments of dilemma.

I will suggest a few simple ideas for enhancing respect for your consideration.

In any society, stability, peace and harmony exists only when leaders who are powerful show self-restraint in their actions. Self-restraint comes from civilized behavior. Even though in democracies, we are guaranteed the power of free expression and the right to criticize in the most strident form, we exercise self-restraint and use soft words so that we act as responsible citizens of the society. Such self-restraint is extremely important even in curbing profligacy in CEO compensation and perquisites.

Self-restraint comes from good culture. Good culture comes from transformation of our mind and our values. To me, decent behavior stems from an environment of good culture surrounding a person. What is culture? Culture is about things that bring me joy and sorrow; that defines my priorities in life; how I spend my time and money; the kind of friends I have; and the issues that excite me. In essence, culture is how I behave when I know nobody is watching me.

Hence, it is important to create a culture of openness, fairness, honesty, decency, transparency and accountability in a corporation. Such a culture is likely to discourage greed, fraud and misdemeanor. Creating such a culture requires that the leaders lead by example. Mahatma Gandhi wanted us to be the change that we want to see in the world. So, we have to take lead in creating such a culture around us. This task has to start right from day one and cannot wait until one becomes a CEO.

Respected corporate leaders cultivate simple and inexpensive habits. My father who was a high school teacher teaching Physics, Mathematics and English for most of his life used to tell us that the best way of overcoming greed is to derive pleasure from simple and inexpensive habits in life. He also believed that the best habits in life were inexpensive. Therefore, he would urge us to read books, listen to music, and enjoy conversation with good people. In the India of the early sixties, every small town had a public library from where we could borrow books free; every small town had a public park where music would be played every evening; and there was no tax on having good conversation with decent friends! Therefore, I have found that simple and inexpensive habits bring me joy.

Good corporate leaders do not equate success with money and power. Today, success in corporate circles is most often equated with money and power. This is a key reason for corporate leaders to become greedy. We glorify corporate leaders appearing in popular lists like “World’s Top 100 Billionaires” or “World’s 100 most powerful persons” published by leading magazines. Do we have a list to venerate “World’s 100 most respected persons”? The real success is not about money or power. I know several billionaires and have met several national leaders who are not happy. I have met several film actors and actresses who are rich and famous but are rarely happy because they are lonely, crave acceptance from their circle, and worry they are not successful. What is success? Success to me is the acceptance by the circle of my family, friends and my community that I am indeed valuable to them. That value does not come from my wealth but it comes from my generosity – generosity to share what little I have, and generosity to bring joy to people. To me, a successful person lights up the eyes of people and brings smile to their faces when he or she enters a room. Success is having sound sleep every night. Let us remember the words of Senator J. William Fulbright who said, “It is not our affluence, or our plumbing, or our clogged freeways that grip the imagination of others. Rather, it is the values upon which our system is built.”

Successful corporate leaders create an environment of happiness around them. « He is happiest, be he the king or peasant, who finds peace in his home », said, Johann Von Goethe. A happy leader has a circle of supportive family and friends. They share in his joy, cheer him in his marathon, applaud him on his success, and commiserate with him in his sorrow. Building such a circle requires lots of emotional investment. To do so, we have to learn to give back in good measure. We have to be present to celebrate their moments of glory and to provide our shoulder for them to cry on when they are down. We have to put our personal interest behind the interest of our loved ones. We have to level with them at all times. We cannot play games with our loved ones. I do not know of anybody who is a demon in office and an angel at home. We are the same everywhere. It is not easy to turn off our bad qualities in a jiffy. They ooze out from our mindset. That is why it is important to eschew greed, selfishness, intrigue and opacity in our dealings in the office, at home, among friends and in the community. As we know, families, friends and the officemates of most of the well-known villains of corporate frauds were unhappy with them.

Happy corporate leaders don’t get fixated on extreme desire. “Desire is the root cause of all sorrow”, said Buddha. While it is natural to have normal urges in life, extreme fixation with possession of material things is what leads to greed. It is such fixation that leads us to fraud and acts that we would later regret.

Contented corporate leaders shun jealousy. Jealousy is, in essence, another form of greed. Jealousy is a rationalization of our failure vis-à-vis another person’s achievement. Jealousy burns our own stomach and will not affect the other person. Jealousy does not help us to take constructive steps to improve our performance. Jealousy leads us to do things we would later regret. When I was a child, I remember my mother urging me to just look at my own plate while eating, and not to look at somebody else’s plate. She would urge me to eat what I could digest rather than feel bad that the other person was able to eat more than me.

Confident corporate leaders maintain transparency and develop a sense of humility. Whenever they have any doubt about their intended actions, they consult their well-wishers – spouse, family and friends. Most often, such consultation will help avert disasters. After all, our well-wishers want to see us successful – good-natured, happy, contended, healthy and, hopefully, prosperous. That is why it is best to practise the adage – when in doubt, disclose – with our family, friends and in our workplace. Such a mindset helps us to develop humility. Humility is about admitting that I could be wrong and that there could be other people who are better than me. Humility leads to open-mindedness and transparency and helps teamwork. More importantly, humility helps us avoid hubris. Hubris is what leads people to disaster.

Respected corporate leaders take part in a charitable activity in their spare time. This will put themselves among people that have elevated their desires beyond possessing the next mansion or the next million dollars. The opportunity to meet generous people outside the hierarchy of our organization is a sure way of escaping the orbit of jealousy and intrigue at least a part of the time.

Successful friends tell me that making a difference to people less fortunate than themselves and building a great institution made them happier and satisfied persons. In the end, it is very important to remember the words of George Sand who said, “Il n’y a qu’ un bonheur dans la vie, c’est d’aimer et d’être aimé”. No amount of money and power can match this privilege of loving your society and being loved by your society.

I have no doubt at all that the assembled leaders here have lived up to the expectations of this great society and groomed a new generation of corporate leaders who stand for the best values. While these values may appear very difficult to practise, I am inspired to work harder to succeed by a famous French saying, “Vouloir, c’est pouvoir”.

I will close with my favorite quotation from President Theodore Roosevelt who said, ‘Americanism means the virtues of courage, honor, justice, truth, sincerity and hardihood – the virtues that made America. The things that will destroy America are prosperity-at-any-cost, the love-of soft living, and the get-rich-quick theory of life’. These are truly immortal words that hold good for the US, France, India and all nations. I wish you all success in living up to these famous words.

Cette conférence a été organisée grâce au soutien de la Compagnie de Saint-Gobain

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Conférence de Narayana Murthy (mercredi 14 septembre 2016)

Conférence de M. Pascal LAMY (lundi 18 avril 2016)

L’Éthique de la globalisation

 

Merci à la Fondation « Éthique et économie » de m’avoir invité à apporter ma contribution à ce cycle que Bertrand Collomb vient de décrire sur l’éthique du libéralisme économique. Comme les initiateurs de cette vaste entreprise, je considère que la globalisation impose une telle recherche. Mais, au-delà d’une éthique du libéralisme, il s’agit, selon moi, de se mettre en quête d’une nouvelle approche universelle de la question des valeurs, d’une « éthique de la globalisation » de nature à justifier dans l’avenir nos choix individuels et collectifs. Je vais tenter de démontrer en quoi cette éthique globale s’avère nécessaire. Puis d’exposer pourquoi cette voie est ardue. Enfin de proposer quelques pistes à explorer et quelques principes à définir pour avancer dans cette direction, dans une démarche plus pragmatique que théorique. J’espère que les mânes de cette auguste maison ne me tiendront pas rigueur de cette approche itérative et concrète.

*

Les questions du bien commun, du sort de la Cité universelle sont vieilles comme la Philosophie, comme la Morale, comme le Droit, et comme la Religion. Si on tente de retracer à grands traits l’histoire de la pensée qui a nourri ce qui s’apparente à une morale universelle, deux grands courants se dessinent : l’approche westphalienne suivie de l’approche cosmopolitique.

L’approche westphalienne aborde la question de la morale universelle à travers celle de l’éthique des relations internationales qui se nouent entre les États nations souverains. Ils constituent des blocs éthiques homogènes qui s’articulent entre eux comme des molécules, libres de contracter ou non telle ou telle obligation, selon le vieux principe du « cujus regio ejus religio ». Cette morale universelle s’exerce dans le cadre d’espaces moraux séparés juxtaposés, y compris, par exemple, pour construire une morale de la guerre. Dans le monde westphalien, il fallait disposer d’une éthique de la guerre qui a d’ailleurs suscité des grandes controverses philosophiques et juridiques, par exemple sur la notion de « guerre juste « .

Il y a, plus tard, l’approche cosmopolitique, de Kant à Habermas qui retourne aux sources de principes déjà énoncés par Confucius dont l’enseignement prônait un droit naturel, une sorte de morale collective, et une morale universelle qui ne transite pas par l’État. Il a inspiré Kant pour sa morale universelle sans Wolkenstadt qui ne passe pas nécessairement par le truchement de la souveraineté. Cette idée se retrouve dans la doctrine sociale de l’Église catholique, de Rerum Novarumde Léon XIIIà Caritas in Veritate de Benoit XVI, doctrine qui apparut au moment de la révolution industrielle, qui s’est poursuivie en droit fil jusqu’à nos jours, et qui s’est nourrie de la pensée jésuite. Benoit XVI lui-même, qui ne s’est pourtant pas illustré par l’audace de ses opinions, énonçait que le monde avait besoin d’une autorité morale universelle pour que règne un certain ordre éthique.

Ce sont les deux grands conflits mondiaux catastrophiques qui ont créé les circonstances favorables à la convergence de ces deux courants vers une approche intermédiaire, celle du droit international ou, encore, celle des Nations Unies. La partie du droit international que les juristes nomment jus cogens pose des principes supérieurs à l’expression de la volonté des États souverains. Ce ne sont pas, pour autant, des normes éthiques. Ces principes qui établissent, par exemple, le caractère illicite d’un génocide, ou le fait que « pacta sunt servanda » sont importants mais ils se réfèrent à des procédures et à des méthodes, plutôt qu’à des valeurs en tant que telles. L’énoncé le plus complet et le plus varié de l’expression de cette convergence se trouve dans le système des Nations Unies après sa création à l’issue de la deuxième guerre mondiale et dans ses évolutions successives, à commencer par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 dont nous savons ce qu’elle doit à l’opiniâtreté d’Eleanor Roosevelt et qui décrète les valeurs positives à promouvoir – la liberté, l’égalité, la sûreté, la propriété, la justice, l’hospitalité parmi d’autres- et les antivaleurs à combattre – l’arbitraire, la discrimination, la torture- .

Se sont ajoutés ensuite ce qu’on appelle ces covenants à cette Déclaration Universelle des Droits de l’Homme qui incarnent ces valeurs en termes de droits économiques et sociaux: la santé, le logement, la culture, le travail.

Ce corpus existant, auquel on se réfère si souvent, constitue-t-il une éthique universelle ? Non, à mon sens et pour au moins deux raisons.

D’abord, je fais mien le postulat de Stanley Hoffmann selon qui « il ne suffit pas de désigner un concept par le même vocable pour parler de la même chose. » Cette théorie s’applique à bon nombre d’expressions en vogue sur lesquelles tout le monde feint de s’accorder alors qu’elles donnent lieu à des interprétations fort diverses, selon le lieu où elle est proférée: « il faut promouvoir un « travail décent » ou encore « un développement soutenable » : les qualificatifs de décent et de soutenable donnent lieu, dans la réalité, à des traductions et des applications à géométrie très variable. La Chine peut bloquer l’accès à internet au nom de sa propre interprétation de la Déclaration des Droits de l’Homme et d’autres invoquer l’atteinte au respect de la religion pour imposer l’interdiction des caricatures du prophète.

Ensuite parce qu’il suffit de mettre en regard ce que la Déclaration des Droits de l’Homme préconise en termes de droits économiques et sociaux et la réalité de cette planète en ces domaines pour mesurer le gouffre qui les sépare. On pourrait être tenté de s’associer à ce qu’a écrit Stephen D. Krasner : « ce principe qui consiste à baser des droits moraux, globaux, sur un principe de souveraineté, n’est finalement pas autre chose qu’une hypocrisie organisée ». Tout ceci tend à prouver à quel point la question d’un système de valeurs morales, d’une « éthique de la globalisation » se pose désormais de manière inéluctable. Au-delà des résistances et des traditions, l’échelle du bien commun qui s’impose désormais est celle de la planète, comme Paul Valéry l’avait pressenti à l’aube du XXe siècle et qui n’a pas été démenti par la suite des événements.

Je me limiterai à illustrer cette nécessité par cinq arguments de nature contemporaine.

D’abord, la globalisation qui jette des ponts entre les systèmes économiques, les systèmes de production de biens et de services, mais aussi entre les systèmes sociaux et sociétaux et devrait donc rapprocher également les systèmes politiques. Nous connaissons bien le moteur de cette évolution, la technologie dont l’effet écrase la distance, et donc les coûts de la distance. L’un des effets les plus visibles et probablement les plus efficaces mais aussi les plus perturbateurs de la globalisation, est l’échange international. Au cours de ces vingt ou trente dernières années, j’ai assisté au passage du vieux monde où l’obstacle à l’échange avait pour objet de protéger les producteurs de la concurrence étrangère – les droits de douane, les subventions – au nouveau monde où l’essentiel des obstacles à l’échange vise à protéger les consommateurs. De l’ancien monde de la protection au nouveau monde de la précaution. Pour être plus précis, l’obstacle à l’échange ne provient pas de la mesure elle-même, mais de la différence dans le niveau de la précaution et dans la manière dont il est administré. Par exemple, ce sont les questions des organismes génétiquement modifiés ou de la protection des données privées qui obéissent à des règles très différentes de part et d’autre de l’Atlantique qui font l’objet de nombreux débats dans le cadre de la négociation du Traité Transatlantique. La question du bien-être des animaux et des conditions dans lesquelles ils sont tués, régies par des critères anthro-politiques, spirituels, religieux, culturels différents, sont une parfaite illustration du choc des systèmes de valeurs qui ne sont plus cloisonnés comme au temps où la globalisation demeurait partielle. La force, la taille, la vitesse de la phase actuelle de la globalisation, qui n’est d’ailleurs pas la dernière, nous oblige à relier les différences dans le domaine de la précaution aux divergences culturelles.

Nous n’aurions pas vu, auparavant, d’activistes australiens empêcher l’exportation de bovins sur pied vers l’Indonésie sous prétexte que ce pays pratique l’abattage selon le rite hallal. Les traditions et l’échelle des valeurs entre le bien et le mal antagonistes s’entrechoquent.

Viennent ensuite les excès de la globalisation qui posent des problèmes moraux d’autant plus choquants – qu’il s’agisse des inégalités, des migrations forcées, des dommages environnementaux, du crime ou du terrorisme- qu’ils sont maintenant connus du monde entier. Bertrand Collomb rappelait tout à l’heure, à juste titre, qu’Adam Smith fut moraliste autant qu’économiste. Nous voici de retour aux sources.

Troisième raison pour laquelle nous ne pourrons échapper à la nécessité de trouver une voie vers l’éthique de la globalisation : la désoccidentalisation du monde qui est à l’œuvre. Depuis la période des Lumières et la révolution industrielle jusqu’à nos jours, ce monde a été dominé par la pensée occidentale alors qu’il existe bien d’autres systèmes de pensée. Ces cultures que l’ordre colonial avait assujetties et occultées, par exemple en Asie et en Afrique, ressurgissent aujourd’hui et s’imposent avec le poids croissant de leur démographie et de leur économie.

Quatrième raison : c’est la diversification des acteurs de la vie internationale et de la scène globale. L’époque de Grotius ou de Metternich où l’État nation avait le monopole de la relation internationale est désormais révolue parce qu’aujourd’hui des entreprises et des organes de la société civile, fort bien organisées au niveau global ont fait irruption sur la scène internationale. Des organisations comme WWF, OXFAM ou Médecins sans frontières n’ont rien à envier à des entreprises multinationales comme General Electric, Danone ou Ali baba qui se conduisent en principe conformément à leurs propres déclarations de valeurs. Danone, par exemple, qui revendique la responsabilité sociale des entreprises, a exporté en Égypte, au Mexique, au Bangladesh, ou en Afrique du Nord, ses valeurs humanistes spécifiques, dans la gestion des ressources humaines, la formation, l’éducation, les droits des salariés, la concertation avec les syndicats, et désormais la soutenabilité environnementale.

Enfin, cinquième raison : à plus ou moins brève échéance les chercheurs, les moralistes, les politiques seront confrontés à un monde où les progrès scientifiques vont toucher, à l’essence du vivant, à l’espèce sapiens. L’ingénierie génétique, l’homme augmenté, l’allongement de la durée de la vie vont poser des problèmes éthiques inédits à l’échelle planétaire puisque la science existe pour tous, même si ses progrès ne sont pas accessibles à l’ensemble de l’humanité. Question morale dont l’importance va, elle aussi, s’imposer dans l’avenir.

Pour toutes ces raisons, nous assistons donc, je crois, au déclin programmé de l’École westphalienne et à la montée en puissance de l’École cosmopolitique qui, probablement, prendra le dessus.

Nécessaire, cette voie n’en est pas pour le moins ardue, comme le démontrent les difficultés auxquelles ont été confrontées toutes les d’initiatives menées depuis une vingtaine d’années pour faire progresser l’idée d’une éthique de la globalisation. Ce que Le théologien Hans Küng a proposé dans  » Global ethic for Global politics and economics » a inspiré indirectement beaucoup des propositions que j’ai faites dans le rapport de l’Oxford Martin School en 2013. La Fondation de Sean Cleary, la Future World Foundation travaille sur les questions de gouvernance et particulièrement sur le volet « valeurs ». Gordon Brown vient de publier avec New York University le rapport d’une commission de sages « globaux » sur l’actualisation d’une Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. La Charte de la Terre fut élaborée par les Nations Unies entre 1980 et 2000. Citons aussi la Déclaration des Droits et des responsabilités des Citoyens du monde par l’UNESCO. Sans oublier de mentionner le texte publié en 2013 par le Comité Central du Parti Communiste Chinois qui recense la liste des valeurs que les media chinois sont instamment priés de promouvoir auprès des citoyens pour leur édification. Cette profusion de recherches très diverses, achevées ou en cours d’élaboration, si elle confirme la nécessité de cette quête, témoigne aussi d’une certaine confusion. Elles achoppent toutes sur les mêmes écueils tels que, les limites de l’appartenance, les risques de l’uniformité, les dangers du relativisme, la nécessité du politique.

Sur les limites de l’appartenance, je ne m’attarde pas sauf pour commenter ce vocable abusif de  » communauté internationale » dont on se délecte dans la sphère des Nations Unies. Le désir, fondé, d’une communauté internationale ne suffit pas pour lui donner corps. Une Communauté internationale qui justifierait une agrégation et un respect de valeurs n’existe pas, pour la simple raison que, quoiqu’en pense Habermas, nous ne sommes pas des Citoyens du Monde. Un certain nombre d’entre nous prétendent à ce statut et l’ont sans doute acquis, mais cette aspiration n’est pas la plus communément partagée. La légitimité d’un système de valeurs provient, pour l’essentiel, du sentiment que nous appartenons à un espace humain qui pratique ce système de valeurs. Or la légitimité, – nous en faisons tous l’expérience – est une fonction exponentielle de la proximité. Aussi longtemps que le Citoyen du Monde ne sera qu’une identité lointaine, notre quête d’une éthique globale restera largement utopique, ce qui ne suffit pas à la condamner.

De nombreux moralistes anciens et contemporains ont souligné les risques de l’uniformité. Un monde où règnerait une vérité, seule et unique, ne pourrait advenir qu’au prix de conversions forcées et provoquerait sursauts identitaires violents et résurgences fondamentalistes brutales.

Mais les sursauts identitaires peuvent aussi être produits autant par le relativisme complet :   s’il n’y pas de vérité absolue, ni de vérité relative, on voit mal quel sens donner à un ordre qu’il soit social, politique ou mondial.

L’énumération de quelques-uns des dangers jalonnant cette voie démontre, à mon sens, la nécessité de l’intervention du politique qui énonce des valeurs, mais surtout qui arbitre entre ces valeurs, dans l’acception que donnent à ce terme les peintres, les musiciens, et les physiciens: un poids différent. Sans doute est-ce le fondement idéologique de la maison qui nous accueille aujourd’hui : l’Académie des Sciences Morales ET Politiques!

Un militant pour le bien-être des animaux manifestera lundi, puis il défilera mardi en faveur du développement. Mercredi, ce défenseur de bonnes causes devra se demander si la promotion du bien-être animal est compatible avec celui du développement et s’il peut faire l’économie d’une démarche politique qui consiste à hiérarchiser ses préférences en leur affectant des coefficients. C’est ainsi qu’on peut définir une démocratie, la forme la plus légitime selon laquelle des préférences individuelles s’agrègent pour s’exprimer dans des choix collectifs.

Il faut donc rechercher une échelle de valeurs moins indéfinie que celle qui s’exprime dans l’ensemble des systèmes sans toutefois tendre vers une standardisation globale qui risquerait de déclencher un retour du tribal. Voie étroite, convenons-en. Et qui promet bien des débats.

*

Avant d’envisager ces rivages escarpés à venir, ceux des fondements d’une éthique de la globalisation, il me semble souhaitable de passer par une étape intermédiaire et rechercher une convergence éclairée des sagesses sur l’essentiel, si tant est que l’on puisse s’accorder sur ce qu’est l’essentiel lorsqu’il est question de valeurs ou de contre valeurs. C’est une gageure que je n’hésite pas à relever en me référant à l’article 1 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme stipulant que  » tous les hommes naissent libres et égaux en dignité et en droit ». A ce stade, mon audace ne parait pas démesurée.  » Libres et égaux » : nous sommes tous en faveur de la liberté et de l’égalité. Oui, mais à quelle hauteur, à quel degré, dans quelles proportions ? De combien affectons-nous la liberté pour l’égalité et de combien affectons-nous l’égalité pour la liberté? Nous avons tous été confrontés, un jour ou l’autre, à ce dilemme crucial, à ce choix entre égalité et liberté. Et nous le savons, c’est à la Justice de placer le curseur. Lorsque la Justice a dans les plateaux de sa balance, l’égalité et la liberté, son fléau ne se place jamais au centre mais penche tantôt à gauche, tantôt à droite. Là se trouve le point sur lequel cette convergence doit situer l’essentiel: combien pour combien d’égalité et de liberté. La justice est un concept universel qui se retrouve dans toutes les religions, dans toutes les traditions monothéistes et même dans l’animisme et le confucianisme. Les 17 objectifs du développement durable adoptés par les Nations Unies en septembre 2015, contiennent une grille, certes implicite, de valeurs et notamment avec une pondération qui varie selon les objectifs retenus, entre l’égalité et la liberté.

La convergence se fait aussi sur le principe de subsidiarité cher à Saint Thomas d’Aquin et à Althusius, vieux principe du fédéralisme qui consiste à faire le départ entre les préférences collectives qu’il convient d’agréger et le reste qui doit demeurer, pour des raisons de légitimité, de l’ordre de la proximité. Une fois posé le principe de la subsidiarité comme crucial pour l’hygiène institutionnelle, on retombe de nouveau sur l’épineux problème de la pondération. Prenons deux exemples : Tous les économistes s’accordent pour dénoncer et démontrer l’absurdité économique de la prohibition de la drogue. Or, jusqu’à présent les valeurs fondant le raisonnement des économistes ont été préemptées par d’autres valeurs. Dans ce cas, la subsidiarité joue en faveur de la proximité et au détriment d’un raisonnement économique plus global. Autre exemple avec la peine de mort qui parait une fracture irréductible dans nos valeurs, et cependant nous acceptons de vivre dans un monde où certains pays tuent leurs citoyens en fonction de leur législation pénale et d’autres le refusent.

La convergence devrait se faire aussi autour du principe de la diversité dont nous, Européens, sommes familiers. « L’unité dans la diversité », n’est-elle pas notre devise, dont l’oxymore ne doit pas nous décourager. Diversité des acteurs, des pratiques, des démarches; diversité du chemin que nous emprunterons pour atteindre le but ultime de cette quête.

Enfin, dernier point, le plus immédiat, le plus pratique, et sans doute, le moins controversé sur lequel nous devons nous retrouver, il s’agit du principe de connaissance, corollaire de la curiosité. D’après mon expérience du système européen et du système international, la connaissance consiste à comprendre pourquoi mes valeurs ne sont pas celles de l’autre, ce qui nous fait parcourir, sans trop de difficultés théoriques, les deux tiers du chemin qui peut mener à la convergence. Laissons de côté pour l’instant le troisième tiers où il s’agit de savoir s’il faut converger, où, comment et combien. Cet exercice de connaissance qui requiert un goût de l’investigation, de l’apprentissage et de la compréhension, dans lequel l’humanité d’aujourd’hui est peu versée, se révèle pourtant extrêmement utile, malgré ses difficultés propres. Si vous êtes occidental et intéressé par la pensée chinoise, le nombre d’ouvrages lisibles et disponibles sur le marché est plus que restreint. J’ai toujours été frappé de l’incroyable niveau de connaissance que les Asiatiques, – les Japonais, comme les Chinois ou d’autres– ont de notre civilisation en comparaison de l’insondable ignorance que j’ai de la leur, en dépit du bon niveau d’éducation que j’ai reçu. Il me semble urgent de remédier à cette asymétrie dans la connaissance de l’autre dont l’Europe, d’ailleurs, n’a pas l’apanage. Dans la démarche que je suggère, celle de la convergence éclairée des sagesses, le terme sur lequel je mets l’accent n’est pas sur celui de convergence ni celui de sagesse, mais sur celui d’éclairée.

Chercher à comprendre et à connaitre est essentiel pour que le chemin que je suggère mène quelque part.

*

Je conclurai par trois considérations.

La première : à supposer que nous nous entendions sur un certain nombre de convergences qui pourraient conduire, un jour, à une éthique de la globalisation, nous devrons nous doter d’un dispositif institutionnel. Une valeur en soi, c’est bel et bon, mais une valeur qui ne sait pas devenir du droit, reste fort éloignée. Pour qu’une valeur devienne du droit, il faut une prescription, il faut un code et il faut un juge qui fasse respecter un code de valeurs commun.

La Communauté internationale dont je disais plus tôt qu’elle n’avait pas d’existence véritable a tout de même franchi un pas considérable au milieu des années 90 avec la création de la Cour criminelle internationale qui institue un juge au-dessus du souverain. La réalité de son fonctionnement lui retire, certes, une grande part de sa légitimité dans la mesure où beaucoup d’états majeurs de cette planète n’ont pas ratifié le traité qui fonde cette cour internationale et qu’elle s’est jusqu’à présent limitée à juger principalement des coupables africains. On ne peut abandonner, pour autant, au nom de la recherche de valeurs, la recherche d’institutions qui les font vivre.

La seconde concerne l’intégration régionale, comme processus d’agrégation des valeurs par la proximité. Qu’il s’agisse des sous-ensembles africains, de l’Amérique centrale, ou même des six pays de l’ASEAN, il y a là un pas intermédiaire vers le global prometteur, comme nous, Européens, le savons. Mais nous, Européens, savons aussi désormais que le plomb de l’économie ne se transforme pas aussi aisément en or de la politique que l’espéraient les Pères Fondateurs.

La troisième pour rappeler la raison d’être de cette éthique que nous cherchons: il s’agit de diminuer les tensions, les frustrations, les conflits. Commençons donc par le début, en reconnaissant que la source principale de la majorité des conflits et des tensions qui nous menacent, reste d’ordre économique, social et maintenant écologique. Ce sont ces réalités essentielles que nous devons prendre en compte avant d’entamer toute discussion philosophique.

Car, comme l’a écrit Stanley Hoffman, » la justice définit la condition sociale comme la mort définit la condition humaine ».

Conférence de M. Pascal LAMY (lundi 18 avril 2016)

Conférence de M. Michel Camdessus (lundi 7 mars 2016)

Après la crise. Vers une éthique économique pour le 21e siècle.

 

(Attention: la qualité sonore des deux premières minutes est médiocre)

 

Monsieur le Président,

J’ai été particulièrement honoré de votre invitation à prendre part à vos réflexions sur ce que devrait être, au lendemain d’une crise marquée par de lourds manquements à des principes éthiques fondamentaux, le cheminement vers l’adoption d’un code éthique pour une économie de liberté pour les décennies qui viennent. Vous m’avez fait aussi la grande confiance de m’offrir le choix du thème plus précis de mon intervention. Cette libre réflexion m’a amené à une première évidence : il serait vain de tenter d’identifier les principes d’un tel code, voire même de proposer une mise à jour des principes qui ont été oubliés ou piétinés au cours des décennies qui ont précédé la crise, sans se livrer d’abord à un exercice prospectif, fut-il sommaire, pour identifier les défis majeurs auxquels l’humanité sera exposée demain. C’est en effet pour ce monde-là qu’il nous faut travailler, partager nos expériences et, à cette lumière vacillante, rechercher les fondements éthiques, les valeurs de base d’un vivre ensemble dans une économie planétaire de liberté.

Restera alors à aborder une question capitale et dès maintenant urgente : quelles initiatives pourrait-on prendre pour que ces valeurs et le code universel d’éthique économique qu’elles pourraient inspirer aient quelques chances de prévaloir ?

Ce sont là des questions que j’ai cent fois débattues avec notre ami, Michel Albert. Il m’a aidé à les clarifier et à les formuler, comme il savait le faire mieux que personne. Sa pensée ne m’a pas quitté pendant la préparation de cette intervention ; je ne pouvais manquer de vous le dire.

Comme je viens de vous le suggérer, un coup d’œil d’abord sur le monde qui vient.

***

De quoi le monde de demain sera-t-il fait ?

Le monde qui vient nous fait peur, en particulier à nous autres citoyens de l’Europe et de ce vieux pays : bon nombre de nos concitoyens craignent de voir leurs enfants et petits-enfants exposés à une vie plus difficile que la nôtre. Pourtant, un regard sur les scénarios que nous présentent les prospectivistes et les tendances lourdes qu’ils identifient ne suffit pas à justifier cette peur ; il invite, en revanche, à identifier tous les domaines où une action résolue, obéissant à des principes éthiques plus largement admis, pourrait permettre d’infléchir notre avenir vers un développement durable, dans une certaine prospérité et cette « vie bonne » que préconisait Ricœur « avec et pour les autres dans des institutions justes ». Notre ambition ne peut être moindre, à moins d’écouter Candide et de préférer cultiver notre jardin.

Certains think tanks parmi les plus reconnus (1) – y compris en France, le CEPII – se sont risqués à proposer des scénarios de ce que pourrait être l’économie mondiale à l’horizon 2050 – horizon d’à peine plus d’une trentaine d’années – qui me semble pertinent pour une réflexion sur un code d’éthique. Tournons-nous vers ces scénarios. Entre des scénarios optimistes et pessimistes, le scenario central de l’organisme qui nous livre l’évaluation la plus récente – l’Emerging Markets Forum de Washington – nous annonce une économie mondiale en croissance moyenne entre 2015 et 2050 au taux de 3,1 %, 2 % pour les pays avancés, 4 % pour les pays en développement et émergents. Nous sommes donc – toute catastrophe majeure étant, par construction, exclue (guerre nucléaire mondiale, effondrement global de l’économie de marché) – dans un scénario de poursuite de la croissance globale à un rythme un peu ralenti mais peu éloigné de celui des dernières décennies. Aucune chance n’est laissée aux phantasmes de décroissance que certains de nos contemporains se complaisent pourtant à continuer d’entretenir.

J’ouvre ici une brève digression. Écarter d’un revers de main l’hypothèse catastrophique peut être vu comme un choix discutable car de bons esprits peuvent tenir une apocalypse pour quasiment inéluctable en dehors du choix de ce puissant sursaut éthique qu’ils tiennent pour utopique et que je vais tout de même vous proposer ce soir. Je vous renvoie sur ce point à la « Brève histoire de l’avenir » de Jacques Attali qu’une belle exposition vient d’illustrer au Louvre.

Une autre indication fournie par ce scénario central doit être présente à nos réflexions. Un écart très important subsiste donc entre le taux de croissance des pays en développement et émergents et celui des pays avancés : 4 % pour les premiers, 2 % pour les seconds. Ajoutons que dans ce dernier groupe, l’écart devrait se maintenir entre le taux de croissance des États-Unis et celui de l’Europe, renvoyant aux calendes grecques – je le dis avec mélancolie – la réalisation du rêve des hommes de ma génération de nous voir un jour rattraper les États-Unis. Mais toute honte bue, reconnaissons-le, l’essentiel n’est pas dans ces scenarios. Il est plutôt dans une dizaine de tendances lourdes (d’hyper-tendances, pourrait-on dire) qu’ils soulignent et qui se font de plus en plus évidentes sous nos yeux dont l’entrecroisement, le jeu réciproque, la fertilisation mutuelle ou les conflits devraient, comme les fils sur un métier tissent une tapisserie, définir le visage du monde qui vient. Permettez-moi de les énumérer rapidement avant de m’arrêter à certaines d’entre elles.

Sur la première tendance lourde, les auteurs de ces scénarios ne s’arrêtent guère comme si elle allait de soi. C’est le maintien au plan mondial, dans le formidable maelstrom global que nous allons voir se dessiner, d’un consensus essentiel sur le principe, vaille que vaille généralisé, d’une économie de liberté. Certes, celle-ci pourra présenter des visages assez divers, mais la grande majorité des pays devraient se garder des deux périls d’un laisser-faire échevelé et du retour du dirigisme étatique. À moins d’un bouleversement radical, une économie d’entreprise libre devrait continuer d’être reconnue comme le cadre favorable à l’optimisation du développement ; mais dire économie de liberté ne signifie pas économie sans règles. Nous allons y revenir.

Au-delà de cet élément de permanence, j’en viens aux autres dix hyper-tendances, ces sortes de lames de fond qui se forment à l’horizon et qui vont nous faire changer d’époque.

  1. L’évolution démographique d’abord – La petite aiguille de la montre disait Sauvy : une population mondiale vieillissante hyper-connectée pour le meilleur et le pire et migrante… Elle atteindrait 9,7 milliards d’habitants en 2050 ; l’Afrique – dont la population ferait plus que doubler d’ici là pour atteindre plus de 2 milliards d’habitants et serait loin de se stabiliser – demeurant pour longtemps, à nos portes, le continent de la jeunesse de ce monde ;
  2. Une urbanisation mondiale galopante ;
  3. Un commerce mondial de plus en plus intégré ;
  4. Des marchés financiers mondiaux eux aussi de plus en plus intégrés mais exposés à une croissante instabilité ;
  5. L’émergence universelle de classes moyennes porteuses de nouvelles valeurs et de nouvelles aspirations ; elles s’étendraient à 84 % de la population mondiale ;
  6. La concurrence plus intense pour l’accès à des ressources naturelles dont la finitude s’affirmerait de plus en plus ;
  7. Les menaces du changement climatique ;
  8. De formidables percées technologiques ;
  9. Un glissement tectonique vers l’Est des centres mondiaux d’influence et de pouvoir ;
  10. Le rôle d’acteurs non étatiques menaçant par leur violence la sécurité globale.

Tous ces facteurs sont à l’œuvre et pour ces derniers en particulier, ils sont déjà à l’œuvre dans cette sorte de guerre civile qui a commencé à déstabiliser le « village planétaire ». Tous ces facteurs vont gagner en intensité ; se nouant entre eux, ils nous font entrer dans un autre monde ; nous y trouverons une multiplicité de défis, mais aussi de chances. Commençons par celles-ci puisque nos peurs risquent de nous empêcher de les voir, avant de nous arrêter aux défis qui nous attendent. Oui, des chances sont devant nous :

  • Amélioration de la condition matérielle des hommes qui passent en très grande majorité de la pauvreté au niveau de vie des classes moyennes. Lorsque l’ensemble classes moyennes et classes supérieures s’élève à 84 % de la population mondiale, contre plus de la moitié aujourd’hui, la face-même du monde est déjà changée. Il nous est ainsi annoncé qu’en moyenne 84 pays à travers le monde connaîtront en 2050 le niveau de vie actuel, certes loin d’être pleinement enviable, des pays d’Europe du Sud ;
  • Formidables avancées que permettrait la réalisation des objectifs de développement durable pour 2030 sur lesquels la plupart des pays du monde vient de s’engager en septembre dernier ; je rappelle les premiers :
  • Élimination de la pauvreté, partout dans le monde ;
  • Élimination de la faim et de la malnutrition ;
  • Accès aux moyens de vivre une vie saine ;
  • Chances d’une éducation de qualité rendue accessible à tous, tout comme les opportunités de formation professionnelle tout au long de la vie ;
  • Accès à l’eau potable et à son assainissement ;
  • Accès à des services énergétiques fiables…

Ce ne sont que les premiers objectifs d’une liste – à mon avis trop longue – de dix-sept.

Rêve que tout cela me direz-vous ? Non, mais même si tous ces objectifs ne sont pas atteints en 2030, ils tracent une trajectoire et demeurent plausibles ; il est remarquable qu’après les résultats en demi-teinte des objectifs du millénaire, 195 pays du monde aient décidé de les faire leurs, s’engageant pour cela dans un effort collectif pour réunir les ressources de financement nécessaires.

Ajoutons à cela d’autres chances ouvertes par les avancées scientifiques et technologiques qui ne sont pas sans péril pour l’humanité mais dont certaines dépassent aujourd’hui nos imaginations, dans les domaines de la santé, de l’énergie, de l’utilisation plus rationnelle des ressources disponibles, etc.

Chances aussi – si les hommes parviennent à la maîtriser – de l’urbanisation. Les immenses conurbations de demain nous effraient, mais pourquoi oublierions-nous que la ville est la mère des civilisations ? Pourquoi demain ne joueraient-elles pas le même rôle qu’hier, au lieu de n’être qu’un bouillon de culture, de révoltes, de crimes et de violence ? Chances, enfin, comme l’histoire en a donné bien des exemples, d’avancées avec le développement et les aspirations des classes moyennes vers la démocratie et l’État de droit.

Chances réelles que tout cela mais intimement mêlées à des risques et à des défis immenses qu’un code éthique devrait nous aider à affronter. Arrêtons-nous donc maintenant à ces risques et défis.

Ils sautent aux yeux. Le premier va sans dire : c’est la nécessité de maintenir dans un monde en perpétuel bouleversement le rythme de progrès jugé possible mais reposant sur des hypothèses de conduite raisonnable des politiques économiques. Cela n’est nullement acquis. Les sirènes du populisme et de la facilité ne seront pas moins séduisantes demain qu’elles ne le sont aujourd’hui. Le progrès économique risque donc d’être pour le moins cahotant, même si nous savons qu’au cours des vingt dernières années, le monde émergent et en développement a connu des progrès continuels dans la conduite des politiques économiques. L’expérience de leur succès pourrait rendre plus difficile le retour à des politiques d’inspiration populiste ou protectionniste dont les résultats désastreux sont maintenant bien connus.

Autre défi, celui de dégager les ressources budgétaires et d’épargne nécessaires pour que les pays en développement puissent prendre leur part, pour eux gigantesque, dans le financement des dépenses requises pour la réalisation des objectifs, alors que la poussée démographique continuera d’accroître leurs charges dans tant de domaines : éducation, formation professionnelle, santé, création d’emplois, etc.

Défi immense mais défi aggravé par la tendance constante depuis trois décennies à l’amplification des inégalités dans la distribution des revenus. Elle est l’obstacle majeur au développement des pays pauvres et elle peut être partout à l’origine de tensions sociales déstabilisatrices. Si les pouvoirs publics ne se sentaient pas en mesure d’adopter des modalités plus équitables de distribution des revenus et de dégager les ressources nécessaires pour répondre aux objectifs en matière d’éducation, de santé et d’équipements collectifs urbains, le risque d’explosions sociales serait grand. Ce n’est, en effet, qu’au prix de tels programmes que l’urbanisation pourra tenir ses promesses de progrès humain.

Ajoutons à cela ces autres défis qui se dressent devant la communauté internationale tout entière :

  • Défis des flux migratoires – ai-je besoin d’insister à ce propos ? – et avec eux l’urgence de la mise en place de politiques responsables d’accueil des migrants économiques et climatiques, au-delà des réfugiés accueillis aujourd’hui. Même si le développement de l’Afrique s’effectue à un rythme satisfaisant, sa pression migratoire continuera de constituer un défi permanent pour l’Europe, très probablement supérieur à celui qu’elle connaît aujourd’hui.
  • Défis de risques de compétition pour des ressources naturelles en voie d’épuisement – Nous en percevons très mal encore les contours sans pourtant pouvoir mettre en doute leur gravité. Les chiffres bruts le montrent d’évidence : comment pourrait-on faire face à la pression exercée sur les ressources naturelles de la planète si les 3 à 4 milliards supplémentaires de membres des classes moyennes venaient – comme ils en auront probablement le désir – à adopter le modèle de consommation actuel des classes moyennes occidentales ? Il y faudrait, nous dit-on, plusieurs planètes. Comment pourraient alors s’ajuster l’offre et la demande ? Ne risque-t-on pas des conflits sérieux devant la rareté de ressources essentielles ?
  • Le changement climatique risque d’aggraver ce problème. Cette immense et universelle menace pèse plus particulièrement sur les populations les plus pauvres d’Afrique et d’Asie, et il n’est pas certain que même une application intégrale des conclusions de la COP 21 lui apporte une réponse suffisante. La question d’une réduction drastique de l’empreinte carbone et donc de changements radicaux dans les modes de vie des pays avancés comme des grands pays émergents se trouve donc posée.
  • Défis posés aussi par l’intégration de plus en plus étroite des économies et des marchés financiers – Elle appelle de toute évidence une réforme profonde de l’OMC et du système monétaire international. De leur côté, les lourdes menaces que les « acteurs non étatiques » font peser sur la sécurité collective appellent aussi une réforme des Nations Unies : dans tous ces domaines où le manque d’un leadership mondial se fait de plus en plus ressentir, la communauté internationale se trouve interpelée et appelée à un sursaut de responsabilité pour se doter d’instruments de gouvernance reflétant intégralement au plan multilatéral le nouveau partage de la puissance économique et politique et donc garantissant aux pays en développement et émergents la place qu’ils méritent dans les enceintes où se décide l’avenir du monde. On répondrait ainsi aux défis soulevés par le glissement tectonique du centre de gravité économique du monde: conséquence logique des progrès fulgurants amorcés par l’Asie au cours des dernières décennies qui ralentissent avec leur avancée vers le stade de maturité économique mais qui se poursuivront. Dès 2050, l’Asie produira 50 % du PIB mondial ; le monde deviendra multipolaire et ses trois premières puissances seront dans cet ordre : la Chine, l’Inde, les États-Unis. Disons-le d’une façon peut-être trop familière, nos « G » 7, 8, 10, 20, 77… ne seront plus ce qu’ils étaient. Sauf en cas de réussite d’une Europe politique et, à travers elle, la France ne ferait plus partie des plus importants d’entre ces groupes.

Voilà donc les immenses chantiers qui attendent la communauté internationale et que, dans une certaine mesure, nous vivons déjà à un moment où, non seulement la planète insuffisamment ou mal régulée semble menacée de devenir un champ de bataille économique mais où chacun peut déplorer une double carence sur laquelle doit porter maintenant notre réflexion : celle d’un code éthique économique universel et celle d’un leadership mondial. Or il est vital d’y pourvoir si l’on veut que de fragiles promesses soient tenues et soit évité le chaos qui pourrait sanctionner l’inaction collective.

Comment y parvenir, avant que ce soit une nouvelle crise plus cruelle encore que les précédentes qui nous impose quelques changements ?

***

Que faire ?

À la vieille question de Lénine, il nous faut répondre ici en nous arrêtant à deux éléments structurants d’une communauté économique mondiale viable : son code d’éthique et sa gouvernance.

  1. Pour une éthique économique universelle

Pour un monde en marche vers une unité économique de plus en plus étroite, le simple bon ordre des échanges, mais surtout plus largement l’harmonie tellement valorisée par les cultures asiatiques des relations à tous les niveaux, appellent l’adoption d’une éthique économique universelle. Ce serait une immense affaire ! Pour aboutir, elle devra évidemment être menée à partir des grands systèmes de valeurs mondiaux, sans qu’aucun de leurs porte-paroles et notamment pas les tenants de nos valeurs occidentales puissent prétendre l’imposer leurs vues aux autres. Mais s’entendre sur quoi ? Pendant et depuis les années que j’ai passées dans les allées des organisations mondiales, je n’ai cessé de m’interroger et d’interroger mes interlocuteurs, souvent de bon ou du plus haut niveau, à ce propos. Je conserve de ces échanges quelques observations importantes. La première est que cette préoccupation est probablement plus répandue qu’on ne serait porté à le croire. Une autre est que la plupart pourraient s’accorder sur le primat non négociable du respect de la dignité de l’homme parce qu’il est homme et sur trois principes : la justice, la solidarité et le sens d’une responsabilité commune pour un bien public global. Il resterait à s’entendre sur leur contenu plus précis dans les différentes cultures mais c’est sur eux qu’un tel code pourrait être construit.

La justice, l’homme la revendique dès sa petite enfance et les sondages nous le disent (2) : 71 % des personnes interrogées pensent, par exemple, que la société française est injuste. La justice continue d’être bafouée presque partout et l’économie contemporaine est comme marquée par un biais qui fait que les inégalités – en particulier de revenus – s’accroissent sous nos yeux, nourrissant les tensions au sein des sociétés et constituant, je le répète, l’obstacle numéro un au développement des pays les plus pauvres, comme Kofi Annan le dénonçait récemment. Ses visages sont innombrables, à commencer par cette inégalité essentielle entre ceux qui ont un robinet d’eau potable au moins à leur porte et tous les autres dont le nombre dépasse la moitié de l’humanité. Il y a toutes les autres, à commencer par cette injustice, la plus cruelle peut-être, celle de ces enfants dont on vole l’enfance-même, les inégalités des chances, entre hommes et femmes notamment, et comment ne pas mentionner, dans nos sociétés, les écarts de revenus extravagants entre ceux qui se les servent et tous les autres… Cette trop longue litanie d’injustices nous permet de lire en creux quelques-unes des rubriques de ce chapitre justice d’un code mondial d’éthique économique.

Le principe de solidarité universelle est évidemment incontournable. L’homme est ainsi fait qu’il est altérité ou il n’est pas ; chacune de ses rencontres, tous les événements de sa vie l’invitent, à travers le partage ou la compassion, à un surcroît d’humanité. La solidarité à l’échelle mondiale devient une question de survie dans un monde dont le resserrement permanent sur lui-même rend les hommes plus proches les uns aux autres qu’ils ne l’ont jamais été. C’est en son nom que devraient être proposées toutes les actions que les défis qui se profilent déjà vont rendre indispensables : combats contre la pauvreté, la faim, l’ignorance, accueil de l’étranger, soutien des pays pauvres dans leurs efforts d’équipement…

Le principe de responsabilité globale, enfin. Il appellerait et soutiendrait la réponse aux défis mondiaux collectifs tels que la « redistribution planétaire des richesses » appelée par les objectifs du développement durable, le changement climatique, la finitude des ressources disponibles, la résistance aux facteurs de violence et de désordre aux mêmes horizons transfrontières… C’est lui, en fait, qui dès maintenant appelle notre réflexion sur la mise au point d’un code d’éthique économique. Stimulée par lui, l’humanité serait mieux à même de résister à toutes les formes de transgression qui la menacent en permanence et dont la toxicité ne fait qu’augmenter avec la complexité des opérations financières. Échaudés par les manquements éthiques manifestes à l’origine de la crise dont nous sortons à grand peine, les dirigeants du G20 ont mis en chantier – dans une belle unanimité mondiale – un corps impressionnant de nouvelles règles destinées à colmater bien des brèches et à contenir des dérives dangereuses. Effort louable s’il en est, utile sans aucun doute, et ouvrage qui devra toujours rester sur le métier pour que le monde puisse réagir à temps aux dérives toujours possibles d’une économie en perpétuel changement. Ce même principe de responsabilité inviterait, à travers ce code, à identifier et tenter d’éliminer tout ce qui, dans nos vies collectives, peut être identifié comme structures du mal et, dans le même souffle, tenter de mettre en place des structures du bien, en orientant dans cette direction l’inventivité et l’esprit d’entreprise, en particulier de la jeunesse du monde. Une structure du bien, par excellence, serait un tel code et, évidemment, une gouvernance mondiale portée à la mesure des défis globaux qui s’esquissent et qu’aucun pays aussi puissant soit-il pourrait maîtriser sans le soutien de tous les autres.

  1. Pour un renouveau de la gouvernance mondiale

Les métiers que j’ai eus à exercer m’ont amené souvent à aborder cette question et je vais donc me garder de trop m’y attarder pour l’instant, quitte à y revenir en répondant à vos questions. Permettez-moi simplement de souligner avec force une simple évidence : un monde qui se resserre sur lui-même si rapidement et se complexifie à un rythme au moins aussi rapide requiert un dispositif commun de réglage et d’orientation de la vie économique et sociale, plus ambitieux que celui que nous ont légué les vainqueurs de la seconde guerre mondiale. La première urgence serait dès aujourd’hui – tout en respectant rigoureusement le principe de subsidiarité, de revenir à une approche multilatérale que nous avons parfois laissé s’étioler et d’entreprendre dans les principaux secteurs de la vie économique internationale des réformes fondamentales. Je pense à celle du système monétaire international, à celle du financement du développement, à celle de l’organisation mondiale du commerce et tout autant à la nécessité de donner un nouvel élan aux organisations régionales comme l’Union européenne, ne serait-ce – j’y reviens – que si nous voulons que des pays comme le nôtre puissent continuer à exercer leur influence dans un monde devenu multipolaire et où les responsabilités globales pourraient se concentrer entre les mains de quelques pays-continents. Tout étant lié, pour que cet effort de réforme porte tous ses fruits, il devrait s’accompagner du même travail dans les autres institutions des Nations Unies, tout particulièrement au niveau du Conseil de sécurité. Ainsi renouvelées, toutes ces institutions seraient mieux à même de guider le monde vers un avenir plus maîtrisé. Elles auraient plus de chance d’y parvenir si elles pouvaient s’appuyer – en matière économique – sur un code tel que celui que votre Fondation cherche à promouvoir. Il leur reviendrait de s’en inspirer constamment, de s’y référer, d’en avoir la garde, de le rappeler à temps et à contretemps et de dénoncer, avant qu’ils ne se généralisent, les manquements qu’il viendrait à souffrir. Or, l’expérience de la crise la plus récente le montre d’évidence : des manquements éthiques mortifères peuvent se produire même dans des pays où des règles ou des codes de bonne conduite financière existent et font l’objet de la surveillance d’organismes respectés. Avant cette dernière crise, les règles existaient ; elles ont été piétinées. Des sanctions sont intervenues et le montant des pénalités financières encourues donne une idée affriolante de l’ampleur des transgressions commises. Les codes et la menace de sanctions significatives ne suffiront donc pas. Que restera-t-il donc à faire pour qu’un nouveau code puisse être adopté et porté à la hauteur des circonstances et des défis nouveaux ? La réponse est redoutable : des changements majeurs devront intervenir au niveau de nos cultures.

***

Éthique économique et cultures du monde

Que faut-il entendre par là ? Simplement que nous sommes invités à mener de pair le travail d’élaboration de règles d’éthiques économiques de portée universelle, la réforme de la gouvernance mondiale et celui d’éducation des opinions publiques pour que la culture des futurs acteurs soit plus en conformité avec elles. Oui, tâche redoutable, tâche impossible ! En tout cas, vaste programme ! Souffrez que je m’y arrête un instant. J’en étais là de ma réflexion, il y a une semaine, lorsque je suis tombé sur une interview au journal Le Monde du Président de l’Université de Stanford, John Hennessy. Le journaliste évoque ces changements radicaux dont nous parlons ; il va jusqu’à mentionner les dangers qu’il y a à laisser accès à des entreprises privées à des masses de données personnelles : que pouvons-nous faire ?

La réponse est immédiate : « depuis 2014, nous enseignons l’éthique dès la première année… » Il faudra aller plus loin et au-delà des campus porter à une dimension nouvelle les importantes prises de conscience qui se sont opérées au cours des dernières décennies, dans la société civile à travers le monde. On peut leur attribuer des avancées des droits de l’homme, des femmes et des enfants, des combats magnifiques contre le racisme, les ségrégations, des myriades d’initiatives contre la pauvreté, etc. Nous voyons émerger ainsi une culture de responsabilité et de citoyenneté mondiale que les jeunes d’aujourd’hui épousent en grand nombre. Cela cependant n’occulte pas l’écart qui persiste entre quelques traits pervers de notre culture collective et les exigences du monde qui vient. J’en mentionnerai deux.

Le premier est cette culture d’avidité et d’hyperconsommation dans laquelle nous baignons et qui peut nous mener à d’inacceptables impasses. Or, ce modèle résiste malgré toutes les protestations contre la marchandisation du monde. Depuis les « Trente Glorieuses », les pays avancés – de plus en plus imités par les pays émergents – ont laissé s’instaurer chez eux une culture au sein de laquelle le « gagner plus pour consommer toujours plus » est devenu le mobile dominant. L’homme s’y trouve souvent réduit, dégradé, à sa seule fonction économique. La consommation devient destin ; la vie se vide de sens. La cupidité est devenue politiquement correcte. C’est ainsi que s’est constitué un terreau fertile pour tous les abus de la sphère financière jusqu’à son effondrement de 2007-2008. Un modèle d’avidité généralisée creusait le vide éthique dans lequel l’économie mondiale s’est engouffrée. Bien sûr, des mesures ont été prises pour faire face à la crise financière, mais ont-elles amené une remise en cause de notre culture consommatrice ? Reconnaissons, pour dire le moins, qu’il reste beaucoup à faire…

Un deuxième biais – universellement répandu – de notre culture est notre difficulté à l’aborder dans une vision globale. Il est temps de faire en sorte que chaque pays reconnaisse que son horizon est maintenant celui d’un monde lui-même engagé dans un formidable travail d’enfantement et qui peine à se prendre en charge dans cette nouvelle dimension globale ? L’admettre est indispensable si nous voulons être contemporains de notre temps.

À considérer la profondeur de ces problèmes, il nous faut bien reconnaître que, loin de partager une culture d’humanité, nous baignons encore dans une contre-culture faite d’avidité consommatrice, d’ignorance voire d’irrespect de la culture de l’autre, d’un retard à reconnaître cette dimension de globalité en dehors de laquelle il ne saurait y avoir ni code éthique, ni gouvernance qui vaille. Ce sont donc nos cultures aussi qui doivent être l’objet d’un changement fondamental. D’où pourrait-il venir ? Qui peut aujourd’hui y contribuer ?

Que pouvons-nous faire pour rendre à nos cultures leur rôle véritable, celui de nous relier entre nous dans nos pays et dans la société globale en nous faisant partager non seulement des savoirs, des connaissances, des modes de vie, mais aussi ces quelques valeurs fondamentales indispensables à une commune destinée ?

Qui osera s’engager pour les promouvoir ? Eh bien, plus de gens probablement que nous n’oserions le croire dans notre désenchantement actuel. Vous venez d’entendre le Président de Stanford. Nous pouvons certainement compter sur tous ces humanistes croyants ou incroyants, héritiers de ceux qui ont su inscrire en 1948 dans la charte de la communauté mondiale, la Déclaration universelle des droits de l’homme, un seul devoir mais essentiel : « agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ».

Beaucoup d’hommes et de femmes de bonne volonté sont présents et actifs pour cela dans le monde de l’éducation, de la culture et des medias, s’engageant au service de ces valeurs ; mais, l’histoire nous l’enseigne, l’humanisme n’a pas toujours suffi, il s’en faut, à conjurer les déchaînements de violence qui demeurent plus que jamais une menace.

J’ai encore à l’oreille ces mots que le Président Havel avait tenus en l’an 2000, ouvrant une réunion annuelle à Prague des gouverneurs de la Banque mondiale et du FMI, et s’interrogeant sur les tâches que tous les pays du monde devaient désormais assumer en commun. « Il nous faut, disait-il, restructurer dans son intégralité le système de valeurs qui sert de fondement à notre civilisation actuelle » et il ajoutait : « Comment y parvenir sans une nouvelle et puissante avancée de la spiritualité humaine ? Et que faire, concrètement, pour encourager une telle avancée ? »

La réflexion et l’interrogation de votre collègue, héros agnostique de la Révolution de Velours, nous invitent donc à nous demander quelle pourrait être la contribution des sagesses et des spiritualités du monde qui sont aux racines de nos cultures, à cet effort universel, tout spécialement à un moment où la violence de nouveaux acteurs, instrumentalisant les religions, menace la sécurité collective.

De fait, le souci d’une éducation universelle sur les valeurs et les responsabilités dans ce monde semble bien partagé parmi les sagesses et les spiritualités de ce temps. Elles pourraient donc être encouragées à continuer ce dialogue entre elles, contribuant ainsi au rapprochement de ceux qui les suivent, conduisant ceux-ci à s’ouvrir davantage au respect de ce seul devoir de fraternité que l’article 1er de la Déclaration universelle des droits de l’homme impose à tout homme parce qu’il est homme. Soucieuses d’apporter au monde un « supplément d’âme », toutes ces sagesses, toutes ces spiritualités et toutes les religions du monde invitent à la pratique de vertus inspirées par leur souci commun de paix universelle, leur option pour la frugalité, la convivialité et le partage, bref le vivre mieux plutôt que l’avoir plus. Sur de telles bases, on pourrait s’attendre à ce qu’elles encouragent et soutiennent en commun des propositions d’éthique universelle, comme elles avaient entrepris de le faire au cours des années 90, sous l’égide de Hans Kung, dans le cadre du Parlement des Religions. Il nous revient de les y appeler et de les y encourager, tout comme à poursuivre leur immense travail sur elles-mêmes et sur le langage de leurs enseignements pour qu’il soit mieux compris et accueilli par les nouvelles générations.

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Je conclus. Peut-on espérer que de tels efforts puissent suffire à consolider les perspectives d’un monde meilleur, ce monde plus humain que nous souhaitons pour nos petits-enfants en 2050 ?

La question reste ouverte, évidemment, mais loin de nous laisser dans la résignation ou l’attentisme, elle nous est une invitation à n’épargner aucun effort en direction de l’opinion publique mondiale pour y parvenir. C’est un immense chantier. Il appelle un engagement sans réserves et des efforts persévérants, patients. Ayant dit cela, je ne résiste pas à la tentation de vous rappeler ces mots que Vaclav Havel, encore lui !, se référant à son expérience de résistant au totalitarisme, prononçait ici, lors de sa réception à l’Académie des sciences morales et politiques à Paris, le 27 octobre 1992 :

« Je constatai avec effroi que mon impatience à l’égard du rétablissement de la démocratie avait quelque chose de communiste. J’avais voulu faire avancer l’Histoire de la même manière qu’un enfant tire sur une plante pour la faire pousser plus vite. Je crois qu’il faut apprendre à attendre comme on apprend à créer. Il faut semer patiemment les graines, arroser avec assiduité la terre et accorder aux plantes le temps qui leur est propre. On ne peut duper une plante, pas plus qu’on ne peut duper l’Histoire. Mais on peut l’arroser. Patiemment, tous les jours. Avec compréhension, avec humilité, certes, mais aussi avec amour ».

Notes :

(1) Aux États-Unis, l’Emerging Markets Forum de Washington (EMF) qui devrait rendre officielles ses prévisions le mois prochain à Paris.
(2) CSA, février 2016.

Conférence de M. Michel Camdessus (lundi 7 mars 2016)